
par Benoît Hamot
Christine Orsini posait une excellente question, suite à un article précédent paru sur ce blogue (Extension du terrorisme) : « Quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ? »
Il est évident que le terroriste dont il s’agissait (le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen), n’entendra pas nos arguments. Mais on peut déjà répondre à sa place que son geste n’était pas seulement « anti-islamiste », mais simplement athée : ce qui est rigoureusement interdit au sein de l’Islam politique régnant dans son pays d’origine. À l’heure où le libertarisme s’oppose au libéralisme, on n’en est plus à un paradoxe près. Pour une raison que nous ignorons, mais qui a certainement à voir avec le principe satanique, il aspirait à la mort : celle des autres et la sienne. Le terroriste tue et se tue, indifféremment . Cet acte apparemment insensé recouvre néanmoins une forme de logique qu’il s’agit ici de dégager en nous aidant de la théorie mimétique, car nous savons bien, après Girard, que l’indifférenciation a du sens, et où elle mène ceux qui sont emportés dans ses tourbillons.
Pourquoi avoir choisi ce mode d’action particulier : écraser des passants sur un marché de Noël, une « méthode » effectivement empruntée à ses ennemis principaux supposés ? Nous pouvons risquer une première hypothèse en citant le premier chapitre du traité de Clausewitz décrivant trois actions réciproques : « Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes (…) Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne (…) Mais l’adversaire fait la même chose… ». Lorsque la violence est en jeu, Satan se confond avec la réciprocité mimétique elle-même. Mais cela ne constitue pas une explication suffisante, pour la simple raison que Noël n’est pas une fête musulmane.
Apparaît alors une deuxième raison, beaucoup plus simple : lorsqu’on veut perpétuer un crime de masse, quelle qu’en soit la motivation, on choisit les outils disponibles pour le réaliser et un lieu public où la foule se rassemble. Aux USA, les armes de guerre sont en libre accès ; ce sont elles qui sont choisies en priorité puisqu’elles sont faites pour ça. En Europe, le moyen le plus efficace auquel tout le monde peut avoir accès, ce sont les moyens de transport mécanisés. On assiste d’ailleurs de plus en plus à une combinaison des deux modes opératoires. Le dernier – ou l’avant-dernier attentat au moment où j’écris – a été perpétué à la Nouvelle Orléans, dans une rue très fréquentée, comparable sur ce point au marché de Noël, avec un pick-up et une arme de guerre.
Aux deux tentatives d’explication précédentes, on peut ajouter une troisième, qui ressort du projet revendicatif lui-même, commun à tous les actes terroristes : le crime doit être spectaculaire afin de rassembler le plus grand nombre de spectateurs. Pour ce faire, il y a mieux encore que les voitures et les camions, et quoi de plus spectaculaire que deux avions de ligne explosant au cœur des deux plus hautes tours du monde ? Et Karlheinz Stockhausen déclara, le 16 Septembre 2001, que ce qui venait de se produire cinq jours plus tôt à New-York était : « La plus grande œuvre d’art qui ait jamais été donnée. (…) En comparaison, nous, en tant que compositeurs, ne sommes absolument rien [1]. »
André Breton s’exprimait déjà en ce sens : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ». Et Marcel Duchamp à la suite : « On tue son voisin, il faut bien tuer son voisin pour survivre », sous-entendu : pour survivre en tant qu’artiste, c’est-à-dire pour devenir célèbre. Et d’une certaine façon, c’est aussi ce que le fondateur de l’art conceptuel a commis, en s’appropriant ce ready-made, considéré par les historiens comme fondateur de l’art contemporain : l’urinoir inversé nommé « fountain » et signé R. Mutt. Duchamp occulte non seulement un cri de révolte vraisemblablement lancé par Elsa von Freytag-Loringhoven, qui aurait exposé cet objet par pure provocation, mais ce faisant, il contribue aussi à détruire celle qui fut l’une de ses amantes. Son aveu explicite est exposé dans son œuvre ultime et posthume : Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage [2].
