La grande coalition du ressentiment

Un billet, publié il y a quelque temps par le blogue, nous a proposé de regarder les relations internationales contemporaines à travers le prisme de l’humiliation (https://emissaire.blog/2023/10/10/relations-internationales-humiliation-oligarchie-et-desir-triangulaire/). Un pont paraît ainsi envisageable entre les rapports humains interdividuels et ceux qui font interagir les peuples. Par interpolation, il est donc aussi probable que cela vaille pour les rapports entre communautés d’identité, que celle-ci soit objective ou imaginaire.

Le choix du terme d’humiliation me pose néanmoins un problème. Il tient à sa définition multiple : à la fois action d’humilier, fait d’être humilié, action de s’humilier soi-même, sentiment d’une personne qui a été humiliée par autrui ou par elle-même, enfin le fait ou l’acte qui humilie. Si ce foisonnement autour d’un tronc unique n’est pas dénué d’intérêt, il peut être source d’ambiguïtés.

Je lui préfère celui de ressentiment dont la définition actuelle et désormais communément admise, est :  “Animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de se venger” [1]. Il est à la fois un effet attribuable à une cause passée et la cause d’une action (ou inaction) à venir. Le ressentiment est un processus psychologique. Il a pour synonymes rancœur et rancune. Ce terme relativement univoque a néanmoins plusieurs antonymes : amour, amitié, oubli et pardon. Il s’agit donc d’un mot qui se trouve à la convergence de multiples antonymes qui n’ont pas grand’chose de commun. Si l’amour et l’amitié sont indéniablement proches, leurs rapports avec l’oubli et le pardon sont moins immédiats. En poursuivant la chaîne des antonymes, souvent éclairante, nous nous éloignons encore de notre point de départ : à l’amour répond la haine, à l’amitié, l’hostilité et à l’oubli, le souvenir ou plutôt ici la “rumination” ainsi que le signale Max Scheler en 1912 dans L’homme du ressentiment [2]. Seuls en définitive les antonymes de pardon nous permettent de revenir au ressentiment, à la rancune, à la rancœur, auxquels nous pouvons ajouter, pour faire bonne mesure, la condamnation, la revanche et les représailles.

Cette diversité met en évidence la complexité du ressentiment et la difficulté à interagir pour l’atténuer ou, mieux encore, le faire disparaître.

Dès ses premiers essais, René Girard a attiré notre attention sur cet agrégat de passions modernes que forment l’envie, la jalousie et la haine impuissante, identifiées par Stendhal. Puis, dans son incarnation romanesque dostoïevskienne, celle du narrateur (judicieusement innommé) des Carnets du sous-sol. Le ressentiment est ainsi devenu central dans la théorie mimétique. Nietzsche, promoteur du vocable de ressentiment est ainsi lui-même montré comme rongé par cet affect face à Wagner. La figure du modèle-obstacle, dès lors qu’elle est vue à travers le filtre d’un sentiment d’infériorité et d’impuissance, conduit au ressentiment chez celui qui se sent incapable de triompher de son rival.

Dans le monde contemporain des réseaux sociaux, le ressentiment s’assume et se manifeste sous le terme de “haters[3]. Et un débat se poursuit pour savoir si, en politique, le qualificatif de populisme est péjoratif ou non : il est en tout cas la désignation d’un rapport d’animosité entre le peuple et les élites, ceux de quelque part et ceux de nulle part, ceux qui souffrent des évolutions en cours et ceux qui les perçoivent comme des opportunités, etc.

Ce petit tour d’horizon sémantique nous invite à ne pas fonder trop d’espoirs sur notre capacité à susciter l’amour ou l’amitié, ou même à rechercher l’oubli des préjudices passés, ce qui serait au demeurant probablement une erreur (il ne faut pas oublier ce qui nous fonde, seulement l’accepter comme un fait historique). Peut-être les obtiendrons-nous par surcroît au terme d’un long et difficile processus de réconciliation mais il serait illusoire d’espérer passer du ressentiment à l’amitié ou à l’amour d’un coup.

