Caravage et le sacré : la chapelle Cerasi à Santa Maria del Popolo

Deux chefs-d’œuvre de Caravage1 se cachent au fond d’une obscure chapelle d’une des innombrables églises de Rome : La Conversion de Saint Paul sur le chemin de Damas et Le Crucifiement de Saint Pierre. L’amateur d’art doit se munir, pour les admirer, d’un stock conséquent de pièces de deux euros. Chacune lui concédera trois minutes d’éclairage. Jean-Marc Bourdin et Hervé van Baren, contributeurs réguliers du blog, s’étant relayés à 24 heures d’intervalle devant lesdites œuvres2, vous font part de leurs impressions.

*****

Arrivé vers 8 heures, je (Hervé) me retrouve en pleine messe, à la réflexion une bonne mise en condition pour approcher deux œuvres religieuses dans leur thème. A l’issue de la liturgie, l’accès vers le fond de l’Eglise est rétabli et je me retrouve seul dans la chapelle. Etonnant. Un peu plus tard, en passant devant le Vatican en bus, je constate que la file d’attente pour le musée éponyme doit faire pas loin de 500 mètres…

Tout me ramène à la personne de Caravage et à ses contradictions. Artiste maudit, poursuivi pendant une grande partie de sa vie pour avoir tué un homme au cours d’un duel, bagarreur, rebelle, mais aussi unanimement reconnu comme génial dans son art, Caravage semble assumer ses contradictions jusque dans les surprenants comportements du tourisme dit « de masse » (on devrait dire « tourisme mimétique » tant les hordes invasives modernes semblent se conformer à d’invisibles injonctions collectives). Le mot qui me vient à l’esprit : scandaleux. Fascinant, attirant et répulsif à la fois, Caravage dérange toujours.

On représente la plupart du temps les œuvres d’art détachées de leur contexte physique. Les deux tableaux de Caravage se font face sur les flancs de la chapelle, comme volontairement dissimulés à la vue. Le tableau qui occupe le fond est bien plus visible depuis la nef. C’est une « Assomption de la vierge Marie » d’Annibale Carracci, de belle facture. Cependant, on ne peut imaginer plus grand contraste avec ses deux voisins.

Tout dans le tableau de Carraci respire le sacré. Effets de lumière, hiérarchie de la sainteté établie par l’échelonnement vertical des personnages, présence d’angelots facétieux, expressivité conventionnelle qui renforce la dimension merveilleuse de l’événement…

Les trois tableaux ont été peints, dit Wikipédia, à peu près à la même époque. Difficile à croire. Caravage peint et dépeint deux événements fondateurs du christianisme en renonçant radicalement à toute l’esthétique du sacré. Saint Paul n’est pas touché par la grâce, entourés d’angelots qui se réjouissent de sa conversion ; il n’est plus qu’un homme jeté à terre, écrasé par la masse du cheval qui emplit tout le tableau. La sainteté, pour Caravage, c’est en bas, dans la poussière.

J’interprète l’expression de Saint Pierre comme un mélange de surprise, mais surtout d’indignation devant l’humiliation qu’on lui fait subir. Ses bourreaux ne présentent pas les traits de la violence ; à dire vrai, leur visage est soit dans l’ombre, soit invisible par leur position. Les efforts surhumains qu’ils déploient contrastent avec leur tentative de noyer le christianisme naissant sous les moqueries et les sarcasmes. Le « piège tendu à Satan », pour reprendre l’idée de Girard, est mis en scène par Caravage. « Remets-toi toi-même à l’endroit », semble crier la foule invisible (dont j’occupe la place devant le tableau), soucieuse de démontrer qu’il n’y a là rien de plus qu’un homme parmi les autres; mais justement, nous montre l’artiste, il n’y a là rien de plus qu’un homme supplicié, et à nouveau la violence du sacrifice est exposée sans que l’iconographie du sacré ne puisse l’occulter.

Par ses compositions, Caravage réduit le sacré à néant. Il inaugure l’ère apocalyptique en reléguant l’interprétation métaphysique des Ecritures aux oubliettes des idées dépassées.En humanisant les deux saints, il suggère que la véritable sainteté ne se gagne que par le passage d’une épreuve dégradante, à l’opposé de toutes les sagas héroïques.