À partir de cette faute commise et avouée – et donc pardonnée dans un certain sens – on constate une nette progression dans l’horreur, puisqu’elle aboutirait aux massacres perpétrés par des terroristes. Progression inversement proportionnelle au profit financier obtenu : cette dernière observation est accessoire, mais on peut néanmoins prolonger l’analyse du phénomène terrorisme en s’appuyant sur l’art contemporain, à condition de reconnaitre que le profit recherché est d’un ordre différent, mais que la recherche de la célébrité est commune. Le musée Guggenheim de New-York diffusa en boucle, dans une de ses salles, les vidéos montrant l’effondrement des tours et la panique de la population. Panique : effet produit par l’apparition du dieu Pan. Cet enfant monstrueux, sacrifié par les siens pour qu’il rejoigne l’Olympe, mais qui n’en finira plus de revenir parmi les hommes pour semer la discorde, mettant les armées les plus puissantes en déroute. Pan : le dieu des terroristes, est plus actuel que jamais.
Les terroristes sont des performers et comme le déclarait Stockhausen : ils figurent parmi les « meilleurs » du genre. Selon le célèbre compositeur, à la suite de l’acte terroriste « cinq mille personnes sont projetées vers la résurrection. En un instant [3]. » L’acte atteindrait une dimension transcendantale. S’en prendre au World Wide Center, cela se comprend aisément : le succès est garanti, le spectacle grandiose. Mais pourquoi foncer dans un marché de Noël de province en écrasant des enfants ? À coup sûr, le film de cet évènement ne passera pas en boucle dans un musée d’art contemporain, car les victimes seraient vues de trop près. On aime le spectacle, mais on préfère ignorer le réel lorsqu’il troque le « transcendantal », le « sublime » contre le crime sordide. On peut alors formuler une troisième hypothèse : c’est Noël et sa représentation à travers la crèche, c’est l’enfant innocent qui symbolise la faiblesse de tout nouveau-né, qui est visé [4] :
« Cette association de la puissance et de l’impuissance, de la divinité et de l’enfance, est devenue pour toujours une sorte d’épigramme que des millions de répétitions n’arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n’est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l’endroit par excellence où les extrêmes se touchent [5]. »
La faiblesse, cette dépendance du nouveau-né à sa mère, cette scène profondément humaine et universelle et ce paradoxe inouï de l’alliance de la divinité et de la faiblesse, c’est tout cela qui est écrasé. On peut évoquer le nihilisme du criminel, mais là encore, on ne sait pas très bien de quoi on parle. Alors, au risque d’aller trop loin et de ne plus être compris, je vais tenter une explication plus personnelle.
Récemment, en ce dimanche de l’Épiphanie, le prêtre de ma paroisse qui est aussi l’exorciste du diocèse, m’a encore une fois heureusement surpris par la profondeur de son homélie, que je vais tenter de résumer sans la trahir. Associant les rois mages à des hommes en recherche partis demander à Hérode, aux grands prêtres et aux scribes qui l’entourent et le conseillent, où devait se trouver le lieu de naissance du Messie, il fit remarquer que cette assemblée, c’est l’Église, son magistère et son autorité doctrinale. Et c’est cette Église qui a su guider avec pertinence ces hommes, partis de si loin à la recherche de Dieu incarné ; c’est cette assemblée de criminels et de théologiens qui leur permettront de l’atteindre, de se trouver réunis avec les humbles bergers en Sa présence. Nous connaissons la suite : avertis en songe, ils ne retournèrent pas chez Hérode et sa cour de théologiens pour leur annoncer ce qu’ils avaient vu. Ce qui n’empêchera pas Hérode de perpétuer le massacre des innocents. Mais Joseph, averti à son tour par un songe, écoutant son intuition et exerçant à son tour sa liberté d’agir, a fui entre temps avec sa famille en Égypte : « La violence et la vérité de peuvent rien l’une sur l’autre. » (Pascal)
Les terroristes, Hérode : ces criminels nous interrogent à travers leurs actes monstrueux. Je ne les connais pas et suis incapable de savoir ce qu’ils ont réellement dans la tête, mais en écoutant ce prêtre qui, par sa pratique de l’exorcisme, a acquis une rare connaissance de Satan, y compris de son action au sein de l’Église, il me semble que les terroristes ont dû faire partie de ces hommes partis à la recherche du vrai Dieu. Comme les rois mages, ils sont allés demander aux plus hautes autorités de l’Église où le trouver, mais à la différence de ces voyageurs et de Joseph, ces malheureux n’ont pas su écouter leurs songes, ni suivre leur intuition (ou le Saint-Esprit) qui les aurait guidés vers la liberté et vers la vie. Ils ont préféré faire confiance à Hérode, à ses prêtres et ses docteurs de la loi : à ceux qui savent, à ceux qui commandent. Ils leur ont obéi au point de pactiser avec eux ; à moins que prenant conscience de la nature satanique de leurs intentions, cela les ait rendus fous au point de vouloir les détruire ? Ce qui équivaut, de leur point de vue, à détruire l’Église en ses fondements.
