Girard : le grand malentendu

On a rarement autant parlé de René Girard dans les médias français. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Voyez : le 3 mars 2025 sur France Culture, Girard est qualifié de « Penseur catholique réactionnaire, pourfendeur de la bien-pensance ». Plus récemment, Le Figaro in English du 17 mai parle de l’étrange fascination que Girard exerce sur la droite américaine au pouvoir actuellement (https://www.lefigaro.fr/en/world/from-peter-thiel-to-jd-vance-the-american-right-s-strange-fascination-with-rene-girard-20250517). Un girardien « historique », Bernard Perret avait anticipé le mouvement en publiant dans la revue Esprit le 11 septembre 2024 un article intitulé « Le pessimisme est-il forcément réactionnaire ? » et sous-titré « Contre la récupération de René Girard par la droite américaine ». Un peu plus tard (4 mars 2025), le blog de l’ARM publiait, sous la plume d’Hervé van Baren : René Girard peut-il être récupéré ? (https://emissaire.blog/2025/03/04/rene-girard-peut-il-etre-recupere/). Cette célébrité hexagonale qui lui a tant fait défaut de son vivant, l’aurait-il acquise maintenant ? Au prix d’une aliénation de sa pensée ? Je faisais remarquer dans un commentaire de l’article d’Hervé van Baren que la perversion de la théorie mimétique […] a gagné les milieux intellectuels. Ainsi Martha Reineke, philosophe américaine qui présidait jusqu’en 2023 le Colloquium on Violence & Religion (COV&R) a-t-elle déclaré (rapporté dans le journal La Presse du 4 mars 2025) : « Il est crucial que les idées de Girard soient mieux connues dans la population, alors je crois que le financement de Thiel, au bout du compte, est une bonne chose. ». De quelles idées parle-t-elle ?

Selon Girard, le souci moderne des victimes est le masque laïque de la charité (Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset 1999, pp 249-261). J’aurais préféré qu’il dise que l’humanisme et l’idéologie universaliste des droits humains est un produit de la révélation christique, et donc la figure laïque de la charité.

Cependant, l’humanisme conduit à remettre en cause les inégalités sociales, et produit donc une forme de progressisme dans le domaine politique, que l’on peut appeler avec Tocqueville égalitarisme démocratique. Qui dit égalitarisme dit égalité des conditions, et donc risque d’indifférenciation violente. Dès lors, comme les barrières sacrificielles sont tombées, l’abîme de l’apocalypse s’ouvre devant l’humanité. C’est là que s’arrêtent Thiel, Vance & Co. Saisis par un saint effroi, en réaction, ils prônent un retour aux valeurs traditionnelles de la société chrétienne.

Pour Girard cependant, le choix est laissé aux Hommes de se réconcilier ou de se détruire. Christine Orsini nous rappelle dans son « René Girard » (Que sais-je ? 2018, p. 115) que : « Girard est un penseur apocalyptique qui refuse tout fatalisme. » J’en reviens donc à mes précédentes réflexions d’un girardien athée (ou agnostique, c’est la même chose pour ce qui nous intéresse ici) publiées sur ce blog (https://emissaire.blog/2024/06/18/a-propos-du-christianisme-reflexions-dun-girardien-athee/). Il faut rappeler encore et toujours le retournement extraordinaire effectué par Girard depuis sa lecture absolument non sacrificielle de la mort de Jésus qu’il nous livrait dans « Des choses cachées depuis la fondation du monde » (Grasset 1978), en faveur d’une réhabilitation pleine et entière de la lecture sacrificielle qui a été celle de l’Eglise chrétienne tout au long de son histoire, dans « Achever Clausewitz » par exemple (Carnets Nord 2007). Plus tôt déjà, dans ses entretiens avec le journaliste Michel Treguer (Quand ces choses commenceront…, Arléa 1994, p. 151), il disait : « Je fais confiance, globalement, à tous les conciles qui ont défini l’orthodoxie chrétienne pour les églises catholique, orthodoxe, luthérienne, anglicane, calviniste ».

Ce repli, peut-être anxiolytique, vers le conservatisme religieux ne reflète-t-il pas son doute quant au choix que fera l’humanité confrontée à sa possible destruction et même, peut-être, son pessimisme fondamental à cet égard ? On pourrait donc rapprocher le dernier Girard de Thomas Hobbes et de sa célèbre formule « l’Homme est un loup pour l’Homme » (Du Citoyen, 1642, puis Léviathan, 1651). Certains penseront certainement et diront peut-être que je m’égare. Sans doute ; et donc, sur le chemin du retour à la normalité girardienne, je rencontre un mathématicien et pasteur anglais, Thomas Bayes (1702-1761) dont le célèbre théorème a été utilisé pour résoudre « The Doomsday Argument », autrement dit « Le débat (ou le paradoxe) de l’apocalypse », dont la solution a été bien présentée par le mathématicien lillois Jean-Paul Delahaye dans « La Belle au bois dormant, la fin du monde et les extraterrestres » (Pour La Science n° 309 du 1er juillet 2013). Mais ce n’est pas le lieu ici de présenter des équations de probabilités conditionnelles !

