Sortir de la victimisation

Le Figaro publiait récemment l’enregistrement d’un débat entre les philosophes Pascal Bruckner et François Azouvi, sur le thème de la dynamique victimaire qui s’est emparée du monde (1). 

Les deux protagonistes de l’émission sont d’accord sur le principal : il est très regrettable que la figure de la victime ait remplacé celle, autrement plus inspirante, du héros. La rhétorique victimaire nous conduit à une société de faibles, de fragiles, qui sera balayée par le retour à des mœurs plus antiques (Bruckner). Le renoncement à la figure de la victime est une condition de notre survie.

Le terme manquant, dans ce débat, est à l’origine du mouvement de la victimisation : la révélation. Le colonialisme, le patriarcat, les deux guerres mondiales et les génocides du XXème siècle, l’oppression des minorités, le déni qui accompagne les crimes sexuels, tous ces phénomènes présentent une image duale dont les deux faces correspondent terme à terme à la figure du héros et à celle de la victime.

Héros, lorsqu’on sacralise la violence, lorsqu’on la présente comme positive, nécessaire ; héros comme ces soldats multi-meurtriers qu’on récompense par une médaille (le but ici n’est pas de les diaboliser !) Héros comme ces Don Juan qu’on admire pour leurs nombreuses conquêtes amoureuses. Le héros, par conséquent, comme symbole et pilier d’une lecture mythique de l’histoire, dans laquelle toutes les horreurs sont niées, sublimées pour nous les faire apparaître comme belles, désirables.

Victimes, avec le phénomène inverse, la désacralisation, il faudrait dire le sacrilège d’une démythification de cette violence, qui fait apparaître les structures sacrificielles du monde et les cohortes d’innocents immolés pour préserver ce décor en carton-pâte.

Pour autant, la victimisation est bien la conséquence directe de cette révélation et Girard en dénonçait lui aussi les excès. C’est là que les trois pensées se rejoignent. La difficulté semble être d’imaginer qu’un phénomène que Bruckner et Azouvi considèrent comme profondément nuisible puisse être autre chose qu’une erreur d’aiguillage à corriger au plus vite. Peut-être faut-il remonter aux sources de l’intuition girardienne pour voir qu’il n’en est rien.

La victimisation a son texte biblique, que je cite souvent :

Notre tendance à la lecture sacrée nous enferme dans l’interprétation morale : la Bible nous dit ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, et pour distinguer entre les deux, il suffit de s’appuyer sur le ton du passage. Emphatique et exalté, comme dans le cas présent, et nous voilà invités à suivre à la lettre les instructions reçues. Dans le cas de ce passage, nous aurions intérêt à nous revendiquer martyrs, ce qui nous donnerait bien entendu le droit de réclamer vengeance contre celles et ceux qui nous ont martyrisés. Il nous suffit pour atteindre ce très enviable statut de nous auto-revêtir d’une robe immaculée (notons que le texte ne dit jamais que ledit vêtement a été distribué par Dieu ou par ses anges). Bref, nous avons là la description parfaite du phénomène dont il est question dans cet article.

Serions-nous troublés par cet appel explicite à la vengeance, assez peu évangélique il faut le dire, nous pourrions alors commencer à nous affranchir de la lecture sacrée et nous demander si le texte ne serait pas une provocation, une incitation à la réflexion, à la re-connaissance de cette violence et des conséquences tragiques suggérées par la fin de la péricope, bref, à une subversion de la lecture moralisatrice et sacrée pour atteindre la dimension révélatrice. Dès lors, nous pourrions accéder à la connaissance suivante.

La Croix et plus généralement l’exposition crue de notre violence conduisent nécessairement à cette étape de la révélation qu’est la victimisation. Autrefois les victimes étaient rendues invisibles parce que l’exposition de leurs souffrances ne pouvait conduire qu’au renoncement au mensonge mythologique et partant, à l’effondrement des systèmes sacrificiels. Elles étaient sommées de se taire ou à défaut, de voir la violence subie leur être attribuée.

Cette déformation de la réalité par le mythe a un gros défaut : sa fragilité intrinsèque. La sagesse de ce monde est folie devant Dieu (1Co3, 19). Nous sommes dotés d’un organe assez efficace pour déterminer la causalité des phénomènes et éliminer les hypothèses qui ne résistent pas à l’épreuve de l’expérience. Baser tout un monde et son histoire sur un mensonge aussi éhonté que de prétendre que les victimes, celles et ceux dont nous pouvons constater les stigmates sanglants, contempler les cadavres suppliciés, sont en réalité les auteurs de la violence, voilà un subterfuge assez grossier qui a peu de chances de tenir la distance. Tout le système repose sur la méconnaissance, et c’est là son talon d’Achille.

