Quelle action politique nous inspire la pensée de René Girard ?

Le 30 mai 2024, à la demande de la paroisse Saint-Merri hors les murs, j’ai tenté de répondre à la question : “Quelle action politique nous inspire la pensée de René Girard ?”

Voici l’introduction de cette conférence, suivie du lien vers le texte complet.

Introduction

À la question que vous me posez aujourd’hui, “Quelle action politique nous inspire la pensée de René Girard”, ma réponse sera décevante : car je crains qu’il n’y en ait à proprement parler aucune. Lorsqu’il est interrogé sur la marche du monde, notre penseur se garde bien d’en préconiser une. Des analyses et des constats, voire de la prospective, oui, mais des recommandations, pas vraiment. Questionné sur les conséquences politiques de ses analyses, il répond  : “[Elles] ne peuvent pas se définir en termes idéologiques. Vous pouvez en conclure qu’il faut tout de suite ouvrir toutes les portes, supprimer toutes les barrières, jouer à l’apprenti sorcier progressiste, et vous risquez de faire des dégâts sérieux. Vous pouvez aussi penser qu’il ne faut rien lâcher, et que c’est un moindre mal de conserver les choses en l’état.[1]

Je devrais donc m’arrêter là ! Je vais malgré tout vous dire ce que la pensée politique de Girard a apporté à ma propre réflexion sur le sujet tout en respectant son recul.

Comme vous le savez, Girard a fondé sa théorie mimétique sur trois axiomes : 1) née de la violence exercée par le groupe contre une victime émissaire, l’humanité est toujours sur le point de s’y abîmer de nouveau ; 2) confronté à son insuffisance d’être, l’humain désire par imitation du désir de l’autre et ce de plus en plus depuis que la modernité favorise l’égalisation des conditions des individus ; 3) la révélation destructrice du mécanisme victimaire par le récit de la Passion du Christ oriente le monde vers une apocalypse. 

Trois affirmations, autant de points d’entrée pour renouveler la conception du politique.

Le premier cadre d’analyse politique possible est donné par les étapes de la crise au sein de toute communauté : dans un premier temps s’installe un désordre né de l’indifférenciation entre ses membres ; s’ensuit une violence de tous qui finit par se focaliser contre une victime ou un groupe minoritaire ; la mise à mort ou l’exclusion qui intervient alors provoque une stupéfaction qui restaure l’ordre pour un temps et engendre des institutions différenciatrices, lesquelles dérivent toutes du sacrifice. L’Histoire évolue effectivement à coup d’affrontements entre semblables, d’institutions différenciatrices et d’une monopolisation progressive de la violence légitime par le souverain. Elle suggère aussi une parenté entre sélection du bouc émissaire par une communauté de lyncheurs et élection des détenteurs temporaires et sacrifiables de l’autorité par l’assemblée des citoyens. La période d’état de grâce et l’appel au rassemblement qui suivent en général une élection font ainsi lointainement écho au mécanisme d’un rite sacrificiel apte à régénérer temporairement la communauté.

Vient ensuite l’approche par le désir mimétique. Elle a pour l’instant plus intéressé certains économistes que les politistes. L’ontologie de Girard, à savoir notre insuffisance d’être, a pour conséquence que toute mimésis d’appropriation est, plus profondément, désir d’être. Celui-ci se focalise sur un autre, son modèle, et doit être considéré comme un désir d’être autre, un désir d’être l’autre tout en restant soi-même. Cette situation est susceptible de déboucher sur une rivalité, le modèle faisant obstacle à la satisfaction du désirant ; elle condamne ce dernier à la déception perpétuelle, ré-enclenchant indéfiniment le mécanisme du désir. Cette dynamique pourrait être nommée en termes politiques la revendication d’une égale puissance d’être ; la plupart d’entre nous la ressentent en se comparant à d’autres qui semblent mieux lotis. Elle découle de la promesse démocratique d’une part égale à la souveraineté faite à tout citoyen par son droit de vote. Elle est également au fondement du droit international public qui reconnaît en théorie à chaque peuple un droit à l’autodétermination et à chaque État une égale et complète souveraineté sur son territoire et sa population.