Finalement, je rejoins largement l’analyse de Bernard Perret dans son article mentionné plus haut. Rappelant que Peter Thiel a bien lu Leo Strauss, philosophe juif allemand (1899-1973) émigré aux Etats-Unis avant la deuxième guerre, Perret écrit : « Dans cette ligne de pensée, on comprend pourquoi l’attitude critique de René Girard à l’égard de l’optimisme progressiste intéresse Peter Thiel : « Comme Schmitt et Strauss, Girard croit qu’il existe une vérité dérangeante sur la cité et l’humanité et que toute la question de la violence humaine a été occultée par les Lumières. » Un peu plus loin, Perret ajoute : « S’il [Girard] était indéniablement antimoderne, au sens où il ne partageait pas l’optimisme progressiste des courants politiques qui tenaient le haut du pavé au moment où s’est formée sa pensée, il n’était pas pour autant réactionnaire. Ne croyant pas à l’automaticité du progrès, il ne croyait pas davantage qu’il soit possible d’arrêter l’histoire et encore moins de revenir en arrière. »

J’en reviens au titre de ce billet qui parle d’un « grand malentendu ». Je l’ai dit plus haut, j’approuve ce qui a été énoncé très clairement par Bernard Perret et Hervé van Baren. J’ajoute simplement que le silence assumé de Girard sur la politique rend malheureusement possibles toutes les distorsions de sa pensée. « En général, pour les gens de gauche, je suis conservateur, tandis que les gens de droite me jugent révolutionnaire », répondant à M. Treguer dans « Quand ces choses commenceront… » (p. 124). Cette façon de botter en touche permet un nuancier très large, et ne fournit pas beaucoup d’outils conceptuels pour comprendre par exemple, les dérives illibérales actuelles de nos démocraties occidentales, et ce à quoi elles peuvent nous conduire.

Depuis que je fréquente assidûment la pensée de Girard et celle de certains autres intellectuels du présent siècle, j’ai proposé une vision historiciste du fait humain dans les quelques articles que le comité de rédaction du Blog l’Émissaire a bien voulu publier. Cette vision m’est suggérée par la théorie mimétique de Girard, et je continue à la nourrir grâce la réflexion d’autres chercheurs. Christine Orsini écrit d’ailleurs dans son « Que sais-Je ? » (p. 121) : « Il n’existe ni contradiction ni concurrence entre la version anthropologique et la version théologique de la révélation du mécanisme du bouc émissaire. » Cette conclusion, je la fais mienne, avec sa permission, j’espère.

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

26 réflexions sur « Girard : le grand malentendu »

  1. « Il n’existe ni contradiction ni concurrence entre la version anthropologique et la version théologique de la révélation du mécanisme du bouc émissaire. »

    Il n’y a donc aucun malentendu pour ceux qui sont réellement convertis.

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  2. Il faut avoir à l’esprit que la compréhension équilibrée de la TM de RG (qui ne verse ni dans l’optimisme du progressisme ni dans le pessimisme du conservatisme réactionnaire) requiert l’assentiment à la foi chrétienne qui habitait RG ainsi que sa vision apocalyptique fondée sur les textes de Mathieu 24, Marc 13 et Luc 21 (cf. Achever C. 2007). Toute interprétation de la pensée Girardienne exclusivement fondée sur les idéologies politiques de droite ou de gauche, lesquelles rejettent par définition l’issue christique, ne peut que déboucher sur une impasse

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  3. Bernard Perret a parfaitement raison contre l’expropriation dite “conservatrice” de la part des droitistes américains, y compris M. Thiel, qui se prend pour un visionnaire parce que… milliardaire qui se croit nanti de tous les droits. 

    Andrew McKenna 

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  4. Le « malentendu » à propos de la pensée de René Girard ne vient pas de Girard lui-même mais plutôt de ceux qui n’y entendent rien. La théorie mimétique n’est pas une idéologie ─ une « idiologie » dirait Michel Serres. Elle est une théorie complexe, paradoxale, oxymoresque, par nécessité : la vérité de la violence est ambiguë, contradictoire, du sacrifice peut sortir également du bien que du mal … Girard était conscient de cette difficulté, et je crois qu’il se moquait d’être moderne ou « antimoderne ».

       Sa pensée est non seulement complexe, elle est aussi féconde, et ses champs d’application sont multiples : psychiatrie, économie, éducation, et j’en passe. C’est dans ce sens-là qu’elle est riche. Trop riche sans doute, comme on dit d’un aliment, donc indigeste pour certains.

       Par comparaison (évidemment), on peut remarquer que Jésus lui-même a été mal entendu. Dès ses premiers discours à ses disciples, il sait qu’il est incompris et il doit morigéner ses plus fidèles auditeurs : « Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ? », se plaint-il (Matthieu, 15). D’où cette antienne : « Qui a des oreilles pour entendre, entende ! » Jésus ne donne pas d’explications, il pose des questions.

       Ceux qui ne l’entendent pas sont simplement ceux qui se bouchent les oreilles d’une bonne épaisseur de méconnaissance. C’est bien commode, et c’est même très mimétique : si je n’ai rien compris à ce que tu dis, c’est donc que tu es un imbécile !

       Jésus, comme René Girard, est-il conservateur ou « progressiste » ? Ces catégories ne les concernent pas.

    Joël HILLION

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  5. Merci d’avoir tout à la fois exposé vos craintes, que je partage, concernant les récupérations dont la pensée de Girard pourraient faire ou fait l’objet, et votre position agnostique ou athée.

    Je vais tenter de donner un contrepoint – mais non pas une contradiction – à votre message du point de vue d’un simple fidèle de l’Eglise dont la foi, qui lui a été apportée en naissant, a été nourrie par de nombreuses expériences et rencontres, avec l’éclairage, sur le plan philosophique ou théologique, très tôt de Pierre Teilhard de Chardin, plus tard de Girard.