L’ouverture du cinquième sceau se situe au moment déclencheur de cette révélation (l’intérieur invisible du Livre devient accessible). Le livre de l’Apocalypse déroule ensuite les nombreuses étapes qui conduisent à un monde débarrassé du mécanisme victimaire. La victimisation est, d’après Jean, l’inévitable conséquence de la re-connaissance de la victime, mais ce n’est qu’un épisode. Il n’est pas difficile d’en éclairer les rouages, d’en expliquer les contradictions. Reconnaître la violence subie par les victimes est du domaine de la prise de conscience, pas (encore) de la traduction de cette révélation en actes. Les victimes sont désormais lucides sur leurs déboires, mais pas encore assez lucides pour réaliser qu’elles ne sont pas pour autant dispensées de se reconnaître violentes elles aussi. On en arrive à cette étape paradoxale, si bien représentée par le wokisme, de victimes qui cherchent à leur tour à appliquer le principe rétributif à leurs bourreaux.

Plus généralement, accepter l’innocence de la victime conduit inévitablement à l’effondrement des structures sacrificielles, c’est-à-dire de la quasi-totalité des structures sociologiques, de la famille à l’état en passant par la religion, la justice, le commerce… Reconnaître le calvaire des victimes revient à accepter l’effondrement de notre monde. Il y a là un deuil insupportable à faire, et personne ne veut le faire. On préfère alors chercher de nouvelles victimes.

Pascal Bruckner voit ce phénomène. Tout plutôt que d’accepter l’effondrement, d’autant qu’il voit assez bien le différentiel sacrificiel entre le monde occidental, l’épicentre de la victimisation mais aussi de la révélation, et d’autres cultures plus fidèles aux traditions. Si nous baissons la garde nous serons envahis par les barbares. Il faut nous défendre (autrement dit attaquer : cf. Achever Clausewitz) sinon nous sommes perdus, voilà une vision cohérente avec la tentation du retour à l’ordre violent du monde. Les Autres veulent notre perte, il faut êtres plus forts qu’eux. Les Autres en question voient cette paranoïa comme fondamentalement agressive et voilà tout le monde enfermé dans une absurde « montée aux extrêmes ».

La faiblesse, pour Bruckner, équivaut à l’esclavage, à l’élimination. Cela nous semble parfaitement raisonnable. C’est d’ailleurs parfaitement raisonnable : le monde fonctionne sur ce principe depuis le commencement. Il faut une parole « pas de ce monde » pour nous faire réaliser à quel point ce système de pensée universel est en réalité absurde, jusqu’à l’autodestruction de notre singulière espèce. D’autant plus que les outils de cette destruction n’ont cessé de gagner en efficacité (la bombe atomique n’en est qu’un exemple). L’apocalypse biblique consiste à exposer cette absurdité et à nous montrer comment en sortir.

Le principe historique de cette sortie de l’ordre violent est le même que celui qui s’applique à l’échelle de l’individu et des petits groupes. La Bible déroule en parallèle les témoignages des rares humains qui ont accepté de suivre ce parcours improbable et les prophéties du même phénomène applicable au grand nombre, à l’Histoire.

Bientôt, la crise prendra de telles proportions, et le danger d’une disparition de l’humanité deviendra tellement évident, que nos options se réduiront à la porte étroite du salut et la porte large de la perdition. Soit renoncer à toute forme de réciprocité violente, nous désarmer, nous mettre à la merci des violents, rejoindre le camp des victimes impuissantes au risque de devenir nous-mêmes victimes, soit succomber à la barbarie sans limites de Gog et Magog (2).

Revenons aux primordiaux : l’ordre violent des humains est une conséquence de notre nature mimétique, qui est à la fois remède et poison. Nous nous imitons dans la violence, mais nous nous imitons aussi dans la générosité, la douceur, la confiance. Il suffit d’un reste, une masse critique d’humains ayant pris le risque de l’amour, pour entraîner les sceptiques, les prudents et même les violents. Le mimétisme nous entraîne vers l’abîme ; il nous en fera aussi sortir.