Dernier axiome, la révélation destructrice du mécanisme victimaire par le christianisme orienterait le monde vers une apocalypse. Cet axiome offre un accès a priori plus problématique au politique qui est alors réduit à un retardement de l’échéance finale ; ou à l’attente d’une apocalypse conduisant à une conversion fondée sur l’imitation de l’amour du Christ, donc hors de toute intervention du politique. C’est néanmoins celui que j’ai choisi d’approfondir aujourd’hui : il est en effet le seul à être orienté vers l’avenir comme le nécessite la définition de toute action politique.

Par rapport aux couples conservateur/progressiste, droite/gauche, réforme/révolution, et aujourd’hui souverainiste/universaliste ou encore libéral/illibéral qui structurent le champ de l’affrontement électoral et idéologique, Girard propose un cadre étonnant et a priori beaucoup plus obscur : l’opposition du katechon et de l’apocalypse. Mais si nous voulons vraiment penser avec Girard, il nous faut accepter de parler comme lui en termes bibliques.

Je vous propose donc d’aborder notre question du jour en trois temps. D’abord en parlant du katechon, cette politique de toujours qui consiste à retarder une échéance redoutée. Ensuite en cherchant à comprendre ce que signifierait un rapprochement de la catastrophe si celle-ci est une condition de l’achèvement de la Révélation, cet étrange moment dénommé Apocalypse. Enfin, je poserai la question, quelque peu oxymorique et probablement chimérique, d’une politique qualifiable de girardienne de long terme qui éviterait autant que possible une crise calamiteuse tout en favorisant le travail de la Révélation.


[1] Quand ces choses commenceront…, p. 123-124. Et il ajoute sur un mode plus personnel : “En général, pour les gens de gauche, je suis conservateur, tandis que les gens de droite me jugent révolutionnaire. Je dis ce que je pense sans tenir compte de ces catégories.” . Les termes habituels de l’alternative politique sont donc ici posés pour récuser leur pertinence en ce qui le concerne.

11 réflexions sur « Quelle action politique nous inspire la pensée de René Girard ? »

  1. Merci Jean-Marc,

    Ta réflexion politique girardienne est précieuse. La dimension apocalyptique que prend l’histoire (hors de toute considération métaphysique) est cruellement absente des débats, malgré l’absence d’explications de fond au chaos ambiant (en France et ailleurs). Cela n’a rien d’étonnant. Parler d’un « effondrement » consécutif à une « révélation » de la violence des institutions revient à amorcer cet effondrement. Le sujet est tabou et le Katechon toujours à l’œuvre.

    Ce message ne peut être porté par le monde politique. Seule la parole des victimes est capable de faire tomber les écailles de devant nos yeux. Mais paradoxalement, cette parole prend aujourd’hui la forme d’une action politique (féminisme, wokisme, associations LGBTQ et antiracistes, …). Je ne pense pas que cette politisation des victimes soit la solution. On en a largement parlé dans ce blog : elle conduit à une perversion du message biblique, la victimisation. En plus, je pense qu’elle est inutile : la parole des victimes, sans revendications, sans appel à la justice humaine, à la rétribution, suffit. La parole des victimes nous fait sortir du politique. Je sais bien que cette déclaration paraîtra absurde aux tenants du « tout politique », qui ont quelques arguments (d’une manière ou d’une autre, il faut bien gérer la cité). Mais l’apocalypse tel que vu par Girard et décrit dans la Bible parle d’un temple réduit à un amas de pierres, un moment singulier de destruction totale de la cité (destruction immatérielle de notre monde symbolique, précisons-le). Singulier et temporaire : aucun prophète n’a jamais prétendu que cet état d’anarchie était viable sur le long terme. C’est seulement une étape.

