Inceste et justice

Hervé van Baren a donné une conférence le 7 mars dernier, à la suite de l’Assemblée Générale de l’Association Recherches Mimétiques :

« La question de l’inceste qui a émergé depuis peu dévoile un monde cauchemardesque, résumé par un chiffre : 10% des adultes ont été victimes d’abus sexuels pendant leur enfance. En France, cela représente trois millions de victimes, pour la plupart invisibles. S’il y a des incestés, il y a des incesteurs. L’anthropologue Dorothée Dussy pose implicitement la question d’une réponse pénale adaptée : allons-nous mettre en prison 10% de la population ? Que faire des « complices », celles et ceux qui savaient et ont laissé faire ? La crise de la révélation, prédite par René Girard, entre dans sa phase explosive et ébranle, entre autres conséquences, jusqu’aux fondations de la justice. Elle nous oblige à une remise en question fondamentale qui dépasse largement le cadre de la loi. » (Hervé van Baren)

Voici le lien vers cette conférence :

et le lien vers les débats qui ont suivi cette conférence :

Hervé van Baren compte parmi les contributeurs du blogue l’Emissaire, le blogue de l’Association Recherches Mimétiques. Ingénieur, il a fait sa carrière dans l’aéronautique avant de découvrir il y a une vingtaine d’années la non-violence active et l’œuvre de René Girard. Passionné par l’exégèse biblique anthropologique, il est actif dans le milieu associatif en Belgique. Hervé van Baren propose actuellement un cycle de conférences « Bible et violence », qui s’appuient sur la pensée de René Girard, pour donner sens à la violence dans la Bible. Voici les liens vers les dernières conférences :

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

7 réflexions sur « Inceste et justice »

  1. Conférence passionnante. Je ne sais qui a évolué dans la réflexion: Hervé Van BAREN ou moi ou les 2, mais son exégèse sur Cham et ses frères, et sur Noé, qui m’avait paru certes intéressante, mais surtout une interprétation exagérée, car influencée par l’ actualité, m’a paru convaincante aujourd’hui.
    Par contre, j’ai encore du mal à vous (et sans doute l’ensemble de l’ARM) suivre dans le dernier livre de René GIRARD « Achevez Clausewitz » qui conduit à définir le saut anthropologique, d’un point de vue, que je qualifie de philosophique.
    J’en reste à l’anthropologie et pense que des changements anthropologiques majeurs peuvent être analysés, sans faire appel à la transcendance. C’est, paradoxalement, ce que montre Yannick ESSERTEL pour analyser l’œuvre de « Jean-Baptiste Pompallier – Vicaire apostolique des Maoris » (dans le livre éponyme). Je vous le recommande pour faire ou non évoluer votre réflexion et arriver, qui sait, à une nouvelle convergence.

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    1. fxnic,

      Je ne nie pas la possibilité d’analyser un changement anthropologique majeur – ce que j’appelle un saut anthropologique – à condition que cette analyse ait lieu à postériori, à savoir dans la connaissance de l’avant et de l’après. Ce qui me laisse sceptique, c’est la possibilité d’imaginer l’état final à partir de l’état initial seul. Ceci dit, je suis prêt à évoluer et je lirai avec intérêt le livre que vous recommandez.

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      1. Nous sommes en accord, c’est la raison de ma réserve sur le livre Achevez Clausewitz. Le livre de Yannick ESSERTEL analyse des événements du 19ier siècle.

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  2. Questions pour Hervé van Baren

    Ce fut une conférence passionnante, merci. J’ai quelques questions pour vous après ce préambule.

    Nous disposons d’un système de conduite entièrement autonome en Amérique et plus récemment en Europe, FSD (Full-Self-Drive). La plus récente version est basée sur l’IA qui apprend en imitant les meilleurs conducteurs. Il s’avère déjà plus sécuritaire que la conduite humaine dans plus de 90 % des trajets effectués. Ne serait-ce que parce qu’il respecte les limites de vitesse et la signalisation? Il n’est jamais distrait par un appel sur un cellulaire ni affaibli par une ivresse et il a des yeux tout le tour de la tête, si je puis dire. Il révèle le mensonge romantique le plus dangereux qui soit, la croyance que l’homme peut conduire une machine d’une à deux tonnes en métal à plus de 100 km/h sans danger, sans violence fatale. USA et Canada réunis, 45,000 personnes sont tuées dans des accidents de la route chaque année. L’équivalent du total des soldats américains tués durant toute la guerre du Vietnam. On peut parler d’un véritable mythe de l’automobile divinisée qui méconnait la violence. Cette révélation ne se fait pas sans résistance comme on peut s’en douter, les campagnes de dénigrement vont bon train. La voiture robot taxi, véritable transport en commun pour chacun, prévue pour demain, achèvera cette dénonciation. Jusqu’à maintenant, aucun cas de rage au volant n’a été rapporté avec la FSD.

    M. Hervé van Baren, vous en appelez à un saut anthropologique dans l’administration de la justice. Bien que vous ne comptez pas sur la technique pour sauver la mise. quelle est votre opinion sur les recherches en applications de l’intelligence artificielle, IA, dans le domaine de la justice? Croyez-vous que de telles applications seraient susceptibles de contribuer à une justice plus équitable, plus impartiale en plus d’en assurer une plus grande efficience? Ne somme-nous pas en face d’un autre grand mensonge romantique à savoir que l’homme croit pouvoir se juger lui-même? Alors que nous pouvons observer les cours suprêmes de plusieurs pays, pencher à gauche ou à droite selon les contextes. Dans un système de justice assisté par IA, ne serait-il pas surprenant de voir un procès se conclure par un jugement typique d’un cas de rage sacrificielle comme vous avez mentionné dans votre exposé?