(1) Le Figaro, Comment sortir de la dynamique victimaire ? 19 avril 2024, https://www.youtube.com/watch?v=jI_EyeSfakY

(2) Gog et Magog : voir Ezéchiel 38-39

15 réflexions sur « Sortir de la victimisation »

  1. Bravo pour cette lecture du « comment sortir de la victimisation » ! Il est quand même plus qu’étonnant que René GIRARD ne soit pas cité une seule fois dans ce débat ! Nos deux philosophes ne manquent pas pourtant de faire des références à tout bout de champ à untel ou untel…L’absence totale de René GIRARD pose vraiment question ? on ne peut pas la justifier par le fait qu’il n’est pas (assez) connu ! une simple recherche sur google sur « crise victimaire » par exemple fait évidemment sortir René GIRARD en bonne position. Alors quelle en est la raison ? Finalement, on serait tenté de dire que le désir mimétique, le bouc émissaire, la lecture de la bible par René GIRARD gênent, on ne veut pas voir, on préfère le brouillard…on ne veut pas rentrer dans le « système GIRARD » car ça oblige à prendre position sur des sujets délicats sur lesquels on préfère rester vague; on ne vendra plus rien ! ça sent le souffre !

    Aimé par 1 personne

  2. Sloterdijk sauve l’honneur au Collège de France :

    « Si l’on renonçait ici à poser des marque-pages dans les livres de René Girard et de Friedrich Herr, c’est parce que nous postulons qu’en des temps comme ceux que nous vivons aujourd’hui, ils devraient être posés ouverts en permanence sur nos bureaux. »

    https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/le-continent-sans-qualites-des-marque-pages-dans-le-livre-de-europe/dire-vrai-sur-soi-meme-le-livre-des-aveux

    Aimé par 2 personnes

  3. Merci à l’auteur d’attirer l’attention sur un débat intéressant dans la mesure où il permet d’apprécier la « défaite de la pensée » qui a court actuellement sous le rapport du victimaire.

    Nos deux discutants ne s’opposent en rien et ne risquent donc pas d’ouvrir des perspectives intéressantes. Comme cela a été souligné plus haut, Girard est absent de la discussion alors que la dimension mimétique comme la mauvaise réciprocité inhérentes à la pensée victimaire sont « all over the place » comme se plaisait à dire Girard.

    Je peux aussi indiquer qu’à part une furtive mention à fin d’illustration, la pensée girardienne n’est pas thématisée dans le livre de Bruckner qui pourtant le connaît bien. Il a d’ailleurs une tête de section qui s’intitule « Montée aux extrêmes ».

    Alors, malheureusement, il faut se poser la question de : à quoi bon un tel débat ?

    Et l’aspect malheureux vient de la réponse qui s’impose comme une évidence : nos deux auteurs se lamentent comme des pleureuses d’avoir à constater la contagion du désir pour une position quasi divine qu’il leur semble indécent de revendiquer pour soi au moindre prétexte. Et c’est là où la chose prend une tournure affligeante, c’est que les Gazaouis sont alors inclus dans le lot des imposteurs du victimaire.

    Tout se passe comme si nos deux compères constataient la perte des différences dans l’ordre victimaire qui s’était imposé progressivement sous le rapport de l’Holocauste et qu’ils tentaient de le préserver, cad, de préserver le statut de « victime privilégiée » pour les juifs (dixit Jankélévitch).

    La cerise sur la gâteau c’est qu’au moment où Bruckner décrit la position quasi divine de la victime afin de dénigrer le désir mimétique qu’il suscite fatalement (34’30), il ne lui vient jamais à l’esprit de reconnaître que cette position extrêmement désirable est justement celle qu’occupent ceux à qui il reconnaît, encore fois, le statut de « victime privilégiée ». L’arbitraire — le deux poids, deux mesures — est ici porté à son comble car, nous sommes actuellement au sommet de la crise de la réciprocité violente en Palestine et il est très clair que les protagonistes y sont des doubles. Attribuer la sainteté victimaire aux uns et vouer les autres aux gémonies est d’une immoralité stupéfiante.

    Bref, si la position victimaire est malsaine, de par la prétention à la supériorité morale qu’elle installe (quitte à s’habiller en « robe blanche » pour forcer le trait), elle l’est pour tout le monde. De quelque manière qu’on prenne les choses, il ne saurait y avoir de « victime privilégiée ». Le Christ lui-même ne l’était pas.

    Luc-Laurent Salvador

    J’aime

  4. D’autant plus étonnant vu que Pascal Bruckner a écrit dans le cahier de l’herne dédié à René Girard et qu’il le cite dans son dernier livre  » Je souffre donc je suis ».