    Aimé par 3 personnes

    1. Cher Hervé,

      Comme tu l’as compris, la question qui m’a été soumise était insoluble. Après avoir mis en évidence les deux pôles de la pensée girardienne, je n’ai pu proposer qu’un oxymore : une politique de la miséricorde. La miséricorde est bien la réponse extrapolitique de la « victime pardonnante », donc d’une victime ni vindicative ni revendicative. Des choses cachées depuis la fondation du monde se dévoilent progressivement, mais quand ces choses arriveront, nul ne connaît ni le jour, ni l’heure : le jour où Satan tombera comme l’éclair et la route antique des hommes pervers sera interdite à la circulation…

      Aimé par 2 personnes

      1. Jean-Marc, merci de nous rappeler l’importance du katechon dans les pensées croisées de Girard et de Schmitt. Croisées, parce qu’on oublie souvent, ou feint d’ignorer, la foi catholique de Schmitt, pour qui la notion centrale de katechon était d’ordre mystique, (« il est pour moi la seule possibilité en tant que chrétien, de comprendre l’histoire et de la trouver sensée » p.346), et qu’on a trop souvent réduit sa pensée au politique. Schmitt cherchait, sans doute avec une forme de naïveté, qui pourrait bien occuper la place du katechon dans le temps présent. Si je puis me permette de poursuivre cette quête naïve après lui, je dirai que Girard a de bonnes chances d’avoir occupé cette place. Mais reconnaissons surtout que le katechon est une notion qui reste mystérieuse. De plus, Schmitt se définit lui-même comme épiméthée chrétien, ce qui est encore plus difficile à saisir (c’est un auteur particulièrement complexe, qui reste encore à découvrir). Afin d’avancer un peu dans ce brouillard, je cite André Doremus, en remarquant qu’on pourrait fort bien mettre le nom de Girard à la place de Schmitt dans cette proposition :

        « Schmitt se comprend lui-même comme résistant à la spiritualité du « nouveau christianisme » et de toutes les neutralisations et positivismes qui foisonnent maintenant. Il est juriste, et c’est le droit de la « parole », i.e. la Parole faite droit, qu’il veut défendre, tout simplement. De la parole justement, et pas du langage… Schmitt n’est pas poète, il ne chante pas le christianisme, celui-ci lui est le secret, i.e. la source de tout ce qui est ; il attaque seulement les processus de langage qui trahissent la parole. Et il déplore que ses amis chrétiens ne le suivent pas dans cette tâche. Dans cette tâche de défendre la parole en attaquant ceux qui la trahissent, Schmitt se comporte réellement comme s’il se sentait faire l’œuvre du Christ, à condition de ne pas le dire. L’image de Épiméthée chrétien, qu’il adopte après-guerre, lui est une forme de protection, tout comme de se dire un homme contemplatif, et si l’Épiméthée valorise le contemplatif, le chrétien est son enracinement. » (Carl Schmitt … p.363)

        Certes, la différence principale entre les deux hommes tient à l’attachement de Schmitt au droit, à son acharnement à le défendre, y compris en prenant sa carte du parti nazi dans l’intention d’influencer dans ce sens ces brutes incultes : il regrettera très vite son enthousiasme aveugle et cette immense confiance en sa propre notoriété surplombante (il se dit supérieur « intellectuellement, de façon infinie » à Hitler, p.41). Mais comment se fait-il qu’on ne cesse de lui rappeler son erreur, alors qu’on pardonne tout d’avance à Heidegger, qui pourtant ne cessa jamais d’admirer Hitler ? Sans doute en raison de son arrogance, de sa protestation à l’encontre des juges américains qui appliquaient ce « droit des vainqueurs » ; ce qu’il ne pouvait supporter (rétrospectivement, après le Vietnam, l’invasion de l’Irak et le soutien sans faille aux « faucons » israéliens, on peut lui donner raison). Heidegger qui comme on sait, s’acheta une virginité en flattant René Char (et on se rapproche ici de celui que Girard connaissait bien, et qu’il a fui…). Finalement, Heidegger est bien plus politique que Schmitt, surtout dans le sens opportuniste du terme.

        Aimé par 2 personnes

      2. Merci à toi Benoît de nous permettre de comprendre comment l’obscur et étrange concept schmittien prend une coloration plus claire et lumineuse grâce René Girard, montrant ainsi le potentiel de la littérature et les limites du droit.