    Vous nous dites que Girard s’est en quelques sorte retourné sur le tard « en faveur d’une réhabilitation pleine et entière de la lecture sacrificielle qui a été celle de l’Eglise chrétienne tout au long de son histoire ». Il me semble que la réalité est plus subtile que ce que ce jugement pourrait laisser croire. Non que je prétende connaitre ce que pensait et vivait exactement Girard. Mais parce que je peux m’appuyer tout simplement sur ma propre expérience de ce qu’est le Christianisme – (le mot « christianisme »  devrait plutôt laisser place à  « mystique chrétienne » comme le fait Péguy, ou à « X » comme le fait Ellul dans son ouvrage « la subversion du Christianisme »). 

    Permettez-moi d’appuyer mon contrepoint sur une anecdote. C’était un dimanche de Rameaux, dans une petite ville de province. Dans cette ville, il y a plus de monde à la messe des rameaux qu’à celle de Pâques, et les horaires habituels en sont bouleversés. Pourquoi ? Vous allez comprendre. J’assistais à la messe. Une dame âgée s’installa à côté de moi, avec ses rameaux de buis. Mais il était trop tard pour qu’ils soient aspergés de l’eau bénite : elle n’avait pas noté le changement d’horaire. Pourtant  la consécration et la communion n’avaient pas encore eu lieu. Je lui dit qu’en y assistant, sa présence à la messe était valide, et que donc elle pouvait considérer son buis comme bénit. Mais je n’eus aucun succès. Elle attendit la messe suivante pour physiquement recevoir enfin l’aspersion d’eau bénite. Je ne sais si elle assista jusqu’au bout à cette deuxième messe…

    Faut-il penser que ma foi est de même nature que celle de cette dame ? A cette question, je réponds « oui », sans hésiter. Nous sommes tous, à des degrés divers, encombrés de scories sacrificielles qui obscurcissent notre jugement, et, pour ceux qui sont croyants, notre foi. Et il serait tout à fait présomptueux de ma part de prétendre – ce serait même un péché, le plus grand péché, le péché d’orgueil – que je serais plus proche du Christ que cette dame. Je n’en sais en réalité strictement rien. Tout ce que je sais, c’est qu’elle comme moi nous cherchons à suivre le Christ, et que donc notre foi est de même nature.

    Vous comprendrez donc que je ne suis pas  « en faveur d’une réhabilitation pleine et entière de la lecture sacrificielle … » – et que je suppose qu’il en fut de même pour Girard. Je ne cherche qu’à être un simple fidèle, et je crois que correspondre pleinement à cette appellation de « simple fidèle » est en soi un immense programme. 

    Jean-Louis Verrier

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    1. Cher Monsieur, je profite de votre témoignage pour m’inscrire en faux contre l’idée telle qu’elle est formulée par l’auteur de ce billet et reprise telle quelle par vous. L’idée selon laquelle Girard se serait livré à « une réhabilitation pleine et entière de la lecture sacrificielle » de la Passion. Celle-ci laissait croire que la Passion était le sacrifice de son fils unique par le Père, en rémission des péchés. Girard aurait réhabilité cette lecture ?

      C’est tout à fait inexact. Je n’ai pas les textes sur mon lieu de vacances permettant de citer René Girard mais je crois savoir qu’il a rectifié sa condamnation sans appel du christianisme historique (sacrificiel) sous l’influence de son ami Raymund Schwager pour justement venir à bout d’un malentendu : les lecteurs des « Choses cachées » avaient interprété la critique girardienne comme une critique radicale ayant le sens d’une « sortie » hors de l’Eglise, un peu à la manière dont Simone Weil avait refusé d’y entrer.

      Vous savez quel prix Girard a accordé à l’épisode biblique du « jugement de Salomon » et la différence qu’il faut avoir à l’esprit entre deux types de sacrifice, la « bonne mère » donnant l’exemple d’une « figura Christi » en se sacrifiant, elle et sa maternité pour que l’enfant vive. La place manque ici pour résumer la démarche girardienne qui aboutit à ce constat : parce qu’il est sacrificiel de bout en bout, il y a une « unité paradoxale du religieux ». Aussi violents que nous paraissent certains rites religieux; ils ont empêché les humains de s’entredétruire et à nous autres d’être là pour les juger.

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      1. De mémoire, la référence se trouve à la note en bas de la page 1001 de De la violence à la divinité. Pour moi, RG passe à la suite de ses discussions avec le Père Schwager de la distinction sommaire et provocatrice des lectures sacrificielle et non sacrificielle à celle plus subtile et en accord avec les textes entre sacrifice de soi et d’autrui.

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      2. Chère Madame,

        Je suis entièrement d’accord avec vous. Vous me voyez bien malheureux d’avoir écrit un commentaire qui vous a conduit à penser le contraire me concernant.

        J’en profite pour préciser que, dans mon commentaire, lorsque je parle de fidélité, il s’agit en premier lieu de la fidélité à la personne du Christ.

        Bien cordialement,

        Jean-Louis Verrier

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      3. PS. Il y a un oubli dans ma dernière phrase qui la rend bancale. Je voulais dire : »Ils ont empêché les humains de s’entredétruire et nous ont permis à nous autres d’être là pour les juger. » Mais l’oubli est un lapsus significatif car, comme l’a dit le pape François :  » qui sommes-nous pour les juger ? »

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  6. Ce n’est pas d’aujourd’hui, cher Claude Julien, que René Girard ou son œuvre prête le flan à des « grands malentendus ». Dans la revue « Esprit » de Novembre 1973, Alfred Simon terminait ainsi un long article sur la pensée de Girard exposée dans « La Violence et le Sacré » : « Tout bêtement (sic), cela revient à se demander si la démarche de Girard, qui semble s’en prendre au désir et à la libido et faire l’apologie de l’ordre et de la différence, est bassement réactionnaire ou authentiquement religieuse ».

