
par Jean-Marc Bourdin
Nombre des pathologies de notre temps, et peut-être de tout temps, sont symptomatiques de notre désir frénétique d’appropriation. La plus évidente est celle des meurtres et assassinats de conjoint, le plus souvent de conjointe, auxquels s’ajoutent souvent ceux des enfants du couple. Ces drames peuvent se conclure parfois par un suicide du meurtrier. D’après les statistiques de la délinquance, les homicides intrafamiliaux représentent la première des causes d’homicide en France. Le terme de « féminicide » a même été imaginé pour distinguer une de ces catégories, ignorant au demeurant l’étymologie mais signifiant que les victimes les plus nombreuses des meurtres intrafamiliaux étaient, et de loin, les épouses, compagnes et ex. Poussée jusqu’au bout de sa logique, la jalousie se fait alors létale : personne ne possédera ce que j’ai perdu ou que je suis en train de perdre.
Et pourtant la première des institutions modératrices de la violence a certainement été la famille, et ce dès le Paléolithique, probablement avant que les religions, le politique et l’économie de marché ne viennent s’y ajouter successivement sans jamais cependant s’y substituer.
L’évolution de l’humanité a ainsi été jalonnée par des adjonctions d’institutions modératrices de la violence. Les religions ont d’ailleurs confirmé l’importance de la famille, le politique a fait du droit de la famille une partie majeure du droit civil quand le marché a fait de la famille une unité de consommation au sein de laquelle chaque membre exprime ses désirs et contribue à son fonctionnement en gagnant des revenus et acquérant des actifs. Seuls quelques régimes totalitaires et des utopies (de Platon à Thomas More) se sont autorisés à penser et ont parfois mis en œuvre des séparations précoces des enfants de leurs parents pour réduire la première cause d’inégalité que constitue le “loto” de la naissance.
L’institution familiale semble s’être constituée sur le principe du patriarcat, aujourd’hui remis en cause dans le cadre d’une révolution anthropologique comme l’humanité en a rarement connue. Comme toute institution, elle s’est sans doute constituée comme une moindre violence, apte à en contenir de plus dangereuses pour la communauté. Dans le droit romain comme dans d’autres systèmes juridiques de l’Antiquité, ce patriarcat était fondé sur un droit de propriété du pater familias sur les membres de sa famille allant jusqu’à un droit de vie ou de mort dans certaines circonstances. Le progrès des mœurs, notamment dans le monde chrétien, n’a cessé de limiter ce pouvoir des époux et des pères : elle a tardivement fini par reconnaître une autonomie de plus en plus réelle des femmes et des droits de plus en plus importants des enfants vis-à-vis de leurs parents.
Pour autant, l’idée de propriété sur les membres de sa famille demeure profondément ancrée. Après la remise en cause par le droit de l’indissolubilité des liens du mariage longtemps imposée par l’Eglise catholique, la multiplication des divorces a certes affranchi les femmes de leur sujétion mais a, dans le même temps, déplacé la question du désir d’appropriation vers le partage des droits et devoirs des parents sur les enfants en en faisant souvent des objets de rivalité : droits de garde, droits de visite, détermination ainsi que versement des pensions alimentaires, compétition pour obtenir la meilleure part de l’affection des enfants du couples, etc. sont devenus un des enjeux majeurs de la vie des familles désunies. Le divorce (ou la rupture d’un PACS, peu importe la formule) est un acte juridique qui fait des biens matériels mais aussi des rapports humains mis en commun au préalable, des choses partageables, le droit appliqué aux circonstances particulières de chaque affaire et l’action des avocats auprès des magistrats aboutissant au tracé d’une ligne de partage qui s’impose aux parties.