Bien sûr, il est toujours possible de prendre ses distances en évoquant le contexte historique des écritures : cette corruption généralisée ; cette « prostitution », selon l’expression biblique. Remarquons alors comment, dans l’Apocalypse, le chiffre de la bête, 666, reprend précisément le nom d’Hérode (ou Horodos, le chiffre 6 était associé à la lettre hébraïque o, ou wauw), mais aussi la façon dont il est dit que Satan, enchaîné par l’effet de la Révélation, sera délivré dans « mille années », pour un temps limité. On se demandera alors s’il n’y a pas correspondance des temps entre le massacre des innocents par Hérode et le nombre effarant de viols et de meurtres d’enfants couverts depuis des décennies par l’institution catholique, les politiques, les fidèles et les militants qui les soutiennent : toute cette chaîne d’obéissance à une hiérarchie instituée. Derrière Hérode, on perçoit assez clairement la présence de Baal et de ces enfants rituellement jetés dans la fournaise.
J’ai vu Satan agir pour la première fois dans l’enceinte d’une école catholique, sous les traits d’une « bonne sœur » qui fut notre institutrice, et j’ai vu la façon dont l’institution ecclésiale associée au pouvoir politique – en l’occurrence : un maire et sénateur socialiste – se protégeaient, s’associaient pour faire taire les « saintes familles » qui avaient osé élever la voix, y compris en faisant ouvrir leur courrier par les employés de la poste. Si elles n’ont pas fui le danger en prenant exemple sur la Sainte Famille, c’est parce qu’elles croyaient encore que l’institution ecclésiale aimait la justice. Pour avoir si longtemps détesté ces institutions et tout ce qu’elles représentent (école, partis et chapelles), je peux comprendre que ceux qui n’ont pas eu la chance, qui a été la mienne, de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, aient pu devenir des terroristes. Dire cela ne revient pas à excuser leurs actes monstrueux ! Cela consiste seulement à reconnaître qu’il en faut très peu pour détourner un enfant de la vérité du christianisme, a fortiori lorsque ce sont ceux qui prétendent le représenter qui le trahissent. On n’érigera pas pour autant ces enfants perdus en autant de victimes : ce serait un peu trop simple. Ce qui est important de reconnaître ici, c’est que ce « peu » est susceptible de les transformer en terroristes. Jésus pardonnait volontiers les fautes commises, mais il fut d’une intransigeante sévérité à l’encontre des prêtres et des professeurs de son temps : les scribes et les docteurs de la loi :
« Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Lc.17, 1)
Ce sont les Sadducéens et les Pharisiens qui se voient placés ici au premier plan de sa ligne de mire. Bien que Jésus fasse partie de ce peuple, de ses rites et de son histoire, il pleure devant Jérusalem, qu’il sait condamnée, il prêche aussi dans la cour du Temple, lors de chacun des grands pèlerinages trisannuels où il se rendait à Jérusalem, comme tout bon pratiquant. Ivan Illich, ce prêtre qui choisira finalement sa liberté de pensée et d’action dira : « L’Église est une putain mais c’est ma mère ». Il poursuit : « Acceptons l’ambiguïté d’être des fils d’une mère indigne, mais pas de nous.[6]» Le chanteur catholique Paul Van Haver (Stromae) a compris, me semble-il, la pensée d’Ivan Illich : il suffit de remplacer « mère » par « Église » dans le texte de Fils de joie pour s’en assurer. Le clip de la chanson, qui représente l’enterrement grandiose d’une putain et d’une mère, accompagné du discours officiel de son fils, évoque irrésistiblement les « funérailles » de l’Église catholique elle-même : forcément grandioses [7].