Il vaut sans doute mieux nous concentrer sur une première étape préalable à tout objectif plus ambitieux : la recherche du pardon, cette miséricorde dont Osée (6, 6) nous dit que Dieu la préfère au sacrifice dans l’Ancien Testament, citation que lui emprunte le Christ (Matthieu, 9, 13), lequel la précède d’une injonction hautement signifiante :  “Allez donc apprendre ce que signifie” cette parole. Or apprendre son sens, c’est se rendre capable de la pratiquer et de se convaincre des avantages qu’elle procure.

Nous sommes les témoins largement impuissants de la constitution d’une vaste coalition qu’unit le ressentiment. Ce ressentiment a d’indéniables racines, entre exploitation de ressources matérielles, asservissement humain, orgueil abaissé par la domination exercée et ressentie. Il peut naître parmi les héritiers de grands empires comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Inde, la Turquie et les éphémères califats arabes notamment, lesquels réunissent aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale. Viennent s’y adjoindre les pays issus des décolonisations des empires européens aux XIXe et XXe siècles, toute l’Amérique latine et l’Afrique ainsi que le Sud-Est asiatique notamment. Bref les trois quarts du monde au bas mot et non ce que nous avions appelé un temps révolu, le tiers monde.

Un tel ressentiment se manifeste jusqu’à l’intérieur des États, qui le suscitent par ailleurs, où se maintiennent des projets séparatistes souvent hérités d’une longue histoire culturelle (par exemple en Catalogne, au Pays Basque ou en Irlande, en Belgique, etc.). Et au-delà des particularismes culturels, s’ajoutent les rancœurs qu’ont pu susciter le patriarcat, le colonialisme, l’esclavage, le racisme, l’homophobie, etc.

Un activiste inspiré pourrait publier un Manifeste du parti du ressentiment proclamant “Rancuniers de tous les pays et de toutes les communautés, unissez-vous !” si les mots employés pour ce faire n’étaient pas aussi péjoratifs. Cette union pourrait néanmoins buter sur une intersectionnalité complexe où malgré d’étranges tentatives de rapprochements, les féministes pourraient éprouver par exemple quelques difficultés à faire durablement cause commune avec les Talibans afghans. Les particularismes identitaires devraient faire obstacle à cette unification, comme les intérêts divergents des prolétaires des empires coloniaux et des peuples colonisés et/ou à bas coûts de main d’œuvre limitèrent et réorientèrent les objectifs des internationales communistes au XXe siècle.

Avatar du “souci des victimes” mis en évidence par René Girard en 1999 dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, il semblerait bien que le XXIe siècle, en espérant qu’il ne s’agisse pas de tout le troisième millénaire, soit celui du ressentiment ou ne soit pas… Les évolutions sont désormais tellement rapides que nous pouvons raisonnablement espérer qu’un affect chasse l’autre. Mais sera-t-il ou non préférable à celui qui sature aujourd’hui notre horizon ?

Nous connaissons la formule de l’homme du souterrain dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, prototype du ressentiment : “Eux, ils sont tous et moi, je suis seul”. Bizarrement la grande coalition du ressentiment tend à l’inverser. Bientôt, ce seront les “victimes” de l’animosité venue de toutes parts qui se sentiront comme des îlots isolés dans un océan de rancœurs qui les condamneront en raison de leur domination réelle ou supposée. Et le risque sera alors grand que le suprémacisme les guette : dominants hier et à l’origine du ressentiment de bien des communautés, ils se trouvent à leur tour submergés par le ressentiment qu’engendrent chez eux les politiques d’égalité. Le ressentiment qui avait semblé un rapport humain asymétrique tend à devenir une relation symétrique. Ainsi se diffuse-t-il toujours plus largement : par exemple les difficiles et lents succès du féminisme ont-ils fait naître un ressentiment masculiniste.

Si bien peu semblent proclamer la parole d’Osée et chercher les voies et moyens de la mettre en pratique, la miséricorde, cette forme de générosité qui conduit à pardonner, devrait pourtant être le projet partagé de l’humanité. Cette apocalypse-révélation est-elle proche, inévitable ou inaccessible ?


[1] Je recourrai ici aux définitions de Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) commodes pour des recherches en ligne.

[2] Max Scheler nous indique également que ce mot n’a pas d’équivalent en allemand et que Nietzsche l’a emprunté au français tel quel. Quant au mot anglais resentment, il ne fait guère mystère de son étymologie.