        Aimé par 2 personnes

  2. Désolé Jean-Marc de devoir être en désaccord avec vous, et surtout avec le Girard qui botte en touche sur la politique (la note en bas de page). On pourrait dire qu’il professe avant l’heure une sorte de « ni-ni » ou de « en même temps » macronien…

    Mais comment ignorer les idéologies politiques quand on développe une théorie globale du fait humain depuis son émergence jusqu’à sa possible disparition dans le feu nucléaire ou climatique ?

    Aimé par 1 personne

    1. Cher Claude, j’ai donné une réponse à la question qui m’etait soumise qui me semblait respectueuse des positions explicites de Girard que j’ai longuement et et fréquemment cité pour cette raison : pour résumer à l’extrême, politique = katechon, sens de l’histoire = apocalypse/révélation, préférence pour la révélation qui est un « processus » extra-politique pour lui et que notre ami Hervé voit à l’œuvre actuellement dans la place centrale prise aujourd’hui par le dévoilement des situations de victimes de toutes natures. Une sorte de généralisation « des choses cachées depuis la fondation du monde ». Nous voyons comment le juridico-politique est à la peine pour fournir une réponse « katechonienne » à cette submersion et les difficultés engendrées par les idéologies que fondent lescrevendications victimaires. Il me semble que c’est ce qui motivait la méfiance de Girard face à une interprétation idéologique de sa pensée. Car la réponse miséricordieuse peut-elle vraiment prendre une forme juridico-politique réaliste et rationnelle ? J’ai essayé d’esquisser des principes. Mais je serais bien entendu enthousiaste si quelqu’un imaginait une idéologie donnant naissance à un projet politique suscitant une adhésion majoritaire durable dans la plupart des démocraties et susceptible d’être traduit en normes juridiques efficaces, respectées et acceptées par la majorité des citoyens du monde. Personnellement je ne m’en sens pas capable.

      Aimé par 2 personnes

      1. Jean-Marc, je crains que ton enthousiasme prévisionnel, en vue d’accueillir ce projet politique attendu (mais l’attends-tu vraiment ?), ne doive attendre indéfiniment, car si la révélation a eu lieu (ce que je pense), le projet est par conséquent déjà là, non seulement explicite mais aussi partagé par presque tout le monde (qui est contre Jésus ?). La démocratie n’est pas un projet, dans le sens où elle ne se définit pas par un programme politique, mais elle est mue par cette « passion pour l’égalité » que Tocqueville avait su dégager à son origine, non seulement dans ses aspects positifs issus du christianisme, mais aussi dans ses chausse-trappes, ses paradoxes (soulignés par Girard). Il s’agit désormais d’éviter l’emballement de cette « passion » dévorante (par exemple dans le communisme), et il me semble que le katechon résume l’ensemble des moyens mis en place (juridiques, constitutionnels…) pour la contenir. Saint Paul avait vu juste.

        J’aime

      2. Comme tu l’as compris, je ne suis pas/plus en attente. J’en profite pour te dire que je suis convaincu par ton approche. La révélation a déjà eu lieu et travaille le monde : avec quels succès et quelles déviances ? Et pour arriver à quel terme ?

        Aimé par 1 personne

  3. Cher Jean-Marc, je dois tout d’abord dire combien j’ai apprécié l’humour virtuose de votre réponse à Hervé ! Je me demande si on n’aurait pas pu glisser quelque menteur romantique là-dedans (la politique n’en manque pas…).

    Dans mon précédent billet, j’ai abondé sur cette question du sens de l’histoire, cad la révélation christique qui travaille nos sociétés occidentales chrétiennes depuis 2000 ans jusqu’à se débarrasser de sa gangue sacrificielle il y a environ 5 siècles pour nous amener là où nous sommes, privés de nos béquilles sacrificielles, face à notre propre violence, non sans être passés tout au long du XXème siècle par des tentatives de restaurer un ordre sacrificiel (communismes soviétique et maoïste, nazisme, etc.), stratagèmes bien dérisoires s’ils n’avaient été si épouvantables dans leurs conséquences.

    Je vais très bientôt soumettre un billet politique à Jean-Louis qui, je l’espère, sera publié, et que vous commenterez peut-être.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire