“C’est donc quelqu’un des tiens”

La fable Le loup et l’agneau faisait partie, en bonne place, du premier recueil que Jean de La Fontaine dédia au fils de Louis XIV, Monseigneur le Dauphin, affirmant sans ambages son projet : “Je me sers d’Animaux pour instruire les Hommes.

Elle commence par un constat à l’ironie amère : “La raison du plus fort est toujours la meilleure”. La meilleure en tant qu’elle a le dessus lors d’un conflit, non en raison de sa vertu morale.

La Fontaine se montre très fidèle à la fable originelle d’Esope [1], écrite plus de deux millénaires auparavant et à sa reprise latine par Phèdre au début de l’ère commune [2].

Un loup cherche querelle à un agneau qui se désaltère dans un ruisseau. Affamé, il cherche un argument pour le dévorer. En Grèce, à Rome et en France au XVIIe siècle, nous sommes dans des Etats de droit. Il l’accuse donc de troubler son breuvage et en conclut : “Tu seras châtié de ta témérité.” La faute doit justifier la condamnation.

Conscient de sa faiblesse face à son accusateur, l’agneau lui répond humblement : il avance un argument logique en se situant dans l’espace :

— Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.

Incapable de répliquer à un constat aussi imparable, le loup change alors de registre d’accusation :

— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

Il recourt à la rumeur, un argument bien commode qui devrait faire l’affaire : elle est invérifiable contrairement aux positions relatives des impétrants auprès d’un cours d’eau, donc avantageusement alléguée pour condamner par avance un innocent. Les accusations de sorcellerie, de mauvais œil ou celle de vouloir devenir le roi des Juifs en sont de bons exemples. Malheureusement pour le loup, cet agneau démonte une nouvelle fois l’argument de manière objective et irréfutable. Après avoir mis en avant une impossibilité dans l’espace, le voici qui soulève une impossibilité de temps :

— Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette [3] encore ma mère.

Face à cette double impossibilité aussi magistralement démontrée par cet agneau de lait, le loup qui est décidément obsédé par la nécessité de trouver une justification à son prochain repas, assène un argument qui lui semble infaillible[4] :

— Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Mais l’agneau repousse une fois encore l’assaut par une réplique que nous pourrions qualifier d’existentielle :

— Je n’en ai point.

A bout de nerfs, le loup trouve enfin sa justification dans une généralisation manifestement abusive et de ce fait même sans réplique possible :

— C’est donc quelqu’un des tiens :

Et pour faire bonne mesure, il se pose en victime universelle desdits “tiens” dont la définition est désormais étendue aux bergers et à leurs chiens qui défendent les troupeaux.

Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.

Quand bien même sa position victimaire lui serait contestée, après tout, les bergers et leurs chiens, a fortiori les moutons ne l’ont toujours pas empêché de vivre, il explique enfin qu’il se venge sur instruction, se dédouanant de toute responsabilité, faute d’être parvenu à prouver la culpabilité de l’agneau :

On me l’a dit : il faut que je me venge. »

Nous avons donc là une figure parfaite de la victime émissaire, au demeurant un agneau ; accusations infondées, victime substituée aux véritables prédateurs du loup, vengeance, invocation d’une instruction supérieure pour justifier le geste du sacrificateur, sacrifice ponctuel incapable d’éliminer durablement les menaces qui pèsent sur le loup.

Et La Fontaine de conclure :

Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Sans un procès équitable où les arguments de la défense sont pris en compte s’ils sont conformes à la réalité. Au demeurant, le loup a fini par avouer, après cette parodie de justice qu’il a échoué à mener à bon terme, que son objectif était la vengeance. Il est ainsi passé aux aveux. La vengeance plutôt que la justice.

Moins élégamment que dans ce dernier octosyllabe, Esope explicite ainsi son intention : “Cette fable montre qu’auprès des gens décidés à faire le mal, la plus juste défense reste sans effet.” De même Phèdre : “Cette fable a été écrite à l’intention de ces hommes qui oppriment les innocents pour des raisons inventées.”

Pourquoi en revenir à La Fontaine ? Eh bien non seulement il nous montre par le menu comment une victime innocente peut-être accusée des maux les plus invraisemblables, mais aussi l’iniquité des accusations étendues aux “tiens”. Si les bergers et leurs chiens nuisent aux loups voire les tuent à l’occasion, ce qui peut donner un motif à la vengeance dans une sorte de vendetta sans fin, il n’en va pas de même pour un agneau qui est incapable de s’attaquer à un canidé.