Cette vision réaliste des choses, la vision juridique, limite les conflits sans pour autant les empêcher. Elle me semble refléter une sorte d’inversion de ce que devrait être la constitution d’une famille, au moins depuis que l’amour ou, plus largement, les liens sentimentaux, ont remplacé l’intérêt des familles pour constituer un couple : les sentiments familiaux devraient en effet, dans l’idéal désigné par le terme si galvaudé d’amour, être un don de soi à l’autre, qu’il soit conjoint ou enfant, une relation qui ne fait pas de la réciprocité une condition préalable, même si l’institution du mariage recueille formellement le consentement de chacun. En tout état de cause, l’enfant qui naît n’a aucun devoir “contractuel” vis-à-vis de ses parents. Si la symétrie est espérée entre les membres de la famille, le don de soi devrait être en son sein asymétrique et inconditionnel.
Alors que tant de rapports humains (pour ne pas dire tous) sont produits par la mimésis d’appropriation, l’amour devrait au contraire être la manifestation d’une désappropriation de soi : se donner plutôt que prendre, sans exiger qu’il vous soit rendu à proportion de ce que vous avez donné. Les termes de charité et de miséricorde (le don est alors pardon) nomment cet amour en acte.
La famille (re)deviendra-t-elle un jour le lieu privilégié où se nouent de telles relations ? Et si ce n’est pas dans la famille, où pourraient-elles naître ? À l’évidence pas dans le marché, où les biens et services s’échangent, ni dans le politico-juridique qui a pour fonction de répartir des droits et des devoirs. Et si c’est bien à l’agenda des institutions religieuses qui regroupent la majorité des croyants dans le monde, leur pratique tend souvent à imposer la désappropriation de soi à leurs fidèles aux fins prioritaire de renforcer leur puissance. Bref la famille semble une institution incontournable pour la fondation de communautés effectivement non-violentes. Et pourtant que de crimes et délits se commettent en son sein. Sortira-t-on jamais de la violence ?
Bravo pour cet éloge d’Agapé !
J’aimeAimé par 2 personnes
il est absolument nécessaire de lutter contre la violence et totalement irréaliste de penser qu’elle disparaîtra un jour.
J’aimeJ’aime
Merci Jean-Marc pour cette évocation de la famille comme creuset de l’amour, et aussi pour nous rappeler que la tendance à la judiciarisation des relations familiales n’a d’autre but que d’empêcher les conflits de dégénérer (avec une efficacité toute relative), aucun pouvoir de rétablissement des relations saines. Les Évangiles mettent souvent l’accent sur des relations familiales détériorées (le père et son fils épileptique, la Cananéenne, Lazare et ses sœurs, Jaïre et sa fille… ne parlent pas d’autre chose) et proposent un autre remède, une guérison des relations. Pourquoi nous est-il si difficile de nous hisser à cette ambition ?
J’aimeAimé par 2 personnes
Il ne fait pas de doute que la dissolution de la famille sous l’effet croissant des « unions libres », des divorces et des « recompositions » diverses, a eu des conséquences désastreuses sur les relations intrafamiliales, sur l’équilibre des enfants en particulier, et au-delà, sur la « vie en commun » dans toute la société.
J’ai enseigné dans une banlieue à forte mixité sociale (au lycée d’Évry), dans des classes prépas (Maths Sup et Maths Spé) où les élèves venaient parfois de milieux très modestes. Que faisaient-ils dans des classes prépas, se demanderait Bourdieu ? Ils étaient à leur place et presque tous ont terminés ingénieurs, cadres supérieurs, etc. À la question qu’il m’arrivait de poser sur leur relation avec leurs familles, mes étudiants répondaient qu’elles étaient bonnes. J’ai vite compris qu’ils venaient tous ― comme par hasard ― de familles complètes avec un père qu’ils respectaient, une mère qu’ils aimaient, une fratrie qui « fonctionnait ». Image trop traditionnelle pour certains, mais la réalité était celle-là : leurs rejetons trouvaient « tout naturellement » leur place dans une société pas toujours accueillante.