    Votre « grand malentendu » à vous ne me semble pas très éloigné de celui-là., sauf que vous seriez enclin à associer l’attitude religieuse de René Girard et sa réputation de penseur réactionnaire. Le revirement de Girard après la publication des « Choses cachées » (1978) à propos de sa lecture anti sacrificielle de la Passion, elle-même cause de malentendus, vous semble à l’origine du grand malentendu. Il me semble qu’avec délicatesse, en marchant sur des œufs, vous laissez entendre que le conservatisme religieux de Girard et son « silence assumé » sur la politique (il écrit : « choisir un parti politique, c’est faire le choix d’un bouc émissaire ») ne seraient pas pour rien dans la réputation qui lui est faite d’être un « penseur réactionnaire » et un penseur chouchouté par les réactionnaires. En gros, vous dénoncez un jugement erroné, un malentendu, mais vous faites entendre qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

    Je voudrais juste dire que le conservatisme religieux est quasiment un pléonasme, vu qu’une religion est toujours une tradition. Et aussi que j’acquiesce totalement, comme vous qui la citez, à cette réflexion de Bernard Perret selon laquelle être antimoderne et être réactionnaire, cela n’est pas du tout la même chose. René Girard, comme Péguy, comme Baudelaire, comme Nietzsche et tiens, comme Simone Weil aussi, est antimoderne en effet en ce sens qu’il est un penseur moderne, structuraliste avant la lettre, très au fait des derniers développements de la pensée critique, comme Benoît Chantre l’a montré dans sa Biographie et, en même temps, c’est là sa différence avec la plupart de ses contemporains, critique radical de la modernité, très remonté contre la philosophie des Lumières et son occultation de la violence, contre l’idéologie du progrès, contre la volonté de puissance appuyée sur la technoscience, contre le mensonge de l’individu souverain, contre le relativisme culturel, contre tout ce qui dans notre culture nous mène au nihilisme , principalement l’expulsion des seuls textes d’où la lumière peut nous venir , enfin vous savez tout cela. Et nous sommes d’accord, vous et moi et d’autres, sur l’essentiel.

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  7. Chère Christine Orsini, vous écrivez que « le conservatisme religieux est quasiment un pléonasme, vu qu’une religion est toujours une tradition ». Mais, pour moi, le christianisme n’est pas une religion comme les autres. J’ai tenté de proposer une lecture historiciste de la révélation christique, sans laquelle nous n’aurions pas inventé la Science et les Droits de l’Homme. La plupart des girardiens ne partagent pas vraiment ce point de vue. Malgré tout, je continue, quand on m’y autorise, à prêcher dans le désert de l’ARM !

    Au-delà des jugements de nos médias et du soutien de quelques trumpistes et apparentés, j’ai un vécu de prosélyte (j’ai abandonné depuis quelques années en dehors de qq timides allusions). J’ai constaté deux choses : lorsque je parlais de Girard à mes amis de gauche (pas les plus nombreux), j’ai compris qu’ils le voyaient comme un catho de droite ; lorsque je parlais de Girard à mes amis de droite, ils me disaient qu’ils n’ont pas besoin de lui pour aller à la messe ou comprendre l’actualité.

    A propos du progressisme et de l’automaticité du progrès. La philosophie des Lumières est évidemment un progrès par rapport à tout ce qui a précédé, l’ethnocentrisme et son corollaire raciste, justification de l’esclavage et de toutes les formes de colonisation. Qui peut nier cela ? Maintenant, dire que ce progrès des idées a eu des conséquences qui se sont développées de manière linéaire et « tranquille », bien sûr que non. Il y a eu, et il y aura sans doute encore, des retours de bâton, des backlash du genre du wokisme et de la bienpensance. Il n’en reste pas moins que la haine du wokisme est bien plus grave que le wokisme lui-même.

    Une dernière remarque iconoclaste : Girard a-t-il vraiment eu conscience que la philosophie des Lumières était une conséquence directe de la révélation ?

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    1. Cher Claude , nous sommes tellement d’accord, vous, René Girard, moi et d’autres, sur le fait que le christianisme n’est pas une religion comme les autres puisqu’elle est la religion de la sortie du religieux, la matrice de l’athéisme moderne (occidental), puisqu’elle est à l’origine du développement de la raison et de l’esprit scientifique (ce n’est pas parce que la science est apparue qu’on a arrêté de brûler les sorcières, c’est parce qu’on a arrêté la chasse aux sorcières que l’esprit scientifique s’est développé) etc. Nous sommes tellement d’accord que je m’étonne que vous ayez pu vous sentir jamais « iconoclaste » ou seul contre tous à l’ARM !

      En ce qui concerne les « Lumières », René Girard n’a jamais égalé le niveau de rejet que l’on trouve chez Pascal (par anticipation, en s’adressant aux libertins) et chez Simone Weil (par expérience et refus d’un « humanisme » idolâtre qui met l’homme à la place de Dieu). Un bon usage de la raison exige de la raison qu’elle se critique elle-même et renonce à son penchant totalitaire. Pascal fut un grand scientifique qui a remis la raison à sa place. René Girard a fait de même, en particulier dans son « livre testament », Achever Clausewitz.