[3] Voir nos développements ici : https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ et https://emissaire.blog/2022/12/18/ne-jugez-pas-et-vous-ne-serez-point-juges/ notamment.

19 réflexions sur « La grande coalition du ressentiment »

  1. « Être capable de trouver sa joie dans la joie de l’autre, voilà le secret du bonheur  » cette phrase de Bernanos m’a beaucoup éclairé, à mon sens le ressentiment est à l’exact opposé quand la joie de l’autre nous plonge dans la tristesse et que par là nous fabriquons notre malheur.

    Aimé par 5 personnes

  2. La base du ressentiment n’est-ce pas cette loi du ( mauvais ) désir mimétique : tout ce qui me remonte les rabaisse, tout ce qui les rabaisse me remonte ? Ou dit plus simplement : le bonheur des uns fait le malheur des autres ( et lycée de Versailles ! )
    Jacques Legouy

    Aimé par 3 personnes

  3. Merci Jean-Marc pour cet article apocalyptique, dans le sens girardien du terme évidemment. La coalition du ressentiment ressemble au duo infernal de Gog et Magog :
    « Tu viendras de ton pays, de l’extrême nord, toi et de nombreux peuples avec toi ; tous montés sur des chevaux, vous formerez une grande assemblée, une immense armée. Tu monteras contre mon peuple d’Israël, au point de recouvrir le pays comme une nuée. Cela se passera à la fin des temps ; je te ferai venir contre mon pays, afin que les nations me connaissent quand, sous leurs yeux, ô Gog, j’aurai montré ma sainteté à tes dépens. » (Ezéchiel 38, 15-16)
    Hervé van Baren

    Aimé par 3 personnes

    1. Il est clair que le ressentiment prédomine. La réconciliation franco-allemande à l’initiative de Ch. de Gaulle et K. Adenauer a soldé une série d’affrontements née à Iena si on en croit Achever Clausewitz. Il en va de même entre beaucoup de nations européennes, par exemple le Royaume Uni avec la France ou l’Espagne. Pour moi pardon ne veut pas dire oubli mais renoncement au ressentiment. La plupart des traités de paix comportent une part de pardon.

      Aimé par 2 personnes

      1. Très juste. Au Moyen-Orient, cela sera sans doute très difficile, mais l’utopie d’un accord entre Palestiniens et Israël passerait par là.

        J’aime

      2. Jean-Marc BOURDIN, je n’ai aucun ressentiment lorsque vous écrivez « Il est clair que le ressentiment prédomine. La réconciliation franco-allemande à l’initiative de Ch. de Gaulle et K. Adenauer a soldé une série d’affrontements née à Iena si on en croit Achever Clausewitz. », même si pour moi l’initiative de la réconciliation franco-allemande attribuée à Ch. de Gaulle, relève du mythe. Cette initiative revient à Robert SCHUMAN, dans son discours sur la création de la CECA. Vous pourriez parler de ressentiment, en sachant que cet homme politique fait presque partie de ma famille (parrain de mon père).
        Mais j’éprouve, au contraire, de la reconnaissance à voir évoquer ce que je considère comme un mythe, dans un blog girardien. C’est, en effet, l’occasion de discuter de ma conception de la recherche mimétique. René GIRARD a mis à notre disposition deux concepts anthropologiques, non formalisés mais bien réels (ce qu’il dit à Nathalie DORMOY, dans le livre d’entretiens;;;, à propos du livre de Michel AGLIETTA et Dominique ORLEAN « La Violence de la Monnaie » le montre).
        Voici les concepts :
        1- Toute culture (ou changement de culture) est basée sur un sacrifice
        2- Les mythes ont une fonction : Cacher ces sacrifices pour que cette culture reste, ou que ce changement s’impose.
        Début 1963, les accords d’Evian venaient d’être signés. Les camps de Harkis, en France, commençaient à s’ériger. Le mythe a été efficace. Il a fallu attendre 60 ans pour une réparation à leur encontre, sans aller jusqu’à reconnaitre qu’ils avaient été « sacrifiés » presque unanimement.
        Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté à mon commentaire, celui-ci n’induit pas un positionnement politique (de rivalité), nostalgique envers le passé colonial ou antigaulliste, ou…
        Je veux simplement montrer que ces concepts, utilisés dans mes recherches, méritent bien cette appellation de concepts et être utilisés, comme tels.