Vous l’aurez compris, la désignation des étrangers comme principale source de nos maux “sans autre forme de procès” au motif que certains d’entre eux ont été reconnus coupables et font l’objet d’une “obligation de quitter le territoire français” me paraît aussi difficile à argumenter que le trouble apporté par l’agneau à l’eau du ruisseau où le loup souhaite s’abreuver. Elle méconnaît de manière arbitraire la réalité de l’espace, du temps et de l’existence.


[1] Esope écrit dans la première moitié du VIe siècle avant J-C, soit avant les grands tragiques. Il meurt un siècle avant que naisse Socrate.

“Un loup, voyant un agneau qui buvait à une rivière, voulut alléguer un prétexte spécieux pour le dévorer. C’est pourquoi, bien qu’il fût lui-même en amont, il l’accusa de troubler l’eau et de l’empêcher de boire. L’agneau répondit qu’il ne buvait que du bout des lèvres, et que d’ailleurs, étant à l’aval, il ne pouvait troubler l’eau à l’amont. Le loup, ayant manqué son effet, reprit : « Mais l’an passé tu as insulté mon père. — Je n’étais pas même né à cette époque, » répondit l’agneau. Alors le loup reprit : « Quelle que soit ta facilité à te justifier, je ne t’en mangerai pas moins. »

Cette fable montre qu’auprès des gens décidés à faire le mal la plus juste défense reste sans effet.”

[2] “Un loup et un agneau étaient venus au même ruisseau, poussés par la soif. Le  loup se tenait en amont et l’agneau plus loin en aval. Alors excité par son gosier avide, le brigand invoqua un sujet de dispute. « Pourquoi,  lui dit-il, as-tu troublé mon eau en la buvant ? » Le mouton répondit avec crainte : « Comment puis-je, loup, je te prie, faire ce dont tu te plains, puisque le liquide descend de toi à mes gorgées ? » L’autre se sentit atteint par la force de la vérité : « Tu as médit de moi, dit-il, il y a plus de six mois. — Mais je n’étais pas né, répondit l’agneau. — Par  Hercule ! Ton père alors a médit de moi, fait-il. » Puis, il le saisit, le déchire, et lui inflige une mort injuste. Cette fable a été écrite à l’intention de ces hommes qui oppriment les innocents pour des raisons inventées.”

[3] En français d’aujourd’hui, nous écrivons : je tète.

[4] La Fontaine reprend ici en l’améliorant un ajout de Phèdre au récit initial d’Esope.

15 réflexions sur « “C’est donc quelqu’un des tiens” »

  1. Oui, vous avez raison, il est très difficile d’argumenter l’idée que des étrangers puissent être (la principale) source de (nos) maux car c’est clairement interdit par la loi (xénophobie, toussa…). Il n’est donc pas possible de penser ou de discuter librement (y compris donc de manière critique) la présence étrangère en France ou en Europe et ceux qui le font malgré tout se retrouvent immédiatement catalogués comme des loups fachos ainsi que vous venez de l’illustrer. Autrement dit, même si c’est au travers d’une analyse fort bien menée de la fable de La Fontaine, vous venez au final, en toute bonne conscience, hurler avec les loups, ceux qui sont au pouvoir, en désignant d’autres loups-boucs-émissaires (tout girardien sait que ce paradoxe n’est qu’apparent) qui, eux, sont absolument sans pouvoir, quand bien même ils constitueraient le premier parti de France en nombre de voix. La morale de l’histoire c’est qu’assurément l’homme est un loup pour l’homme et que tous les moyens semblent bons pour le réduire au silence, l’hypocrisie étant le moindre d’entre eux.

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  2. Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l’auras , l’un est seur, l’autre ne l’est pas.

    Le petit poisson et le pêcheur

    Jean de La fontaine.

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  3. Encore un billet bien dans l’actualité, bravo Jean-Marc. Les classiques ont du bon, ils ne se démodent pas, la nature des hommes et de leurs institutions n’ayant pas beaucoup changé depuis que les poètes en ont entrepris la critique. Mais ce classicisme n’a-t-il pas de quoi faire douter des pouvoirs de la littérature ?