      La raison elle-même ne tombe pas du ciel. Je cite Paul Dumouchel : « Contrairement à ce qu’on aime à croire, la raison n’est pas transcendante par rapport à l’ordre politique dont on voudrait qu’elle constitue le fondement. Seule la maîtrise de la violence réciproque par une violence plus forte et son détournement vers des cibles acceptables permettent à la raison d’émerger comme « l’autre de la violence ». Je crois que c’est cela que Girard n’aime pas dans l’optimisme des Lumières, l’illusion de la transcendance de la raison, l’occultation de ses origines violentes.

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      1. Chère Christine (je me permets puisque vous avez pris l’initiative),

        1. je ne crois pas que « c’est parce qu’on a arrêté la chasse aux sorcières que l’esprit scientifique s’est développé », je crois simplement qu’il y a une grossière (un siècle à peu près) coïncidence de temps. La même cause a produit deux effets distincts via la permission de l’esprit critique.

        2. vous ne m’expliquez tjrs pas le « retournement » radical entre DCC et tout ce qui suit : l’adhésion au concile de Trente et à la mention explicite au dieu que l’on APAISE par le rituel, etc.

        Merci encore de vos commentaires.

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  8. Je crois avoir montré dans notre blogue que René Girard a bien une pensée politique qu’on pourrait résumer par katechon versus apocalypse (que semble reprendre jusqu’à un certain point Peter Thiel, voire Le Grand Continent même s’il en tire des arguments en faveur d’un programme d’action politique libertarien selon une logique que je parviens mal à suivre). Contrairement à d’autres, Girard a la sagesse de ne pas en déduire un programme d’action politique car les deux sont porteurs d’inacceptables violences qu’il s’agisse d’un moindre mal sans fin ou d’un mal radical préalable à un hypothétique bien issu de la Révélation supposée s’ensuivre. Pour qui ne se voile pas la face devant la violence du monde, il est impossible de privilégier le pourvu que ça dure des autorités en place (les puissances et principautés) ou la fin justifie les moyens des idéologues révolutionnaires.

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    1. Je souscris entièrement à cette opinion, cher M. Bourdin : katechon versus apocalypse, tel est l’idée lumineuse de R. Girard. Je crois qu’il faut rester darwinien, et constater, comme R. Girard, que les hommes ne savent pas faire autrement que par sacrifice, sauf à faire comme Hölderlin et se retirer du monde, ce qui serait une sorte de fin de l’Histoire. Sans katechon, l’humanité sera balayée par les rivalités. Au fond, essayer de répondre politiquement aurait été sa plus grande erreur : sa Théorie – qui nous dépasse tous, y compris lui-même – est bien plus importante pour la recherche que des querelles politicienne, ce qui l’aurait enfermé bien artificiellement dans des moules. Tant mieux que ses opinions restent difficilement saisissables ! Il faut donc faire avec les malentendus, puisque c’est une théorie à la fois déterministe et indéterministe (au passage, à l’image de la physique moderne).

      Concernant P. Thiel, je crois qu’il a très bien compris qu’il faut créer de nouveaux désirs pour satisfaire les foules (je me rappelle de Girard disant combien les américains avaient une sainte peur de ne pas être capable d’inventer autre Chose – je mets volontairement une majuscule – après l’ordinateur).

      D’un point de vue purement anthropologique, l’humain ne peut quitter la course sans fin vers la création de sacrifices devant toujours être de plus en plus distants, lointains ; faute de quoi il périra par lui-même. Entre le sacrifice barbare à l’origine et la Sainteté, il n’y a finalement que des hommes qui seront toujours imparfaits, puisque naissant avec zéro et mourant pleins de certitudes que les suivants renouvèleront à leur manière.

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  9. Cher Jean-Marc, le vrai nihilisme en politique est, selon moi, celui du « tout se vaut » : confondre l’oppresseur et l’opprimé, le maître et l’esclave, le colon et le colonisé… La pensée de Girard se prête à cette dérive, attention, je ne dis pas qu’elle y invite.

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    1. L’autre nom du tout se vaut est le relativisme que RG condamnait. Son réaliste rien n’est exempt de violence n’exclut pas la distinction entre plus ou moins de violence. C’est même le fondement de son anthropologie religieuse : une religion plutôt qu’une crise mimétique sans issue et le christianisme plutôt que les orthopraxies sacrificielles

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  10. Mon nom étant mentionné dans cette discussion, je vais tenter de préciser ma position.