        Aimé par 2 personnes

  4. Rien à ajouter à ce diagnostic rigoureux et inquiétant. Au passage, il est proprement stupéfiant de constater que le ressentiment de l’Afrique à l’égard de l’Europe s’exprime de manière très « cash » à l’intérieur même de l’Eglise catholique à l’occasion de la controverse sur la bénédiction des couples homosexuels. Cf. les propos du cardinal congolais Fridolin Ambongo rapportés par La Croix:
    https://www.la-croix.com/religion/benediction-des-couples-homosexuels-la-charge-du-cardinal-ambongo-contre-l-occident-20240123?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=NEWSLETTER__CRX_REL_EDITO&utm_content=20240124

    Aimé par 3 personnes

  5. Rien à ajouter à ce diagnostic rigoureux et inquiétant. Au passage: il est proprement stupéfiant de constater que le ressentiment de l’Afrique à l’égard de l’Europe s’exprime sans filtre au sein même de l’Eglise catholique, à l’occasion de la controverse sur la bénédiction des couples homosexuels, comme en témoigne les propos du cardinal congolais Fridolin Ambongo rapportés Par La Croix: https://www.la-croix.com/religion/benediction-des-couples-homosexuels-la-charge-du-cardinal-ambongo-contre-l-occident-20240123?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=NEWSLETTER__CRX_REL_EDITO&utm_content=20240124

    Aimé par 2 personnes

  6. Meloni a menti pour se faire élire, comme Le Pen ment pour se faire élire, et les troupeaux apeurés continuent en foule de réclamer de la dette pour continuer à s’illusionner quand sans immigration nous ne fonctionnons pas, que les fenouils ne sont pas ramassés et les personnes âgées laissées à la solitude cacochyme d’une médecine qui ne sait que prolonger la vie à coup de milliards empruntés sur l’avenir d’enfants qu’on n’éduque plus, ils risqueraient de comprendre l’arnaque de leurs aînés qui ne pensent qu’à eux et à leur fantasme nationaliste irrémédiablement démonétisé.

    Tout cela bien entendu est de la faute de l’oligarchie technocratique, de l’Europe, de l’immigré, ces autres qui ont l’audace par leur existence même de dévoiler l’incapacité à seulement penser d’autres modes de fonctionnement que ceux qui ne servent qu’à s’imaginer nabab servi par des inférieurs.

    Comme nous ne savons pas penser des systèmes de survie viables à même de garantir à chacun une existence décente, les ressentiments nés de l’injustice se coagulent pour venir chercher leur dû avec les dents, sous les huées de retraités scandalisés de voir ainsi leur promenade vespérale perturbée par tous ces autres qui ne sont pas eux, et à ce titre devraient se contenter de se taire et servir des idées qui ont déjà démontrées au prix du sang leur complète inanité.
    L’enfant roi Occident ne sait plus que répéter le vieux rite sanglant et inopérant du vieillard immature qu’il est devenu.
    Alors qu’il a échoué, il exige toujours de dominer, se prépare ainsi à recevoir la bonne correction qu’il mérite et qu’il ne pourra plus alors imputer à autrui, n’aura d’autre solution que de se l’infliger à lui-même, après avoir rendu l’argent de sa traitrise, celui qui servira aux semblables ennemis à acheter le champ du potier pour eux aussi y enterrer les étrangers, et continuer si le monde est encore debout, à sans fin s’y égarer:

    Rendez-moi mon Jésus !
    Regardez, l’argent, la récompense du meurtre,
    Est jeté par le fils perdu
    par terre à vos pieds !

    Aimé par 2 personnes

  7. Le titre de ce billet, « la grande coalition du ressentiment » interpelle la groupie girardienne que je suis. En effet, la critique du mécanisme victimaire qui permet de « déterrer » des victimes et d’affirmer leur innocence ne nous met-elle pas en porte à faux avec cette critique du ressentiment ? On sait que Nietzsche a attribué le ressentiment aux seules victimes, c’est-à-dire aux faibles, aux offensés et humiliés, aux vaincus et principalement aux juifs et aux chrétiens dont il a vu mieux que personne selon René Girard, que leur morale se fonde sur « le souci des victimes ». On finit par se demander si ce progrès moral que nous estimons indiscutable n’est pas contre productif à l’échelle des peuples et même au niveau des relations individuelles. Qui ne s’estime pas aujourd’hui « victime » ? Les persécuteurs d’hier ne sont-elles pas devenues des victimes ? Qui peut échapper au ressentiment ?