    René Ducharme,
    Cumberland, Canada
    22 mars 2024

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    1. Monsieur Ducharme, merci pour votre question.

      L’IA n’est-elle pas en passe de devenir un autre mythe ? Je suis frappé par les fantasmes que cette nouvelle technologie inspire, même à des gens intelligents. Soit elle va nous détruire (j’ai écrit un article là-dessus : https://emissaire.blog/2018/09/21/i-a-pour-imitation-artificielle/), soit elle va nous sauver. On en vient à une pensée tout à fait religieuse : l’IA serait dotée d’une volonté propre, ce serait une sorte de transcendance. Je préfère penser l’IA comme une extension de l’humain, un peu comme le premier bâton que nous avons pris en main. Or ce qui caractérise toutes ces avancées technologiques, c’est l’effet à peu près nul qu’elles ont sur notre nature humaine, et en particulier sur notre violence. Elles ne font que multiplier les moyens d’exercer celle-ci. Toute avancée ou recul en matière de justice est le reflet des avancées morales de l’humanité, et non l’inverse. Notre justice sera moins sacrificielle lorsque nous serons moins sacrificiels. Comme toute les technologies, l’IA est absolument impuissante à nous rendre meilleurs.

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  3. La seule justice possible ne serait-elle pas celle qui saurait créer les conditions du pardon ?

    L’apocalypse a débuté dès le moment où le Christ a remis son esprit à la nouvelle définition du père, abandonnant alors la sensation d’abandon de l’ancienne, pour nous offrir capacité à affronter notre réalité persécutrice qui toujours accuse autrui du vice qu’il partage avec lui.

    Tendre l’autre joue n’est pas s’offrir en sacrifice à la violence, réédition inéluctable où la victime finit par exiger qu’on la maltraite pour exercer son droit faussement divin à la vengeance et produire à son tour de la victime, brebis devenue loup au milieu des loups, plutôt que de rester brebis d’une réalité formulée définitivement, à laquelle il ne manque que la patience de l’amour pour laisser les loups s’entredévorer et prouver leur incapacité à l’émancipation toujours mystérieuse de la liberté, saut anthropologique de la foi qui rend impossible tout retour à l’état antérieur à la révélation, au nom de ce que désormais nous savons, offert alors avec confiance à ce que nous ne savons pas et qui n’est plus le sacrifice sanglant, mais le don à ce que nous reconnaitrions comme supérieur.

    Nouvel exemple à notre imitation qu’il suffirait de suivre pour accepter d’en être alors matériellement l’incarnation, capable ainsi d’inventer les nouvelles institutions nécessaires, rites et interdits non plus fondés sur les mythes menteurs qui nient notre réalité prédatrice qui toujours fait de la rétribution à la victime la production d’une victime, mais sur la vérité de sa révélation par le pardon des offenses, mutuelle reconnaissance du vice qui permet d’envisager la résurrection d’un ordre possible et nécessaire à la vie des humains, l’amour du prochain.

    On n’y est pas du tout, on peut même dire qu’on en est loin, merci ici d’avoir le courage de rester sur le fil véritable de la liberté :

    « Pour résumer, nous pouvons dire que toute l’histoire de Jésus, telle que le Nouveau Testament la raconte, du récit des tentations aux pèlerins d’Emmaüs, montre que le temps de Jésus, le « temps des païens », n’est pas le temps d’une transformation cosmique, dans laquelle les décisions définitives entre Dieu et l’homme sont déjà prises, mais le temps de la liberté. Dans ce temps, Dieu rencontre les hommes à travers l’amour crucifié de Jésus-Christ, afin de les rassembler dans une libre acceptation du royaume de Dieu. C’est le temps de la liberté, et cela veut aussi dire, le temps dans lequel le mal continue à avoir du pouvoir. Le pouvoir de Dieu est, pendant tout ce temps, un pouvoir de la patience et de l’amour, face auquel le pouvoir du mal reste efficace. C’est un temps de la patience de Dieu qui nous paraît souvent démesurée – le temps des victoires, mais aussi des échecs de l’amour et de la vérité. L’ancienne Église a récapitulé l’essence de ce temps dans la phrase : « Regnavit a ligno Deus » (Dieu a régné par le bois [de la Croix[11][11]De l’hymne latine Vexilla Regis (vie siècle), chantée le…]). En chemin avec Jésus à l’instar des disciples d’Emmaüs, l’Église apprend toujours à lire l’Ancien Testament avec lui et à comprendre d’une manière nouvelle. Elle apprend à reconnaître que c’est très précisément cela qui est dit par avance à propos du « Messie », et, dans le dialogue avec les juifs, elle doit essayer de montrer que tout cela est « conforme à l’Écriture ». C’est pourquoi la théologie spirituelle a toujours souligné que le temps de l’Église ne signifie pas l’arrivée au paradis, mais correspond à l’exode de quarante ans d’Israël dans le monde entier. C’est le chemin de ceux qui sont libérés. De même qu’il est toujours à nouveau rappelé à Israël que son chemin dans le désert est la conséquence de la libération de l’esclavage d’Égypte ; de même qu’Israël a toujours à nouveau voulu sur son chemin retourner en Égypte, car il n’était pas capable de reconnaître le bien de la liberté comme un bien, de même pour la chrétienté sur son chemin de l’exode : reconnaître le mystère de la libération et de la liberté comme don de la rédemption est toujours à nouveau difficile pour les hommes, et ils veulent retourner à l’état antérieur. Mais grâce aux actions miséricordieuses de Dieu, ils peuvent sans cesse réapprendre que la liberté est le grand don qui conduit à la vraie vie. »

    https://www.cairn.info/revue-communio-2018-5-page-123.htm

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