    Je remarque une chose : bien que dans cette fable on puisse retrouver le subterfuge mensonger par lequel la persécution, l’acte violent de tuer, cherche à se métamorphoser en « violence légitime », tu n’invoques pas le « modèle girardien » du sacrifice. Et pour cause : l’agneau n’est pas un « bouc émissaire » ! Non seulement à cause de son extrême jeunesse mais le lecteur de la fable, bien avant l’ère chrétienne, n’a aucun doute en ce qui concerne cette persécution et l’unanimité se fait contre le loup. Ce que les poètes critiquent, ce n’est pas un rapport de forces, sur lequel il n’y aurait rien à dire (« la force est sans dispute » dit Pascal) mais le fait que la violence, et c’est en cela qu’elle est humaine, seulement humaine et relationnelle, cherche la dispute et se pare des attraits du discours, elle dit que c’est elle qui est juste. « La raison du plus fort », cette expression ne peut être comprise qu’ironiquement.

    Je vis dans une contrée où la lutte ancestrale entre le loup et les bergers est d’actualité permanente. La différence avec le passé, c’est la rupture de l’unanimité : les écologistes et une grande partie des défenseurs de la cause animale prennent parti pour les loups contre les bergers. Ceci me fait penser que la fable de La Fontaine serait propre aussi à illustrer la concurrence victimaire. Et si l’on suit l’analyse girardienne de cette fable faite par Michel Serres dans un recueil d’essais un peu oublié (René Girard et le problème du mal, Grasset, 1983) le loup occupe bien la place du bouc émissaire. Je n’ai pas le texte sous la main, intitulé « L’homme est un loup pour l’homme » mais je crois me souvenir qu’au lieu de suivre les poètes et leur morale humaniste, son auteur faisait une lecture qu’Hervé nommerait « parabolique » de la fable. Nous devrions, la lisant, non crier avec la foule contre une espèce décriée (on est endoctriné très jeune par les contes) mais prendre conscience de l’extrême satisfaction que nous donne le fait de pouvoir « hurler avec les loups« , soit haïr une espèce en tant que telle, capable à elle toute seule d’incarner le mal qui est en nous.

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    1. Merci Christine : chacun de tes commentaires est un supplément qui nous invite à aller plus loin.

      Je me souviens d’avoir lu il y a longtemps le texte de Michel Serres qui m’avait alors convaincu. Mais comme tu l’as noté d’emblée, mon propos ne portait pas sur la victime émissaire mais plutôt sur le « sans autre forme de procès », des accusations démontées les unes après les autres jusqu’à être complétées par une dernière qui te désigne comme coupable de fautes commises par d’autres qui te ressemblent. C’est ni plus ni moins la négation de l’état de droit au principe de nos libertés publiques.

      Quoi qu’il en soit, je pense que le thème des accusations infondées est en lui-même girardien : La route antique des hommes pervers ou les accusations de polluer les rivières et de diffuser la grande peste à l’encontre des juifs dans le texte de Guillaume de Machaut évoquées au début du Bouc émissaire comme archétype des textes de persécution, chaînon manquant entre le mythique et le réalisme-rationalisme, situation au demeurant si proche de la première accusation formulée par le loup.

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  4. il y aura parmi vous de faux docteurs … dans leur cupidité, ils vous exploiteront par des discours truqués … [c]eux qui courent après la chair dans leur appétit d’ordures et n’ont que mépris pour la Souveraineté … Mais ces gens, comme des bêtes stupides vouées par nature aux pièges et à la pourriture, insultent ce qu’ils ignorent et pourriront comme pourrissent les bêtes … Ils trouvent leur plaisir à se dépraver en plein jour ; ce sont des souillures et des ordures … Les yeux pleins d’adultère, ils sont insatiables de péché … les ténèbres obscures leur sont réservées … débitant des énormités pleines de vide, ils appâtent par les désirs obscènes de la chair ceux qui viennent à peine de s’arracher aux hommes qui vivent dans l’erreur … Il leur est arrivé ce que dit à juste titre le proverbe : Le chien est retourné à son vomissement, et : La truie, à peine lavée, se vautre dans le bourbier. (2 Pierre 2)
    On a reconnu évidemment dans cette sainte diatribe la voix à juste titre courroucée de l’apôtre. Comment ne pas y voir une variante de la fable de La Fontaine ? La diabolisation de l’Autre est pourtant facile à reconnaître : elle s’affranchit rapidement de toute preuve, de tout argument raisonnable, de toute limite. Et si l’accusateur peut ainsi laisser libre cours à son imagination, c’est uniquement parce que celles et ceux qui l’écoutent n’attendent rien d’autre de sa part qu’une excuse pour faire violence.

