
par Joël Hillion
Dans les relectures de l’été, comme le suggère Christine Orsini, je retrouve cette tirade pleine d’humour de Shakespeare, sur « la rumeur ». Shakespeare ne connaissait pas les fake news, mais il en savait long sur la calomnie, la médisance et la fabrique du mensonge.
La RUMEUR, portant un costume couvert de langues peintes, parle :
Ouvrez bien les oreilles ! Qui d’entre vous voudrait
Se les boucher quand la Rumeur parle à voix haute ?
C’est moi qui, de l’Orient au couchant,
Prenant le vent comme cheval de poste, délie à l’envi
Les actions qui voient le jour sur cette boule de terre :
Sur mes langues chevauchent les calomnies incessantes,
Que je traduis dans tous les dialectes,
Et j’abreuve de fausses nouvelles les oreilles des hommes.
[…] La Rumeur est un pipeau
Dans lequel soufflent soupçons, jalousies et conjectures
Un instrument si facile à jouer et si maniable
Que le monstre imbécile à mille têtes ─
La multitude toujours discordante et chicaneuse ─
Peut en jouer. Mais ai-je besoin
De décrire ainsi mon anatomie
Au milieu des membres de ma famille ?
Henry IV, deuxième partie, Introduction, l. 1-22.
Merci, Joël, pour ce morceau de poésie : même traduite, la langue de Shakespeare avec ses métaphores exactes, comme dirait Benoît Chantre, est un régal pour l’esprit ! J’apprécie aussi, particulièrement, l’illustration choisie.
Tout le monde pose, sur cette image. Elle date du temps où la photographie n’existant pas, la peinture n’avait pas à craindre la « rivalité mimétique », c’est le cas de le dire, avec la photographie. Ces gentilhommes sont pour l’éternité graves et silencieux. Il faut le dire : ce n’est pas du tout sous l’apparence de cette assemblée très distinguée qu’on imagine « le monstre imbécile à mille têtes« , la foule indispensable à la propagation de la rumeur.
Je veux donc voir dans le choix de ce tableau une intention : il nous dit que la rumeur se fabrique dans les lieux mêmes où l’on situe la noblesse des idées, la sagesse et la retenue des débats d’idées, les salons des « grands », les lieux de savoir et de pouvoir : à cette époque, celle de Shakespeare à peu près, il n’y avait que les Hollandais pour peindre le vulgaire, les servantes et leurs cuisines, le gibier pendant au mur et les coquilles d’huitres vides sur les nappes froissées des tables non desservies. La peinture n’immortalisait que les grands hommes ou les grandes actions. Bref, ces nobles messieurs réunis sur la photo, je veux dire le tableau, sont peut-être, tous ensemble ou, plus secrètement, les uns cherchant en leur for intérieur à faire tomber les autres, en train de concevoir une rumeur assassine ! La foule ne ferait que propager des bruits venus d’en haut ?
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Rectification : d’après un expert que j’ai consulté, cette peinture victorienne ne représente pas un club de dirigeants mais un cercle de poètes disparus. Elle est l’œuvre d’un peintre écossais, John Faed (1819-1902) et elle représente Shakespeare et ses contemporains (Ben Jonson, Jon Donne, etc.) réunis dans un café célèbre de Londres à l’époque élisabéthaine, le « Mermaid Tavern » situé près de la cathédrale Saint-Paul.
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Bien choisi. J’ai relu ce texte mirobolant en anglais. « Shakespeare ne connaissait pas les fake news, mais il en savait long sur la calomnie, la médisance et la fabrique du mensonge. » En effet, c’est tout dire sur le « fake news » de chez nous autres Américains. La rumeur, c’est la voix anonyme de la foule, bourée de toutes les calomnies, médisances, ressentiments ignares… la pain quotidien des démagogues. Shakespeare est, ou doit être, à la une de nos journaux à nous. C’est la stratégie de distraction du réel: noyer les faits, les évidences, dans une salade verbale accusatrice, persécutrice, parano au diable.
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Oui, Andrew McKenna, le texte est vraiment actuel : pour Shakespeare, la rumeur ne prend pas naissance dans quelque inconscient collectif, comme le suggérait une vieille étude d’Edgar Morin (La rumeur d’Orléans) mais bien chez les dirigeants, les hommes de pouvoir, tous rivaux, en proie aux soupçons, jalousie et conjectures. Avant de changer les choses, avant de s’emparer du réel pour y laisser sa marque, c’est l’ambition des grands fauves (Poutine et Trump ne sont-ils pas des « doubles » en langue girardienne ?), il faut travailler l’imaginaire des peuples, réaménager leur mémoire, bref inventer de nouveaux récits. On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs, par conséquent ceux qui se croient destinés à vaincre ont tendance à en falsifier d’avance le récit.
« Mais ai-je besoin de décrire ainsi mon anatomie au milieu des membres de ma famille? » Shakespeare confond ici, aux deux sens du mot, les menteurs, les décideurs et ses lecteurs (ou spectateurs). C’est génial, non ?
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