    Or, le ressentiment est non seulement une passion triste (qui diminue notre puissance d’être) mais une passion réactive génératrice de violences et même la principale cause de leur « montée aux extrêmes ». En fait, le billet de Jean-Marc nous ramènerait presqu’en amont du mécanisme victimaire, à la « crise » indifférenciatrice qui résulte de l’esprit de vengeance, chacun voyant en chacun un agresseur qu’il faut éliminer. Une coalition du ressentiment, c’est une menace sur la paix civile ou la paix mondiale, chacun, peuple, groupe ou individu s’estimant « victime » de tel autre ou du système, s’estimant donc en état de légitime défense ou de légitime vengeance. On se demandera en vain si telle action guerrière vengeresse est « proportionnée » à l’offense subie, elle-même vengeresse ? Qui peut mesurer le ressentiment ?

    Tout cela pour dire avec l’auteur de ce billet, qu’au lieu d’encourager le ressentiment, il conviendrait de le faire disparaître, de nous pardonner les uns les autres. Certes, on ne conçoit pas un Etat miséricordieux, alors commençons par régler notre conduite : aimons nos ennemis, tendons la joue gauche etc. N’est-ce pas le seul moyen de se départir de l’esprit de vengeance, c’est-à-dire de la violence et du désir mimétique ? Mais nous, pauvres pécheurs, dans cette impuissance où nous sommes d’atteindre ou même de viser la sainteté (les saints eux-mêmes n’ont jamais eu cette ambition), que faire ? Une piste girardienne : lisant Dostoïevski, le long monologue de l’homme du souterrain, Girard voit dans le ressentiment un curieux condensé de haine de l’autre ou des autres (eux, ils sont tous) et de haine de soi. La haine du « modèle-obstacle » garde la trace de la fascination pour le modèle tout court et l’orgueil du disciple (moi, je suis seul) baigne dans la honte d’être rejeté ou méprisé. La première chose à faire, (et est-ce que ça ne vaudrait que pour les individus ? ), ce serait peut-être de se pardonner à soi-même.

    Aimé par 3 personnes

    1. Chère Christine, votre commentaire d’or pur résonne tellement en sa conclusion avec la fin de l’article que je viens d’achever, que s’en est un peu inquiétant. Je soupçonne un phénomène de mimétisme mâtiné de télépathie. J’y apporte tout de même un bémol, une précision bien inutile : pardonner est bien la première chose à faire dans l’ordre d’importance, mais dans l’ordre chronologique, il faut d’abord nous reconnaître persécuteurs.

      Aimé par 3 personnes

  8. Nous serons pardonnés comme nous pardonnons, la toute simplicité de l’exemple ineffable retourne le mimétisme et permet l’accès à l’accomplissement en nous de la parole de vie.

    « Toutes les personnes sont Messie. »–EL,Difficile Liberté

    L’orgueil des timides n’a pas permis la rencontre qui eut été essentielle entre Levinas et Girard, ce rendez-vous manqué que raconte B.Chantre.
    À nous d’avoir la patience de l’amour pour encore attendre au milieu des périls que l’articulation entre juif et chrétien, encore refusée par l’orgueil du monde, soit la dernière chose solide que l’humain puisse appréhender car il n’y a qu’elle de réelle, acceptant avec elle d’être expulsés et ce faisant témoignant de son parfait accomplissement, le respect mutuel ne se décrète pas, la vraie force est de respecter sans retour :

    « La relation intersubjective est une relation non symétrique. En ce sens, je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire. » — Emmanuel Levinas, Éthique et Infini.

    On retrouve ici, et parfaitement, le héros girardien qui tombe à terre car il s’est reconnu persécuteur.

    Aimé par 1 personne

Répondre à Hervé van Baren Annuler la réponse.