    Pour moi c’est qu’il doit omettre volontairement la pensée de Girard pour pouvoir écrire son livre sinon il devrai la reprendre et n’avoir rien à écrire !

    J’aime

  5. Merci, Hervé. Votre article est nécessaire.

       Parmi les contradictions presque insolubles, on trouve la perpétuation de la violence PAR la victimisation. Les victimes sont devenues l’objet d’un chantage dégoûtant. La guerre à Gaza en est l’illustration la plus voyante et la plus écœurante. « Nous aurions intérêt à nous revendiquer martyrs, ce qui nous donnerait bien entendu le droit de réclamer vengeance contre celles et ceux qui nous ont martyrisés », écrivez-vous. Le conditionnel n’est plus de mise. Beaucoup ont retenu la leçon et la mettent en pratique.

       Tout ce que René Girard nous a enseigné semble surtout avoir été retenu par les « méchants » ! Soyons ses disciples, et voyons jusqu’où la « montée aux extrêmes » nous conduit.

       La « guerre des victimes » est extravagante. Le Hamas dénombre, à juste titre, ses morts et les exhibe sur les médias. Israël rappelle le 7 octobre, et quand cela ne suffit pas, nous réchauffe la Shoah pour exciter notre culpabilité.  Les « cibles vivantes », les « boucliers humains », le chantage aux émigrés que pratiquent les Russes aux frontières de l’Europe (véritable trafic d’êtres humains), autant de signes de la dégénérescence de la guerre… Il n’y a plus de victimes aujourd’hui, il n’y a que des martyrs. De ce point de vue, les islamistes ont une longueur d’avance, mais ils sont de mieux en mieux imités : triste mimétisme !

       Si nous « lisons » notre monde à la lumière de l’Apocalypse, nous devons reconnaître qu’il est de plus en plus chrétien, au sens du « glaive » que nous avons saisi quand Jésus venait apporter « la paix » (Matthieu 10, 34-36). Et comme nous nous cachons ces vérités, on peut dire que la méconnaissance, qui était jusqu’à récemment une espèce d’inconscient plus ou moins subi, un refoulé, est devenue un agent mû par notre seule volonté : nous ne pouvons même pas espérer être pardonnés, puisque désormais NOUS SAVONS CE QUE NOUS FAISONS. Triste issue. Est-elle provisoire ?

    Joël HILLION

    Aimé par 2 personnes

  6. La victimisation à la lueur du triangle de Karpman dont nous parlons ici de temps en temps, en particulier Jean-Louis Salasc qui nous a invités à repérer les masques du persécuteur : la victimisation consiste peut-être à se dire victime, se vouloir sauveur… et se faire persécuteur. Une sorte de barycentre du triangle de Karpman.

    Aimé par 2 personnes

    1. Ce fameux triangle de Karpman, dont j’avoue n’avoir toujours pas compris l’intérêt (mais ça viendra peut-être un jour ?), oublie de façon singulière la position du martyr. Intermédiaire entre la victime et le héros, figure essentielle pour comprendre le christianisme, et dont se réclame désormais la figure diabolique du terroriste : « Le Diable est le singe de Dieu », l’affaire est connue. C’est à travers son interrogation de « l’énigme du mal » (phrase qui conclut son texte sur Sade, dans le cahier de l’Herne consacré à Girard) que Bruckner aborde la relation entre la victime et le héros. Dans le christianisme, le martyr est sauveur, non pas de lui-même bien sûr, mais de nous tous. Jésus est un prénom qui signifie « ce qui sauve » ou « sauveur ». Kouchner, Michel del Castillo ou encore Christine Angot interrogent chacun, à leur façon, avec courage et esprit de vérité, la ou les figures du Mal. Il est tout à fait compréhensible qu’ils gênent tant les bien-pensants, et ils ont raison de passer outre leurs jugements malveillants qui rejoignent eux aussi, à leur façon, la figure du Mal. Je conseille vivement à ce propos l’excellent (y compris dans sa forme) et courageux documentaire de Christine Angot : « Une famille », sorti récemment.

      J’aime

      1. Peut-être parce que le triangle de Karpman, ou triangle dramatique, décrit un jeu psychologique et rien d’autre, il nous invite à reconnaître ces dynamiques dans nos comportements. Il se prête assez mal, voire pas du tout, à une interprétation philosophique. Le martyr, lucide et libre de ses choix, échappe à ces jeux de pouvoir inconscients. Il ne situe pas dans une position intermédiaire entre victime et héros, ou entre victime – bourreau – sauveur, mais largement au-dessus.