*****

Un jour plus tard, un autre “je”, celui de Jean-Marc Bourdin, sans doute plus intéressé par une déambulation touristique dans Rome que par les interventions du jour au colloque de COV&R (Colloquium On Violence & Religion, sur le thème “Spiritualité, Religion et Sacré”) a suivi le conseil d’Hervé. Quelle joie d’avoir un modèle à imiter ! Surtout s’il est de bon conseil. Pour me déculpabiliser de mon colloque buissonnier, je me dis que, en définitive, aller voir deux Caravage à Santa Maria del Popolo, c’est en quelque sorte faire des travaux pratiques sur son thème.

Nous sommes donc allés avec mon épouse verser nos 2€ à Santa Maria del Popolo. Elle nous a gentiment mis en lumière les deux chefs-d’œuvre. Un miracle, celui de la fée électricité, une sorte de symbole de la spiritualité suggéré par le ténébrisme caravagesque. Le peintre de génie nous invite à le suivre ici dans un effort pour élever son esprit. Nous avons tenté de respecter son injonction.

Paul et Pierre, les deux piliers de l’Église sont peints à la renverse : pour l’un, sa chute est à l’origine de sa conversion, pour l’autre son renversement intervient au terme de celle-ci, au moment de sa mise en croix.

Paul est pris par surprise en entendant le « Pourquoi me persécutes-tu ? » et en perdant la vue sur le chemin de Damas. Une fois cette épreuve passée, il se redressera une bonne fois pour toutes et essaimera sa nouvelle foi dans l’Empire romain en le sillonnant et écrivant inlassablement aux églises naissantes pour en fixer la doctrine. 

Quant à Pierre, il semble imposer sa volonté de ne pas singer son maître au moment de sa propre crucifixion : Pierre n’a cessé de choir et de se relever. Il a certainement continué de se rappeler son reniement jusqu’à ce moment ultime, chaque fois qu’il a entendu un coq chanter. Mais par une étrange ironie, sa dernière manière de se relever est de se faire placer la tête en bas, indigné qu’il semble être par l’intention de ses propres persécuteurs de le crucifier de la même manière que Jésus. Il ne peut en cet instant que se remémorer la lâcheté dont il avait fait preuve une trentaine d’années plus tôt en refusant de se reconnaître comme un de ses disciples. C’est peut-être ce souvenir douloureux que le regard de Pierre peint par le Caravage représente.

Toute conversion serait-elle un renversement qui seul nous permettrait de regarder enfin autrement ? Au-delà des promesses du sacré et du voile qu’il dépose sur notre violence, un sacrifice de soi, encore et toujours, est la condition d’une réponse adéquate à l’appel à la sainteté.

1 Michelangelo Merisi, dit le Caravage, peintre baroque italien (1571 – 1610)

2 A l’occasion de la réunion annuelle de COV&R, Colloquium on Violence and Religion.

Avatar de Inconnu

Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

6 réflexions sur « Caravage et le sacré : la chapelle Cerasi à Santa Maria del Popolo »

  1. « tourisme mimétique » C’est le cas de le dire. La foule devant ces chefs-d’oeuvres m’empêchait de m’y rapprocher parmi les “selfies” environnants à l’occasion de ma visite à Rome pendant la réunion annuelle de COV&R. Merci du commentaire impeccable.

    Andrew McKenna

    Aimé par 3 personnes

  2. La ténèbre lumineuse du quart supérieur gauche des pèlerins d’Emmaüs de la pinacothèque de Milan engendre l’outrenoir de Soulages.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Souper_%C3%A0_Emma%C3%BCs_(Le_Caravage,_Milan)#/media/Fichier:Caravaggio_%E2%80%94_Supper_at_Emmaus.jpg

    https://barnies.fr/wp-content/uploads/2022/04/Soulages_Peinture-157-x-222-cm-25-octobre-2006_Sothebys-e1648904545352.jpg

    Sans l’obscurité, la lumière ne sait se formuler, comme sans le sacrifice, le don de soi.