Cette distance prise à l’égard d’une mère indigne est nécessaire, elle est la conséquence d’une prise de liberté jointe à la pleine acceptation d’une proximité charnelle évidente, et de la reconnaissance de nos propres fautes. Cette distance nous permet de respecter « notre mère l’Église », malgré cette hiérarchie pesante et ses compromissions, malgré les crimes couverts par l’esprit de corps. Le respect évite de se voir entraîné malgré soi dans ces fameuses « actions réciproques » qui caractérisent la guerre. Car l’acte terroriste n’est pas « la négation de l’acte guerrier » mais son prolongement historique, surtout depuis que des hommes qui se moquent de la loi ont pris le pouvoir, en Russie, aux USA, en Israël, en Chine…
Il me semble que René Girard avait parfaitement saisi le phénomène en cours. Ces « funérailles » catastrophiques de l’Église, il les associait pour sa part à l’Apocalypse. À la suite de l’événement initial – ce tremblement de terre de haute magnitude – nous vivons sans doute une réplique du massacre des innocents, mais aussi de la destruction du Temple. Espérons qu’elle sera suivie de la résurrection des saints innocents et de la restauration du Temple détruit sous la forme inédite du triomphe de l’Agneau, corps du Christ. « De temple, je n’en vis point en elle [la cité céleste] ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau » (Ap.22, 21). C’est peut-être en ce sens que Stockhausen, compositeur épris de mysticisme, osait parler de « résurrection » des victimes du 11 septembre 2001 ? Sa scandaleuse déclaration aura au moins su mettre le doigt sur un point sensible : là où terrorisme, mysticisme, spectacle, folie et transcendance se touchent pour former un complexe paradoxal et douloureux, masqué par le brouillard de guerre.
[1] Une longue réflexion sur cette déclaration, au regard de la vie et de l’œuvre de Stockhausen, a été poursuivie par Lambert Dousson, « … la plus grande œuvre d’art pour le cosmos tout entier » Stockhausen et le 11 septembre, essai sur la musique et la violence, Paris, éd. MF, 2020, p.16
[2] J’ai développé les tenants et les aboutissements de cette « affaire » passionnante dans un article, non publié : Le testament de Marcel Duchamp.
[3] Cité par Dousson, op. cit. p.16
[4] On a remarqué que lors de ces actions criminelles, à Nice, à Magdeburg, il semble que les chauffeurs visaient en premier lieu les jeunes enfants.
[5] Chesterton, L’homme éternel, éd. ESR, p.141
[6] Entretien avec Jean-Marie Domenach, visible sur internet série « un certain regard » du 19 mars 1972.
[7] Stromae, Fils de joie.
« Il faut « décourager les beaux-arts » : ce célèbre mot de Degas fut aussi l’un de ses plus méritoires te clairvoyants.
À l’approche de la fin du siècle, Degas observait avec de plus en plus d’intolérance l’esthétisation progressive de tout. Il sentait que le monde était en train de tomber aux mains d’une troupe de décorateurs d’intérieur. Pareil en cela à Karl Kraus qui, quelques années plus tard, constatera que le monde se divisait désormais entre « ceux qui utilisent l’urne comme un pot de chambre et ceux qui utilisent le pot de chambre comme une urne ». Le point qui le tourmentait était le suivant : plus l’esthétisation gagnait en extension, plus elle perdait en intensité. Le siècle à venir s’ouvrait devant les yeux de Degas. Où tout, même les massacres, allait être soumis à l’arbitrage de quelque art director, tandis que l’art-et plus particulièrement l’ancien art de la peinture, celui qui lui importait-deviendrait de plus en plus inconsistant ou se dissoudrait. »(Roberto Calasso, La Folie Baudelaire)
Cachez ce sein…
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_2.jpg
Aucun brouillard, fût-il de guerre, ne dissimule plus le temple du corps sacrifié qu’il nous est proposé d’imiter, céleste aventure qu’Illich illustre magnifiquement, à la fin de l’entretien avec Domenach, de la conclusion du poème aztèque qu’il cite :
« Pour un tout petit temps, nous sommes prêtés l’un à l’autre »
Merci, Benoît.
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Voilà qui est l’occasion de réparer l’oubli de signature comme de corriger la coquille de la première phrase de la citation :
« Il faut « décourager les beaux-arts » : ce célèbre mot de Degas fut aussi l’un de ses plus méritoires et clairvoyants.