Je ne suis pas sûr que l’amour qu’il faut prôner soit uniquement fait du « don de soi ». Cela a des relents sacrificiels qui ne dérangent un peu. La famille est (ou devrait être d’abord) un lieu de liens, comme dirait Michel Serres, un espace de partage, un environnement propice à la communion, à la reconnaissance mutuelle. L’amour solide tient moins de l’échange que du partage, moins du DON que du RECEVOIR. Savoir que l’on est reçu, accepté, reconnu, pris en compte, considéré, en toute confiance, est l’assurance d’un équilibre durable. On ne s’y « construit » pas, on s’y révèle. C’est sans doute le secret d’une enfance heureuse et d’une éducation réussie.
Joël Hillion
J’aimeAimé par 1 personne
Joël, je partage ta prévention sur le mot de don et ce qu’il véhicule de sacrificiel chez Mauss comme dans une interprétation classique de la Passion. Plus j’y réfléchis et plus je préfère me centrer sur le pardon, ce don paradoxal qui consiste à renoncer à la rancune et à la vengeance. J’évoque de plus en plus fréquemment « c’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice » qui me semble le coeur de la Bible, d’Osée à sa reprise dans l’évangile. Et j’ai été très tôt interpellé par la locution majeure de James Alison, « the forgiving victim ». Or la famille est sans doute le lieu où le pardon est le plus nécessaire dans la mesure où la proximité ainsi que le partage entre ses membres s’imposent le plus fortement sauf à s’en émanciper douloureusement.
L’expression désappropriation de soi par opposition à désir d’appropriation de l’autre est une tentative d’éviter l’idée sacrificielle du don de soi pour définir une attitude qui rend possible partage et pardon.
J’aimeAimé par 3 personnes
Pourquoi l’enfant revient-il toujours auprès de celui qu’il sait fâché de la faute qu’il a commise ? Parce qu’il sait (ou parce qu’il croit, qu’il espère) qu’il sera pardonné. Il a besoin d’être pardonné.
La famille est le lieu où s’enseigne et où s’apprend le pardon, sinon c’est l’enfer.
J’aimeAimé par 1 personne
Cher Joël,
Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Si le terme « don » porte en effet bien des relents sacrificiels, il est tout de même central dans les Évangiles. Je pense que ce qui change, c’est justement la perception du « don de soi », et même du don tout court, des échanges. Dans un système sacrificiel il est conditionné à la rétribution : tout ce que je donne et tout ce que je reçois doit être, d’une manière ou d’une autre, rendu, de préférence avec intérêts ; voilà le préambule qu’il faut dépasser. Vous le dites d’ailleurs très bien dans votre livre, « Qui dit-on que je suis ? ». Le don gratuit de sa personne doit se doubler d’une acceptation du don gratuit reçu, sinon je ne suis qu’un « sacrifié » de plus. C’est d’ailleurs, vous l’avez bien vu, le plus grand obstacle, aussi bien dans nos rapports humains que dans notre foi. Nous croyons toujours être redevables à Dieu des bienfaits reçus, nous avons des dettes, certaines impossibles à rembourser. Donner sans attendre de retour, recevoir sans se sentir endetté… ce n’est autre que la condition du pardon, pour faire le lien avec la belle réponse de Jean-Marc. Voir à ce sujet ma vidéo sur Luc 16 : https://www.youtube.com/watch?v=HZKAX46w4CI.
Hervé van Baren
J’aimeAimé par 2 personnes
Joël et Jean-Marc,
Le pardon s’effectue aussi par don, sans jeu de mots. Il ne me semble donc pas justifié de les opposer. Mais je vous rejoins tout à fait pour convenir de l’insuffisance de Mauss et du structuralisme en général, qui accorde une importance excessive à l’échange. L’échange suppose en effet une réciprocité dangereuse, car mimétique. Ainsi, je retiens la traduction alternative (de Balmary, me semble-il) à l’injonction habituelle consistant à « tendre l’autre joue », qui fonde une non-violence passive aux relents masochistes, pour préférer « montrer un autre visage » (ou « une autre face »), pour stopper la réciprocité des coups (qui peuvent être des « cadeaux empoisonnés »). En pratique, cela consiste, devant celui qui « te fait la gueule », de lui sourire, au lieu de céder à notre propension naturelle à imiter (réflexe des nouveau-nés : imiter le visage de l’autre). Tout commence là : on sait bien que les premiers coups font suite à un simple « regard de travers ». Ce sourire est donc à la fois un don et un pardon. Par ce don gratuit (car échappant à la logique échangiste), on peut sortir de l’enfer mimétique de la réciprocité, de l’égalité calculatrice entre le don et le contre-don, et imiter la générosité sans limites de Dieu, qui est amour.
