
par Jean-Marc Bourdin
En découvrant Achever Clausewitz il y a désormais une vingtaine d’années, j’avais été étonné par la place centrale que René Girard avait accordée à l’institution de l’Europe à travers le prisme de la querelle entre le Saint-Empire romain germanique et la Papauté. Pour qui a appris l’Histoire à travers celle de la France, c’était une étrangeté au même titre que la convocation de la théorie clausewitzienne de la guerre comme montée aux extrêmes. Il me semble que les évolutions géopolitiques récentes nous invitent à reprendre ce sillon historique que Girard avait tracé comme un pressentiment.
D’un côté, il est devenu un lieu commun de constater la résurgence des impérialismes, que certains croyaient avoir vu disparaître avec la fin des empires coloniaux des ex-grandes puissances européennes et l’effondrement de l’Union Soviétique. Prenons l’espace euro-asiatique avec la Russie, la Turquie, l’Iran, l’Inde et la Chine, soit près de trois milliards et demi d’habitants. Les deux premiers fondent leurs revendications et initiatives sur la langue (espaces russophone et turcophone) et les autres des souhaits a minima de rectification de frontières : l’Inde au Cachemire contre le Pakistan et face à la Chine, la Chine face à Hong Kong et Taïwan notamment, en attendant l’opportunité de faire main basse sur tout ou partie de la Sibérie. Chaque néo-empire instrumentalise aussi à sa façon la religion de façon inattendue pour nous autres Européens sécularisés : Poutine avec l’orthodoxie sortant de l’athéisme soviétique, Erdogan avec les frères musulmans abandonnant la laïcité d’Atatürk, la théocratie des ayatollahs iraniens, le suprémacisme hindou de Modi ou encore le marxo-confucianisme de Xi Jinping. En Amérique, les États-Unis de Donald Trump, idéologiquement noyautés par des évangéliques et des catholiques conservateurs bizarrement entremêlés, explicitent leurs aspirations impériales dans leurs documents stratégiques et leur saturation de l’espace médiatique, a minima sur “l’hémisphère occidental”, c’est-à-dire l’ensemble du continent américain et via un projet de démantèlement/vassalisation des pays constituant l’Union Européenne.
De l’autre côté, en regardant de plus près l’histoire complexe de l’empire européen d’Occident, on se rend aisément compte que son évolution a été longtemps marquée par une tension constante entre un projet politique impérial et le christianisme. L’Europe s‘est d’abord constituée à l’initiative de l’Empire romain, qui s’est étendu territorialement vers le Nord et l’Ouest pour l’essentiel depuis l’époque de Pompée et de César jusqu’à celle d’Hadrien. Au moment du déclin de sa puissance, à la suite de Constantin, Rome s’est appuyée sur le réseau des évêchés pour maintenir tant bien que mal son autorité. Son identité occidentale s’est renforcée avec la séparation de l’Empire romain d’Orient au Ve siècle de notre ère puis avec celle du grand schisme de l’orthodoxie au XIe siècle, en définissant de manière assez floue et jamais stable un espace où les institutions catholiques (évêchés, réseaux de monastères et sacres des rois et de l’empereur) ont joué un rôle majeur.
D’abord romain, longtemps latin, cœur du projet catholique, cet espace a été l’objet d’une tentative de recomposition par Charlemagne qui a justement cherché par son sacre en la basilique de Saint-Pierre de Rome par le pape Léon III une double légitimité, politique et religieuse, pour son entreprise impériale. Décomposé par les règles de succession des Carolingiens, son projet renaît un siècle et demi plus tard en 962 sous l’impulsion d’Otton 1er qui se fait élire à la fonction et reconnaître par la Papauté sur un axe territorial sis au milieu de l’Europe, avec cet étrange objet politique que fut le Saint-Empire romain germanique, lequel dura tant bien que mal jusqu’à sa dissolution en 1806. Période à laquelle une nouvelle unification européenne est brièvement tentée par Napoléon, lui-même contraignant le Pape à assister à son auto-sacre à Paris, mais qui échoue dès 1814. Le Congrès de Vienne ouvre en 1815 une nouvelle époque pendant laquelle les nations européennes semblent éparpiller le projet d’unification impériale européen en se dispersant dans des aventures coloniales en Afrique et en Asie tandis que le continent américain s’en émancipe. En 1885, le Congrès de Berlin vient consacrer ce tropisme centrifuge. Une ultime tentative impériale européenne par la force sera projetée par Hitler, qui rêvait d’un Reich de 1000 ans, soit à peu près la durée du Saint-Empire romain germanique, tentative qui dura encore moins longtemps que l’épopée napoléonienne. Les empires américain et soviétique semblent solder cette histoire bimillénaire dès 1945 en se partageant l’Europe en deux sphères d’influence.
Pour autant, l’idée européenne ressurgit dès les années 1950 sur un espace géographique proche de celui de Charlemagne. Et sa forme institutionnelle s’est progressivement et librement inspirée de celle du Saint-Empire romain germanique, sauf qu’elle n’élit plus d’empereur et que, malgré les inspirations de nombre de ses pères fondateurs, elle a aussi renoncé à sa “sainteté” comme en témoigne la querelle sur ses origines chrétiennes. Quant à la Papauté, elle semble avoir renoncé à tout projet européen en constatant la sécularisation de l’Union et le développement du peuple chrétien en dehors de son espace : l’élection de deux papes américains après les très européens Jean-Paul II et Benoît XVI semble mettre un point final à une histoire bimillénaire de domination intellectuelle et spirituelle, à moins qu’il ne s’agisse que d’improbables points de suspension.
Nous voilà donc avec une forme politique qui se veut non impériale et non chrétienne alors même qu’elle hérite d’une histoire impériale et qu’elle fut la matrice du christianisme sous ses différentes obédiences. Elle accepte qu’on la quitte tel le Royaume Uni, lequel n’avait d’ailleurs jamais été intégré à l’Europe carolingienne et, a fortiori, au plus étroit Saint-Empire. Elle se montre accueillante à ses nouveaux arrivants, les dotant de fonds de développement généreux et performants, y compris ceux qui se sont émancipés de l’orbe soviétique et qui n’ont jamais été inclus ni dans l’Empire romain, ni dans celui de Charlemagne, ni dans le Saint-Empire. Seules les aventures militaires de Napoléon et d’Hitler avaient ainsi étendu temporairement leur emprise sur la Pologne par exemple. Nombre des grands pays qui la composent se sont longtemps montrés ouverts à une migration économique, à l’asile politique et à la régularisation de migrants illégaux en référence à des valeurs antiques et chrétiennes d’hospitalité et d’universalité. Cette ouverture est au demeurant un écho à son projet fondateur de libre circulation des individus, des idées et des marchandises.
Sans doute incapable et non désireuse de renouer avec l’impérialisme et le christianisme, leur préférant l’État de droit et les droits humains qui en dérivent, l’Union Européenne sera-t-elle en mesure de maintenir cet ultime avatar d’une Europe bimillénaire et ses valeurs originelles aussi longtemps que le Saint-Empire romain germanique, confrontés à des néo-empires plus agiles, expansionnistes et brutaux ?