…
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Merci pour votre commentaire: mais je ne sais qui je remercie, c’est dommage. Oui, nous sommes prêtés l’un à l’autre : peu importe si c’est dès la première, ou à la fin de la onzième heure, puisque l’éternité nous est promise. Aurions-nous envie de nous atteler à la tâche si ce n’était pas le cas?
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Bonjour Benoît,
Nous ne devons pas cesser de nous interroger sur le terrorisme et les terroristes, dont la violence et les horreurs sont inacceptables. En ce sens, l’intention de ton article est légitime.
Mais je suis en désaccord avec ton hypothèse centrale. Si j’ai bien compris, les terroristes seraient des êtres à la recherche du « vrai Dieu », et orientés vers le terrorisme par leur rencontre avec telle ou institution ; institutions dont tu fais d’Hérode, me semble-t-il, le symbole (c’est ce que me suggère en tout cas ton développement sur l’Eglise, tout comme celui sur l’art).
Ce serait faire des institutions le vecteur, sinon du mal, du moins de la violence. Girard a montré que les institutions étaient issues de la violence sacrificielle, mais qu’elles avaient pour fonction de contenir les violences nées des rivalités mimétiques. Les institutions sont certes corruptibles, et certaines d’entre elles se sont même explicitement livrées au terrorisme. Mais la Terreur sous la Révolution n’a duré qu’un temps, et les Khmers rouges ont été balayés au bout de quatre ans. Les institutions jouent quand même, tant bien que mal, leur rôle.
Girard voyait, à l’échelle des grandes périodes historiques, que la perte du « consensus sacrificiel » induite par la révélation chrétienne produisait un affaiblissement des institutions et nous emmenait vers des « temps apocalyptiques ». Mais pour l’instant, l’état de droit, l’institution judiciaire, les accords commerciaux, les parlements, etc. restent quand même des digues contre la violence. Et je ne vois pas de bonnes nouvelles en ce que Donald Trump piétine l’ONU et jette au panier unilatéralement un accord commercial qu’il a lui-même signé (je fais allusion à l’ALENA-ACEUM).
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Jean-Louis,
Je suis tout à fait d’accord avec toi, mais je dois préciser, contrairement à ce que tu as interprété, qu’Hérode n’est pas le symbole d’une institution, puisqu’il en pervertit le sens et les intentions. Ce qui est un phénomène très ordinaire : l’exorciste en charge du Vatican a déclaré que nulle part ailleurs on ne pouvait rencontrer autant de cas de possession démoniaque, et que cela était normal : Satan s’attaque en priorité à la tête. L’Église catholique, en sa grande sagesse et clairvoyance, a su non seulement reconnaitre cela, mais aussi nommer en son sein un exorciste afin de combattre ce mal. C’est aussi pour cela que je suis catholique.
Je pense que chacun de nous est orienté vers Dieu, dans le sens où tout enfant est naturellement aimé de Dieu et tente de s’approcher de Lui. Ce que je dis dans mon article, en citant ce prêtre, c’est que l’institution religieuse permet d’orienter cet élan vers Dieu afin de l’atteindre, car les institutions conservent la mémoire de tous ceux qui l’ont approché (les prophètes, le Christ, les saints…) mais que nous ne devons pas faire confiance à priori en leurs représentants. Girard s’est exprimé en ce sens devant moi, en une formule tout à fait simple et lumineuse, que je trouve indépassable : « Il ne faut pas confondre le message et les messagers ». Elle résume en quelque sorte mon article. Il me semble qu’on ne l’entend pas assez ; tant de gens confondent encore l’Église et l’institution cléricale.
Je reconnais que l’option prise, consistant à choisir un terroriste comme exemple pour ma « démonstration » est susceptible de prêter à confusion, mais je crois sincèrement que tout homme a été un enfant, et que tout enfant éprouve le désir de Dieu, et que beaucoup se sont égarés en accordant leur confiance à des messagers pervertis. Mon propos n’était pas de scandaliser qui que ce soit. Si je me suis inclut parmi ces enfants qui ont été scandalisés par des représentants de l’institution, ce n’est certainement pas pour justifier le terrorisme, et dans une moindre mesure : une posture anarchiste. Je crois qu’il est impossible de juger des personnes, et que nous ne pouvons juger que des actes.