J’aimeAimé par 2 personnes
Il est si difficile de ne pas crucifier la crucifixion comme la violence masculine dont l’expulsion a fini par expulser le père.
L’état actuel des relations, intimes comme internationales, en sont au même point et la réponse admirable de Kamel Daoud à la question d’un étudiant de Sciences Po en témoigne hautement, ici à 1:24 :
https://www.youtube.com/watch?v=kXxRyoaG8E4
Il n’y a d’autre réalité formulable, là est le rôle de l’art, que de savoir se mettre à la place de l’autre.
Ce à quoi j’ajouterai : si l’autre est dans la même disposition, tout devient possible, la mutualisation du don renverse mimétiquement le sacrifice.
Il n’y a qu’une fin en soi, la paix, que les malaimés maltraitent pour venger ce qui les a blessés et alors victimiser leur bourreau, cycle sans fin des violences réciproques qui ne trouvera son achèvement que par la mise à distance qui permet d’envisager autrui, l’art qui sait se mettre à la place de l’autre pour le comprendre et, le comprenant, se faire comprendre de lui, potentialité qui ne peut être que mutuelle nommée Amour.
J’avais déjà posté ce qui suit sur un billet précédent, mais cela est encore resté coincé aux méandres virtuels, ce qui pourrait donner à penser, si ce n’était se donner trop d’importance, à quelques censures mal venues :
Ce ne sont pas les bombes qui éradiqueront à tout jamais le terrorisme, mais la conversion du cœur humain.
« Celui qui s’engendra Lui-même, médian à l’Esprit saint, et Soi-même s’envoya Soi-même, Racheteur, entre Soi-même et les autres, Qui, maltraité par ses ennemis, dépouillé de ses vêtements et flagellé, fut cloué comme chauve-souris sur porte de grange, souffrit la faim sur l’arbre de la croix, Qui se laissa ensevelir, se releva, dévasta les enfers, s’installa au ciel où Il est assis depuis dix-neuf cents ans à la droite de Son propre Soi-même, mais reviendra au dernier jour pour passer sentence sur les vivants et les morts alors que tous les vivants seront déjà morts. »
« Ulysse », James Joyce.
Voilà qui rejoint notre saint Mémé :
« Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure de la mort. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_2.djvu/72
Sans rupture, il ne peut y avoir réconciliation, et sans péché, pardon.
J’aimeAimé par 1 personne
Maintenant, maintenant aussi, mon petit, tu m’apportes des chèvrefeuilles,
ils parfument jusqu’à tes seins.
Quand le vent triste court en tuant des papillons
moi je t’aime et ma joie mord ta bouche de prune.
Qu’il t’en aura coûté de t’habituer à moi,
à mon âme seule et sauvage, à mon nom qui les fait tous fuir.
Tant de fois, nous baisant les yeux, nous avons vu brûler l’étoile
et se détordre sur nos têtes les éventails tournants des crépuscules.
Mes mots pleuvaient sur toi ainsi que des caresses.
Depuis longtemps j’aimai ton corps de nacre et de soleil.
L’univers est à toi, voilà ce que je crois.
Je t’apporterai des montagnes la joie en fleur des copihués
avec des noisettes noires, des paniers de baisers sylvestres.
Je veux faire de toi
ce que fait le printemps avec les cerisiers.
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/80159/Po%C3%A8me_14
J’aimeAimé par 1 personne