    1. « anti-moderne » et réactionnaire ne sont pas synonymes. Le premier terme renvoie à une vision de l’histoire fondée sur une philosophie/ anthropologie ; le second à une sensibilité qui tend à susciter un certain type d’attitude politique face à des situations concrètes. A contrario, l’exemple de Simone Weil est emblématique : elle ne croyait pas aux « grands récits » de la modernité, mais cela ne l’empêchait pas de s’indigner face aux injustices et de s’engager au côté de « progressistes ». L’anthropologie girardienne est foncièrement anti-moderne dans la mesure où elle suggère que l’humanité n’en aura jamais fini avec sa propre violence, ou du moins que la politique n’y suffira pas – d’où sa critique répétée de l’idée rousseauiste de contrat social. Cela ne l’empêchait pas d’être attaché à la démocratie (de nombreuses citation le prouvent). Sauf que…les choses sont un peu plus compliquées, car il lui arrivait de porter des jugements politiquement orientés qui ont de quoi plaire à certaines forces anti-démocratiques. Son pessimisme sur la culture moderne l’a parfois poussé à se montrer plus sévère à l’égard des « progressistes » qu’à l’égard des « réactionnaires ». En témoigne cette citation (parmi d’autres) : « Le combat mené par les chrétiens “progressistes” pour réconcilier le christianisme avec la société actuelle me paraît déphasé par rapport à ce que pressentent les êtres déracinés par la modernité »1 Une telle déclaration à l’emporte pièce en dit plus sur Girard que sur la réalité des combats menés par lesdits chrétiens « progressistes ».
    2. La nécessité de distinguer les deux plans est confirmée par une citation de…Girard lui-même : « « Devant les phénomènes concrets, je me retrouve un peu conservateur et sacrificiel »2 Cet aveu est méritoire et il faut le prendre au sérieux. Il incite à ne pas confondre le théoricien et l’individu soumis comme tout un chacun aux passions collectives et toujours plus ou moins prisonnier de son histoire personnelle.
    3. L’analyse se complique encore si l’on prend en compte l’évolution de Girard au fil du temps. En matière religieuse, il n’est pas difficile d’opposer la radicalité iconoclaste du premier Girard3 à la profession de foi rigoureusement orthodoxe, aux accents très conservateurs, rappelée par Claude Julien. Girard n’a d’ailleurs jamais fait mystère de cette évolution.
    4. Parallèlement à ce repositionnement religieux, le pessimisme apocalyptique de Girard a de plus en plus nettement noirci sa vision des sociétés contemporaines. À ce sujet, il manque aux lecteurs français une pièce importante du puzzle : le dernier chapitre non traduit du livre publié en anglais sous le titre Evolution and conversion, écrit en 1995 et en français sous le titre Les origines de la culture (DDB, 2004), amputé du dernier chapitre. Dans ce texte finalement auto-censuré4, la prégnance d’un point de vue apocalyptique n’empêche pas Girard d’analyser de façon nuancée les forces et les fragilités des sociétés modernes. Surtout, alors qu’il a souvent mis l’accent sur l’effet déstabilisateur et potentiellement apocalyptique du message chrétien, il reconnaît ici que l’influence de la morale chrétienne contribue à rendre possible une compétition sociale pacifiée et à faire de la société de marché occidentale la première civilisation ayant appris à tirer profit de la rivalité mimétique : « Pourquoi sommes-nous capables d’utiliser positivement la compétition mimétique ? Parce que nous sommes convaincus que nous pouvons empêcher la concurrence de devenir violente. La concurrence capitaliste serait impossible si elle n’était pas entravée par des règles morales, qui viennent finalement du christianisme. » Ce texte témoigne de la complexité de son regard sur les sociétés contemporaines. Il avait une vision complexe des effets de l’influence des valeurs chrétiennes et de l’affaiblissement des institutions héritées du monde sacrificiel – aussi élolgnée de l’idéalisation du passé (« il a fallu des siècles pour que le monde occidental acquière une mentalité chrétienne ») que d’un certain optimisme « progressiste ». Le fait que Girard n’ait pas souhaité que ce texte figure dans l’édition française du livre pose question. On en retire l’impression qu’il voulait éviter d’affaiblir par des analyses trop nuancées le message apocalyptique qui sera au centre de Achever Clausewitz.
    1. Pour finir, un passage important du texte de Claude Julien est le paragraphe qui commence par : « J’ajoute simplement que le silence assumé de Girard sur la politique rend malheureusement possibles toutes les distorsions de sa pensée….. » Si l’engagement partisan est souvent synonyme d’aveuglement et de violence, le refus de s’engager et de prendre position profite le plus souvent au pire de la politique. Or, comme le dit justement une formule qui fait florès, à juste titre, « si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique s’intéressera à vous. »

    Bernard Perret

    1 Quand ces choses commenceront, Entretiens avec Michel Treguer, Arléa, 1994, p. 149.

    2Celui par qui le scandale arrive, Entretiens avec Maria Stella Barberi, Fayard, 2010, p. 65.

    3Celui qui écrivait : « Ce qui achève de mourir, en ce moment, c’est la divinité encore sacrificielle du christianisme historique, ce n’est pas le Père de Jésus, ce n’est pas la divinité des Évangiles, à laquelle la pierre d’achoppement du sacrifice, justement, nous a toujours empêchés et nous empêche encore d’accéder. Il faut que « meure » effectivement cette divinité sacrificielle et avec elle le christianisme historique dans son ensemble, pour que le texte évangélique puisse resurgir à nos yeux non pas comme un cadavre que nous aurions déterré, mais comme la chose la plus nouvelle, la plus belle, la plus vivante et la plus vraie que nous ayons jamais contemplée. »Des choses cachées…, Le livre de poche, 2015, p. 320

    4J’en donne une analyse plus détaillée dans Violence des dieux, violence de l’Homme. Par ailleurs, je peux communiquer une traduction française de ce chapitre, faite par mes soins (avec l’aide de Google traduction) à ceux qui me le demanderont.

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    1. Bernard, comme on le voit dans la conclusion d’Alfred Simon, auteur progressiste qui sait où est le haut et où est le bas ( le bien et le mal) l’adversaire qu’est pour lui l’auteur « réactionnaire » ne peut être mû que par des sentiments bas. Le girardien, c’est-à-dire celui qui adopte la position d’observateur d’un conflit, par exemple entre progressistes et réactionnaires, en voit le caractère mimétique et ne prend pas parti. C’est la position de l’anthropologue et d’une manière générale, c’est le parti pris du savant, qui n’est pas de même nature que celui du politique. Je comprends donc le silence de Girard comme allant de soi.