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    1. Je ne peux toujours pas « liker » mais j’admire et approuve le commentaire d’Hervé Van Baren, d’abord parce qu’il est plus en phase que le mien avec le problème soulevé par Jean-Marc, la « diabolisation de l’Autre », et surtout à cause de sa conclusion : « si l’accusateur peut ainsi laisser libre cours à son imagination, c’est uniquement parce que ceux qui l’écoutent n’attendent rien d’autre de sa part qu’une excuse pour faire violence ». En effet, nous diabolisons le loup (le méchant) en oubliant qu’il n’est souvent qu’un porte-parole : son public (je pense à Trump et à ses discours « bizarres ») a besoin de croire que sa violence est légitime. L’hypocrisie est l’hommage que le vice rend à la vertu, dit-on. Mais le terme girardien de « méconnaissance » serait plus adapté que celui d’hypocrisie parce que, me semble-t-il, les violents croient vraiment à leurs mensonges ou à ceux qui le leur fabriquent. On croit ce qu’on a envie de croire. Et, apparemment, bizarrement même, le violent a besoin de croire à sa justice.

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      1. Merci Christine pour ce rappel de l’article de Michel Serres. S’il est vrai, comme le précise Jean-Marc, que le propos ne portait pas sur la victime émissaire, contrairement à l’article de Serres, mais sur le discours du loup, un retour vers la fable nous y ramène avec évidence. Car on oublie trop souvent que le bouc-émissaire est double : le « bouc pour Azazel » chargé de toutes les fautes d’Israël et envoyé dans le désert, et le « bouc pour Yahvé » désigné en même temps que le premier, mais appelé à être sacrifié dans le temple. De ce couple opposé provient l’expression « bouc émissaire », où les deux boucs se confondent en un sujet unique.

        La fable peut alors être lu comme la confrontation entre ces deux boucs. Elle est naturellement étendue à l’un ou l’autre animal de substitution quelconque, utilisé par les hommes. Le « mouton noir » n’est autre que le loup (qui parfois se travestit en montrant « patte blanche », comme dans le conte) et le « mouton blanc » ; c’est l’agneau pascal sacrifié dans le temple. Il manque le sujet principal, qui est la foule. C’est nous évidemment qui jouons ce rôle : nous sommes la foule des lecteurs.

        Michel Serres voit bien que le lecteur prend le parti du bouc pour Yahvé, mais les sacrificateurs juifs, eux aussi, savaient pertinemment l’innocence de leur « mouton blanc », ce qui ne les empêchait nullement de le manger. L’important, ce qui fait toute la différence, c’est que l’on mange l’agneau blanc innocent, mais que l’on rejette dans l’espace extérieur de la sauvagerie celui qui est désigné par sa couleur noire. On ne mange pas le loup. Il ne sera pas consommé, c’est-à-dire intégré, littéralement, dans nos corps, et donc dans la cité.

        Cette opération de différenciation entre le bien et le mal, le domestique et le sauvage, le blanc et le noir, l’intérieur et l’extérieur, participe au rite du bouc-émissaire, qui n’est donc pas seulement une opération visant à expurger la violence contenue dans le groupe. Le commentateur anonyme qui défendait clairement le Rassemblement National dans ce blogue se trompe donc du tout au tout ; il n’est pas censuré, comme il le déclare haut et fort, au même titre que le loup, le méchant ; mais il participe au contraire à la doxa la plus commune, consistant à vouloir différencier le blanc du noir, le domestique et le sauvage, le bon et le mauvais, le familier et l’étranger. De plus, en se plaçant délibérément du côté du « noir » rejeté, du loup-mouton-noir, il prend la place de son adversaire déclaré. Son attitude est mimétique en diable !

        Désolé pour cet électeur du parti de la perversité intellectuelle, morale et politique : vous ne parviendrez pas à prendre la place, si convoitée de nos jours, du loup, c’est à dire du bouc pour Azazel. Vouloir être rejeté dans le désert par la foule, en tirer fierté et avantage ; c’est une volonté qui caractérise le romantisme depuis Rousseau, selon l’excellente analyse de Jean Nayrolles (Le sacrifice imaginaire. Essai sur la religion de l’art chez les modernes). Et j’ajoute, pour enfoncer le clou, que le conformiste, c’est bien vous qui claironnez votre appartenance au « premier parti de France en nombre de voix » (je vous cite).