Sur les choix politiques des libertariens, dont Trump, je suis aussi inquiet que toi. Je suis en train de lire, de Quinn Slobodian : Le capitalisme de l’Apocalypse. Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025, que je conseille vivement, et de rédiger, à la demande de Jean-Marc, un article sur les cryptomonnaies et le projet libertarien. Nous savons tous que son plus éminent représentant, Peter Thiel, est un disciple de René Girard et un soutien de notre association. Il participe aussi à cet avènement « apocalyptique » du capitalisme libertarien, et il est de notre devoir, me semble-il, de démêler cet écheveau. Les choses sont toujours plus complexes qu’on ne le pense en effet, et en ce moment, les évènements se précipitent. La multiplication des actes terroristes et le retour de la guerre mondiale nous obligent à y réfléchir sérieusement. Ma position par rapport à ces évènements consiste à prendre de la distance, tout en m’interrogeant à titre personnel sur ce que j’ai vécu, qui entre en résonance avec l’actualité. Rien de plus. Je ne suis pas un militant et je ne prétends rien démontrer.
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https://www.youtube.com/watch?v=p_79XkFw8AY
Le royaume de Dieu est au milieu de nous.
Luc
« Un impresario, dans une province mêlée à mon adolescence, épigraphiait HAMLET, qu’il représenta, du sous-titre ou le DISTRAIT : cet homme d’un goût français joliment, entendait, je suppose, préparer, par là, le public à la singularité qu’Hamlet seul compte et qu’à l’approcher, quiconque s’efface, succombe, disparaît. La pièce, un point culminant du Théâtre, est, dans l’œuvre de Shakespeare, transitoire entre la vieille action multiple et le Monologue ou drame avec Soi, futur. Le héros ; tous comparses : il se promène, pas plus, lisant au livre de lui-même, haut et vivant signe ; nie du regard les autres.
Il ne se contentera pas d’exprimer la solitude, parmi les gens, de qui pense ; il tue indifféremment ou, du moins, on meurt. La noire présence du douteur cause ce poison, que tous les personnages trépassent : sans même que lui prenne toujours la peine de les percer, dans la tapisserie. Alors, placé, certes, comme contraste à l’hésitant, Fortinbras, en tout qu’un général ; mais sans plus de valeur et si la mort, fiole, étang de nénuphars et fleuret, déchaîne tout son apparat varié, dont porte la sobre livrée ici quelqu’un d’exceptionnel, cela importe, comme finale et dernier mot, au moment où se reprend le spectateur, que cette somptueuse et stagnante exagération de meurtre, dont l’idée reste la leçon, autour de Qui se fait Seul — pour ainsi dire s’écoule vulgairement par un passage d’armée, vidant la scène avec un appareil de destruction actif, à la portée de tous et ordinaire, parmi le tambour et les trompettes. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Hamlet_et_Fortinbras_(Mallarm%C3%A9_-_Lugn%C3%A9-Poe_-_La_Revue_blanche)
Ou, et ce qui revient au même :
« Celui Qui s’engendra Lui-même, médiateur du Saint Esprit, et Lui-même s’envoyant Lui-même, Racheteur, entre Lui-même et les autres, Qui, abusé par Ses démons, déshabillé et flagellé, fut cloué comme chauve-souris sur porte de grange, dépérit sur l’arbre de la croix, Qui Se laissa enterrer, se releva, ravagea l’enfer, se transporta au paradis et là depuis dix-neuf cents années est assis à la droite de Son Propre Moi mais ne manquera pas de venir au dernier jour pour condamner les vivants et les morts alors que tous les vivants seront morts déjà.
Gloria in excelsis Deo !
Il lève les mains. Des voiles tombent. Ô fleurs! Des cloches et des cloches et des cloches en chœur. »
http://Ulysse James Joyce
Puisque tout est désormais accompli, il est donc possible de partager la joie de l’avoir compris.
Girardiens, soyez bénis !
Aliocha
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René Ducharme
N’est-ce pas l’église qui est le message?
Au pays des rois mages.
Le 5 janvier, j’ai célébré l’Épiphanie dans une église de Palm Springs, Californie. C’est une ville de 50,000 habitants plutôt bien nantis, sise dans une vallée désertique entourée de montagnes de 3300 mètres, une véritable oasis. C’était le refuge hivernal des vedettes de Los Angeles à une époque, à 150 km de la côte du Pacifique. Elle a échappé aux feux récemment.