      Quant aux conséquences de ce que tu nommes (mal) un « refus de s’engager », je pense qu’elles sont nettement moins lourdes à porter pour ses héritiers que n’auraient été les conséquences d’un engagement revendiqué. Et donc, j’estime que ta menaçante formule « si vous ne vous intéressez pas à la politique… » ne concerne René Girard ni de près ( l’homme s’est toute sa vie intéressé à la politique) ni de loin (le penseur du conflit mimétique ne pouvait vraiment pas choisir un camp plutôt qu’un autre dans l’exercice de son métier d’anthropologue.)

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    2. Tentative de tréponse à B. Perret (mes réponses aux autres commentaires sont « en attente de modération »)

      Selon Girard : « … la morale chrétienne contribue à rendre possible une compétition sociale pacifiée et à faire de la société de marché occidentale la première civilisation ayant appris à tirer profit de la rivalité mimétique…».

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    3. Cher Monsieur (précaution oratoire sincère et nécessaire),

      Vous écrivez : « … la morale chrétienne contribue à rendre possible une compétition sociale pacifiée et à faire de la société de marché occidentale la première civilisation ayant appris à tirer profit de la rivalité mimétique…».

      La compétition sociale est pacifiée (je suis réservé sur cette affirmation, pensez aux Gilets Jaunes), mais admettons. Disons qu’elle est relativement pacifique (manifs en tout genre émaillées de vandalisme n’ayant rien à voir avec l’objet du défilé), tout simplement parce que les « humiliés et les offensés » se sont battus contre les rentiers capitalistes. Tous les « avantages acquis » ont été obtenus par la lutte des exploités contre les exploiteurs, aucun n’a été spontanément donné par ces derniers. Pensez un instant à la situation matérielle et culturelle des ouvriers dans la première moitié du XIXème siècle quand Marx a eu à la connaître (« La condition des classes laborieuses en Angleterre », 1845).

      Le « modérateur » jugera peut-être que ceci est une ‘tribune politique’ et censurera cette réponse. Si c’est le cas, dommage, car j’aurais été intéressé par un retour de votre part.

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  11. Chère Christine, réactionnaire n’est (de mon point de vue) ni plus ni moins péjoratif que « woke » ou « gauchiste ». Pour ce qui me concerne je n’impute à personne des « sentiments bas », mais seulement de « passions politiques » (nous en avons tous). Je constate que Girard était lui aussi accessible aux passions politiques et que, le plus souvent (pas toujours, sans doute), celles-ci n’étaient pas les miennes (comme l’illustre la citation que j’ai choisie sur les « chrétiens progressistes »). Pour que les choses soient claires, je le redis une fois de plus, je ne confonds pas cela avec le caractère anti-moderne de sa pensée, qui me semble indissociable de son anthropologie (une vision des relations humaines que je partage!). Autre précision visiblement nécessaire: s’engager ne veut pas dire « choisir un camp », ni s’affilier à une idéologie politique. Ce peut être simplement s’indigner face à certaines injustices inacceptables. Autant qu’à Simone Weil, Je pense ici bien-sûr à Péguy et Bernanos, deux anti-modernes qui n’hésitèrent pas à prendre parti sans que cela fasse d’eux les otages d’un camp. Cela dit, je n’irai pas jusqu’à reprocher à Girard de ne pas l’avoir fait: sa position d’expatrié le lui interdisait dans une large mesure. Mais quelques paroles fortes à l’occasion auraient peut-être été « moins lourdes à porter pour ses héritiers » qu’une suspicion de compagnonnage avec quelqu’un comme Peter Thiel.

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  12. Chacun voudrait s’approprier ce qui ne s’approprie pas, la vérité anthropologique dégagée au fil du temps, au fil des textes depuis l’Iliade jusqu’à aujourd’hui.

    Que Girard en ai fait la somme pour en tirer les conclusions de sa théorie n’indique aucune autre orientation politique autre que l’élévation à l’ordre de la charité, prise de conscience d’une réalité supérieure observée au regard de la nôtre, seconde.

    La conversion romanesque dont Girard a conclu qu’elle était religieuse, comme l’observation que le réel ou la perception que nous en avons, n’étaient pas rationnels mais relationnels, ôtent tout malentendu pour ceux qui acceptent cette désidentification, pour ceux qui sont réellement convertis.

    Que Thiel use de la théorie mimétique aux fins de domination qui sont les siennes signifie simplement qu’il n’a pas appréhendé, non pas la théorie mimétique, mais son fondement évangélique, Bernard Perret a parfaitement su le mettre en évidence.