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    2. Absolument Hervé, j’ai réduit délibérément à l’étranger, mais c’est bien de diabolisation de l’autre plus généralement qu’il s’agit. Les accusations infondées furent aussi celles proférées lors des chasses aux sorcières et contre tant de victimes de violences. Ce n’est pas la faute qui justifie une persécution, c’est un persécuteur qui invoque une faute imaginaire pour se justifier. Mais la justification n’est pas la justice.

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  5. Ah, nos poètes (Alfred de Vigny, 1843) :

    …..Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
    Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
    Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
    Et, sans daigner savoir comment il a péri,
    Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

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  6. « Faites ce que vous voulez mais ne vous justifiez pas. » Je ne sais plus d’où m’est venu ce conseil en forme de citation reçu dans mon enfance et dont je n’ai compris le sens qu’à l’âge adulte. L’expérience vérifie ce constat : ce sont les délinquants et non les « justes » qui n’arrêtent pas de se justifier. Si donc, l’on éprouve le plus grand besoin de se justifier d’une action qu’on a commise, il y a de grandes chances pour qu’il s’agisse d’une « mauvaise action ».

    La question que soulève la fable de La Fontaine est donc : puisque le fort l’emportera toujours sur le faible et qu’il est dans l’ordre des choses que les loups dépècent les agneaux pour les manger, pourquoi chez les puissants, ce besoin de justification ? Jean-Marc souligne que la morale de la fable inventée par Esope, reprise par Phèdre et par La Fontaine se fonde sur l' »Etat de droit »: à la différence de l’état de nature, l’Etat de droit n’est pas le règne de la nécessité mais de la loi et celle-ci s’institue et se défend par le discours. Cependant, la justice sacrificielle des premières sociétés, avant la naissance d’un état de droit, légitimait sa violence. Depuis que l’humanité existe, il y a ce besoin de séparer la violence légitime de la violence impure et contagieuse.

    Donc, en cette période estivale de « vacance », où l’on peut se poser des questions pour le plaisir, je pose cette question : le discours du loup n’est-il pas l’effet d’un invariant culturel plutôt que d’un changement de paradigme, avec l’invention du droit ? Si la « victimisation », le fait de se revendiquer comme victime pour couvrir des actions guerrières est spécifiquement « moderne », le besoin de convaincre et de se convaincre qu’il y a une violence légitime; la nôtre, en face d’une violence insupportable, celle des autres, le fait de croire par exemple que la vengeance est un devoir d’honneur ou de ramener toutes les violences dont nous sommes responsables à une « légitime défense », est-ce que tout cela ne se ramène pas à cet « invariant culturel » qui est que dans l’ordre humain, ‘on « tue pour ne pas savoir qu’on tue » ?

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  7. ‘On « tue pour ne pas savoir qu’on tue ».

    CQFD !

    Ou quand l’amnésie est nécessaire au processus sacrificiel et la mémoire de la révélation son antidote et, comme le dit Proust, peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire.

    Là est la victoire complète du pardon et la condition de survie des humains, non pas de nos petites personnes, mais de notre capacité à reconnaitre comme fondement de la nouvelle loi cette capacité à se souvenir de la pierre angulaire rejetée par les bâtisseurs, quand la justice est la seule force véritable à n’avoir besoin d’autre justification que celle de sa vérité inscrite à tout jamais dans la mémoire des humains :

    « 29Ses disciples lui dirent: Voici, maintenant tu parles ouvertement, et tu n’emploies aucune parabole. 30Maintenant nous savons que tu sais toutes choses, et que tu n’as pas besoin que personne t’interroge; c’est pourquoi nous croyons que tu es sorti de Dieu. 31Jésus leur répondit: Vous croyez maintenant. 32Voici, l’heure vient, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés chacun de son côté, et où vous me laisserez seul; mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. 33Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. »

    https://saintebible.com/lsg/john/16.htm

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  8. Soit, voir Pascal, « Force et justice. » Il n’y a que l’humour profond chez La Fontaine, la mise en scène comique qui fait rire du loup, ce qui les distingue, sans autre forme de procès. Salut Jean-Marc!

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      1. Salut Jean-Marc! C’est moi, Andrew, qui ai fait ce galimatia grammaticale. La Fontaine aura eu raison envers et contre tous les jugements de la cour.

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