        Hervé

        Aimé par 1 personne

      2. Cher Hervé. Je trouve cette idée de placer le martyr « largement au-dessus » du triangle de Karpman très intéressante. Mais alors, au-dessus de quoi exactement ? A mon avis, ce serait au-dessus de ce point situé à mi-distance entre la figure de la victime et du héros. Ce que tu amènes dans la vision « plate » de ma première proposition, c’est la troisième dimension, la verticalité. Et c’est assurément cette verticalité qui attire Satan, singe de Dieu, puisque Jésus est bien le martyr par excellence, élevé au Ciel à la droite du Père, mais également élevé sur la croix. Mais dans sa tentative d’imitation, le Diable qui veut se faire passer pour un martyr se place au mauvais endroit : au-dessus du point situé entre le bourreau et le héros.

        Je suis « tombé » tout à fait par hasard sur le siège de l’Opus-Dei, en traversant l’Espagne. C’est un endroit isolé et magnifique qui surplombe un lac, et la « cathédrale » majestueuse qu’ils ont construite abrite, au-dessus de l’autel, un Christ en croix qui m’a durablement impressionné : il avait cette expression héroïque qu’on retrouve sur les statues d’Arno Breker ou sur la statuaire socialiste ou communiste : il était en métal me semble-il, dégageait une froideur volontaire inhabituelle, regardant droit devant lui, comme s’il disait : « même pas mal ! ». C’était un pur héros, et un Christ méconnaissable…

        Aimé par 2 personnes

  7. Il me semble que Bruckner n’oppose pas la victime et le héros, afin de dévaluer le premier au profit du second, comme cela est suggéré ici, mais qu’il regrette simplement la confusion qui est faite dans les esprits, en essayant d’apporter des pistes de réflexion. Je trouve par ailleurs intéressante la distinction opérée par Azoulay entre victime et martyr (à propos du Christ). J’ajouterai que les islamistes confondent martyr et bourreau lorsqu’ils défendent le terrorisme, ce qui est pire que tout, et cela aurait pu être évoqué dans ce débat. Le travail des philosophes consiste avant tout à réfléchir sur le sens des mots, et c’est un travail essentiel, basique. En cela, j’ai trouvé ce débat d’un très bon niveau et je comprend mal les reproches qui sont adressés à Bruckner ici. Ils sont à mon avis de l’ordre du procès d’intentions. Il y a là, me semble-il, l’irruption d’un mécanisme qui rappelle le tiers exclus: « Ah, il ne cite même pas Girard! Dehors, t’es pas de ma bande ». Regrettable.

    J’aime

  8. Ce qui est d’autant plus surprenant est que B Kouchner a écrit un article (Sade ou le discours du bourreau) pour le cahier de l’Herne consacré à Girard (N°89, 2008) dans lequel il utilise les « signes victimaires préférentiels » pour son argumentaire.

    Par ailleurs, il a écrit un roman très « romanesque » au sens girardien (Lunes de fiel, Le Seuil 1981, adapté au cinéma par Polanski)…

    J’aime

    1. Si le lapsus commis par Claude Julien (Kouchner-Bruckner) est révélateur de quoi que ce soit, c’est à lui de le découvrir, et je ne ferai pas offense au très girardien Pascal Bruckner, qui écrit précisément dans l’article signalé (et je remercie Claude Julien de nous l’avoir rappelé, je l’ai relu avec admiration):

       » Il faut dans chaque texte débusquer le non-dit, l’impensé, les stéréotypes inconscients, faire entendre le filet continu de mots que l’auteur a rédigé à son insu et qu’on lui révèle gracieusement. La lecture s’apparente à une enquête policière où le livre est considéré comme un suspect qu’il faut accoucher malgré lui. Dans cette religion de l’aveu, le critique tient successivement le rôle du grand inquisiteur, du commissaire de police, du confesseur, de l’analyste. » (L’Herne, Girard, p. 167)

      Je vous laisse au plaisir de poursuivre cette lecture stimulante.