Nous avons été accueillis par des placiers qui nous ont dirigés vers les rares sièges encore disponibles. La messe fut accompagnée d’une chorale de 20 personnes et d’un piano à queue qui entonnait « Nowell, Nowell, Nowell ». Il y a eu trois messes en langues différentes ce matin-là.
Saviez-vous qu’on bâtit encore des villages, des églises et même des cathédrales catholiques aux États-Unis au XXIe siècle ? Voir YouTube, qui en présente une dizaine construite depuis 20 ans.
Les terroristes du 9/11 se sont attaqués aux deux tours du World Trade Center. N’est-ce pas encore là le message visé? Ces tours n’étaient pas uniquement symboliques, on y brassait de grosses affaires.
Il a été remplacé par le One World Trade Center, édifice maintenant le plus haut dans l’hémisphère ouest. C’est un puissant message qui défie toute tentative de destruction.
Le temple d’Éphèse de Victor Hugo
Mon péristyle semble un précepte des cieux;
Toute loi vraie étant un rythme harmonieux,
Nul homme ne me voit sans qu’un dieu l’avertisse;
Mon austère équilibre enseigne la justice;
Je suis la vérité bâtie en marbre blanc;
Le beau, c’est, ô mortel, le vrai plus ressemblant
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A Benoit HAMOT
Merci pour ces articles successifs sur le terrorisme.
Une remarque : J’ai aimé votre discussion avec Jean-Louis SALASC, mais ai regretté qu’elle ne soit pas prolongée.
Je ne suis, en effet, jamais sur de vous comprendre et commence seulement à entrevoir votre pensée.
Aussi, j’aimerais soumettre ces quelques extraits d’un ouvrage de Simone WEIL, celle qui, comme Girard a écrit que les Evangiles étaient d’abord anthropologiques. Ces citations mentionnent aussi l’épisode de la femme adultère, avec un angle d’observation différent de celui de Girard dans « Je vois Satan…. « . Que pensez vous de ces extraits ci-après ?
« Au reste, le don n’est qu’une des deux formes possibles de l’amour des malheureux. Le pouvoir est toujours pouvoir de faire du bien et du mal. Dans un rapport de force très inégal, le supérieur peut être juste à l’égard de l’inférieur, soit en lui faisant du bien avec justice, soit en lui faisant du mal avec justice. Dans le premier cas, il y a aumône, dans le second cas, il y a châtiment.
Le châtiment juste, comme l’aumône, enveloppe la présence réelle de Dieu et constitue quelque chose comme un sacrement. Cela aussi est indiqué clairement dans l’Evangile. Cela est exprimé par les mots : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Le Christ seul est sans péché.
Le Christ a épargné la femme adultère. La fonction du châtiment ne convenait pas à l’existence terrestre qui allait se terminer sur la croix. Mais il n’a pas prescrit d’abolir la justice pénale. Il a permis qu’on continuât à jeter des pierres. Partout où on le fait justement, c’est donc lui qui jette la première. Et comme il réside dans le malheureux affamé qu’un juste nourrit, il réside aussi dans le malheureux condamné qu’un juste punit. Il ne l’a pas dit, mais il l’a suffisamment indiqué en mourant comme un condamné de droit commun…
D’après la tradition hindoue, le roi Rama, incarnation de la deuxième personne de la Trinité, dut, pour empêcher le scandale dans son peuple, faire mourir à son extrême regret un homme de basse caste, qui contrairement à la loi se livrait à des exercices d’ascétisme religieux. Il alla lui-même le trouver et le tua d’un coup d’épée. Aussitôt après l’âme du mort lui apparut et tomba à ses pieds, le remerciant du degré de gloire que lui avait conféré le contact de cette épée bienheureuse. Ainsi l’exécution, quoique tout à fait injuste en un sens, mais légale et accomplie par la main même de Dieu, avait eu toute la vertu d’un sacrement.
Le caractère légal d’un châtiment n’a pas de signification véritable s’il ne lui confère pas quelque chose de religieux, s’il n’en fait pas l’analogue d’un sacrement ; et par suite toutes les fonctions pénales, depuis celle de juge jusqu’à celle de bourreau et de gardien de prison, devraient participer de quelque manière au sacerdoce. »
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