    Il est donc heureux que la politique s’intéresse à Girard non pas pour Girard mais pour l’éclairage du réel que son hypothèse diffuse, aux vaillants de savoir être attentifs et vigilants pour poursuivre ensemble la route antique des humains ayant reconnus et avoués leur perversité, ce chemin mirifique qu’il nous est proposé de suivre :

    « C’est moi, mais ce n’est plus moi: si nous vivons de cette manière, nous transformons le monde. C’est la formule qui contredit toutes les idéologies de la violence, et c’est le programme qui s’oppose à la corruption et à l’aspiration au pouvoir et à l’avoir. »

    https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2006/documents/hf_ben-xvi_hom_20060415_veglia-pasquale.html

    P.-S. Si vous pouviez passer mon commentaire avant quinze jours, vous me feriez grand plaisir…

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  13. L’Eglise a eu 2000 ans pour sortir pleinement du sacrifice, et elle ne l’a pas fait. La thèse initiale de Girard, celle qui aurait dû logiquement le conduire à prendre ses distances avec l’institution, avait donc quelque mérite. J’ai relu récemment la correspondance entre Girard et Schwager, et je ne pense pas que Girard ait « plié » devant les arguments de ce dernier. Schwager était un girardien convaincu, mais aussi un « gardien du temple » qui n’avait de cesse de ramener Girard à plus d’orthodoxie. Je pense que Girard a cédé, non aux arguments de Schwager, mais à l’intuition qu’il manquait quelque chose dans sa théorie du christianisme. Benoît Chantre écrit dans la biographie :

    « Si Girard persiste à penser que les philosophes du contrat n’ont pas une conception assez radicale de la violence humaine, il reconnaîtra, trente ans plus tard, n’avoir toujours pas trouvé la bonne « formulation « de son hypothèse, ne pas être parvenu à dire à la fois l’identité et la différence du religieux chrétien par rapport au religieux archaïque. »

    Il manque une donnée dans ce débat, c’est le Katechon, « celui qui retient » l’apocalypse, la révélation. Tant qu’il est à l’œuvre, le renoncement plein et entier au sacrifice n’est pas possible. Autrement dit, l’Eglise ne peut être accusée d’avoir trahie les Evangiles, elle a fait ce qu’elle a pu, et elle a fidèlement transmis le message et préparé le terrain.

    Je rappelle ma thèse d’un verrouillage de la révélation par le texte lui-même, qui a au moins le mérite de nous déculpabiliser quant à « l’échec » du christianisme tel que Girard le voyait dans Des chose cachées. La découverte pleine et entière de ces « choses cachées » ne dépend pas d’une institution humaine, ni de la foi, de la raison ou de la bonne volonté. En termes chrétiens, on appelle ça une grâce. Une fois qu’on a compris cela, on peut se réconcilier avec l’Eglise malgré ses errements.

    L’ironie est que cette grâce demandait quand même un petit coup de pouce des hommes, une formulation de cette révélation, qui nous a été donnée en grande partie par la T.M.

    Hervé van Baren

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  14. @JM Bourdin et H van Baren

    Pour les mécréants comme moi qui ne croient ni à Dieu ni à Diable, donc à ce que je crois comprendre du katechon, il faudrait se résigner à l’apocalypse. Je m’y refuse évidemment.

    Ce qui me désole est que la version théologique de la TM éloigne la plupart des non croyants de la version anthropologique…

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  15. « C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

    ¯¯¯¯¯¯¯¯

    Le sang païen revient ! L’esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! l’Évangile a passé ! l’Évangile ! l’Évangile.

    J’attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.

    La raison est née. Le monde est bon. je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.

    ¯¯¯¯¯¯¯¯

    Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort !

    Si Dieu m’accordait le calme céleste, aérien, la prière, – comme les anciens saints. – Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n’en faut plus ! »

    https://www.mag4.net/Rimbaud/poesies/Sang.html

    Puis, quand l’âge est passé d’être poète, tombe l’armure du mensonge, la conversion romanesque traduit nos êtres, instruments du réel :

    « Quand il s’agit d’écrire, on est scrupuleux, on regarde de très près, on rejette tout ce qui n’est pas vérité. Mais tant qu’il ne s’agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on se tue pour des mensonges. Il est vrai que c’est de la gangue de ces mensonges-là que (si l’âge est passé d’être poète) on peut seulement extraire un peu de vérité. Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure de la mort. »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_1927,_tome_2.djvu/63

    « Beaucoup, hélas, continuent à citer René Girard comme celui qui a dénoncé l’alliance entre le sacré et la violence, mais ne disent rien sur le Girard qui a affirmé que le mystère pascal du Christ a cassé et rompu pour toujours cette alliance. Selon lui, Jésus démasque et brise le mécanisme du bouc émissaire qui sacralise la violence, en se faisant, lui innocent, la victime de toutes les violences.

    Le processus qui conduit à la naissance de la religion est inversé par rapport à l’explication qu’en avait donnée Freud. Dans le Christ, c’est Dieu qui se fait victime, et non pas la victime (chez Freud, le père primordial) qui, une fois sacrifiée, va être ensuite élevée à la dignité divine (le Père des cieux). Ce n’est plus l’homme qui offre des sacrifices à Dieu, mais Dieu qui se « sacrifie » pour l’homme, en livrant pour lui à la mort son Fils unique (cf. Jn 3, 16). Le sacrifice n’a plus pour fonction d’« apaiser » la divinité, mais plutôt d’apaiser l’homme et de le faire renoncer à son hostilité envers Dieu et envers son prochain. »

    Vendredi Saint : Homélie du P. Raniero Cantalamessa | ZENIT – Français

    Ce n’est plus un pari, c’est un choix rationnel de nous reconnaitre relationnel et, sur cette base, reconnaitre que l’Église, nous-même donc, est le corps du Christ.

    « 21Et c’est à cela que vous avez été appelés, parce que Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces, 22Lui qui n’a point commis de péché, Et dans la bouche duquel il ne s’est point trouvé de fraude; 23lui qui, injurié, ne rendait point d’injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait à celui qui juge justement; 24lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux péchés nous vivions pour la justice; lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. 25Car vous étiez comme des brebis errantes. Mais maintenant vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes. »

    https://saintebible.com/lsg/1_peter/2.htm

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