      Aimé par 1 personne

  9. Lisant les commentaires qui précèdent le mien, je voudrais remercier Aliocha et Jean-Marc Bourdin pour leurs liens : on retrouve ou découvre de passionnants entretiens. En ce qui concerne l’omission du nom de René Girard dans ces ouvrages récents traitant de la « victimisation », il me semble que le « billet » de Hervé van Baren en donne une explication lumineuse. (Il n’est pas factuellement exact que le nom de Girard n’ait pas été prononcé, j’ai écouté deux entretiens sur France Culture où Girard a été cité ; mais citer, c’est toujours enrôler une pensée, ce n’est jamais en révéler la singularité et encore moins en extraire une vérité contraire à sa propre thèse.)

    Hervé van Baren, comme d’habitude, nous aide à entrer dans la complexité de la pensée de l’auteur du « Bouc émissaire » en même temps qu’il nous donne un accès inédit aux textes bibliques en les « retournant ». Il invite le lecteur non seulement à penser à rebours de la pensée dominante (la doxa) mais encore à rebours d’un système universel de pensée, le nôtre donc, qui nous mènerait droit dans le mur (à l’autodestruction) : il n’est peut-être pas inutile d’essayer d’enfoncer le clou, de comprendre que la question » « comment sortir d’un ordre violent qui fait toujours plus de victimes ? » est peut-être plus urgente que la question de savoir si la prise de conscience du système victimaire qui est le nôtre ne serait pas plus maléfique que bénéfique.

    Enfoncer le clou : la « victimisation » (terme péjoratif) n’est pas d’abord une mode. C’est l’effet d’une Révélation. Le temps long de Girard (historien devenu anthropologue) remonte au sacré primitif et à la désacralisation à la fois puissante et impuissante dont l’auteur de ce billet, après Girard, et en allant plus loin dans l’exégèse, voit la source dans les textes bibliques. La victimisation, pensée aujourd’hui de manière critique par l’essayiste F. Azuvi comme « la métamorphose de la victime en héros », pour Hervé, c’est « l’inévitable conséquence de la reconnaissance des victimes« , jusqu’ici restées invisibles, ou pire accusées, les femmes et les enfants d’abord. Mais ce n’est qu’une étape. Et dans cette étape, marquée en effet par le wokisme, notre système de pensée, fondé sur le mécanisme victimaire et l’idée de rétribution, réclame vengeance ou au moins punition des bourreaux. Paradoxalement, héroïsée par son statut de victime, la personne ou la communauté martyrisée se rapproche mimétiquement de ses bourreaux. On entend souvent dire qu’il faut que la peur change de camp. Quel autre effet aurait ce changement sur la violence si ce n’est celui de la redoubler ?

    On comprend parfaitement pourquoi, dans ces essais critiques sur la victimisation, la TM ne soit pas prise en compte. La seule solution trouvée par ces essayistes clairvoyants, en particulier P. Bruckner, ce serait d’en finir avec le statut de victime, de ne pas rester passif (on pense à cette odieuse formule qui a dû galvaniser l’héroïsme guerrier des enfants des rescapés de la Shoah selon laquelle leurs aînés se seraient laissé conduire à l’abattoir comme des moutons). Que dit Hervé, suivant ici le chemin tracé par René Girard ? D’abord que la reconnaissance du calvaire des victimes et de leur innocence n’est pas seulement un acte d’accusation dressé à l’encontre de leurs bourreaux mais la reconnaissance d’un système, le nôtre, qui ne fonctionne qu’en marginalisant ou en sacrifiant un certain nombre de victimes ; ensuite, que cette reconnaissance, mettant un terme au voile de méconnaissance nécessaire au bon fonctionnement du système, menace le système entier d‘effondrement. C’est un deuil impossible à faire, dit l’auteur de ce billet. Pour croire à la résistance indéfinie de notre monde, on préfère passer sous silence la TM et faire le deuil des textes bibliques plutôt que d’affronter la lecture apocalyptique que Girard et quelques-uns de ses disciples en proposent.

    Aimé par 2 personnes

  10. L’un des effets du travail souterrain de la révélation christique dans notre monde sécularisé est que les (fausses) victimes peuvent parfois s’ériger en héros. C’est ce à quoi nous assistons en ce moment : Donald Trump est condamné à tort par une justice partiale, il le proclame haut et fort et cela renforce l’adoration de ses disciples. Comme il avait nié le résultat de l’élection de 2020, il réfute le jugement du Tribunal en 2024. Les processus de victimisation et d’héroïsation se rejoignent dans un même mouvement qui repose avant tout sur la croyance en un complot. Cette bouffonnerie pourrait paraître ridicule si elle n’était effrayante dans ses possibles conséquences sur la marche du monde…

    J’aime

Répondre à Claude Julien Annuler la réponse.