    « 58Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis. 59Là-dessus, ils prirent des pierres pour les jeter contre lui; mais Jésus se cacha, et il sortit du temple. »

    https://saintebible.com/john/8-58.htm

    Ainsi renseigné, il nous reste à sortir du temple obscur :

    « En effet, Jésus a lu les promesses d’Israël selon une compréhension élargie, d’après laquelle la passion de Dieu dans le monde et la souffrance du juste occupent une position de plus en plus centrale. De même, dans les images qu’il donne du royaume de Dieu, ce n’est pas du tout simplement l’accent triomphal qui domine ; ces images sont elles aussi caractérisées par la lutte de Dieu pour et avec l’homme. Sur le champ du royaume de Dieu, croissent, dans le temps de ce monde, tout à la fois le bon grain et l’ivraie qui n’est pas arrachée. Dans le filet de Dieu, on trouve de bons et de mauvais poissons. Le levain du royaume de Dieu pénètre lentement le monde de l’intérieur pour le transformer. Les disciples, sur leur chemin vers Emmaüs, apprennent, dans la conversation avec Jésus, que la croix doit être justement le centre essentiel de la figure du Messie. Le Messie ne semble pas être d’abord pensé à partir de la figure royale de David. L’Évangile de Jean, en tant que récapitulation finale du dialogue de Jésus avec les juifs, reflétant déjà le dialogue futur entre juifs et chrétiens, a déplacé ce qui est central dans la figure de Jésus, et donc aussi l’interprétation des espérances d’Israël. Pour Jean, l’énoncé essentiel concernant la figure du promis se trouve en rapport avec la figure de Moïse : « Au milieu de vous […] le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez » (Deutéronome 18, 15). Et ce qui caractérise la figure de Moïse est qu’il « rencontrait [le Seigneur] face à face » (Deutéronome 34, 10). Le Deutéronome lui-même remarque que la promesse était restée jusqu’ici inachevée et qu’il ne s’était « plus levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face » (Deutéronome 34, 10). Jean dit de manière programmatique, au premier chapitre de son évangile, que ces paroles en attente d’accomplissement sont maintenant réalisées en Jésus : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jean 1, 18 ; voir 13, 25). Au premier abord, nous pouvons donc dire que Jésus ne voulait pas faire directement advenir le nouveau monde accompli de la paix, comme Isaïe 2 et Michée 4 le prédisent, mais qu’il voulait montrer Dieu aux hommes et également aux païens, et qu’il a ainsi révélé la volonté de Dieu qui est la véritable rédemption des hommes. »

    https://shs.cairn.info/revue-communio-2018-5-page-123?lang=fr#s2n4

    Aimé par 3 personnes

  3. Merci à Hervé et Jean-Marc pour ces lumineuses analyses de l’obscurité.

       Je suis personnellement fasciné par La Conversion de Paul. De la part du Caravage, quelle superbe intuition ! Mais il ne fait, après tout, que reprendre le texte des Actes des Apôtres. Toute conversion est, en effet, un renversement, un bouleversement, une inversion de toutes nos croyances païennes presque indélébiles. La conversion commence par une chute. Alors, ceux qui croient, comme Boris Cyrulnik, dans Psychologie de Dieu, que le « sentiment religieux » vient de ce que nous avons toujours besoin d’une « figure d’attachement » pour nous rassurer et nous protéger de l’angoisse de la mort, se trompent lourdement. Boris Cyrulnik transforme un peu vite Dieu en super-doudou.

       Toute conversion est un orage et il faut beaucoup de temps au converti pour retrouver la lumière, le chemin… Il a fallu deux ans à François d’Assise pour commencer à prêcher. Jésus lui-même, après le choc de son baptême au cours duquel il reçoit l’Esprit Saint, passe quarante jours dans le désert, c’est-à-dire, en termes bibliques, un temps très long, avant de commencer sa mission en Galilée.

       On ne passe pas de l’obscurité à la lumière sans dégâts.

    Joël Hillion

    Aimé par 3 personnes

  4. Comment, en effet, ne pas être saisi, en regardant la disposition de ces trois œuvres sur les murs de la chapelle, par la réponse que constituent les deux tableaux latéraux au tableau central de Carracci ( puisque c’est bien ce qu’ils semblent être, comme le pensent les historiens de l’art ) ?

    Oui, comment ne pas y voir l’irruption d’une révélation, celle de la violence sacrificielle, qui est aussi une violence sociale, dissimulée dans et par la beauté irénique de l’art ecclésiastique officiel, ici représenté par Carracci, auquel l’artiste s’opposait ?

    Il est très éclairant de comparer ces deux œuvres aux deux fresques de Michel Ange peintes dans la chapelle Pauline une cinquantaine d’années plus tôt ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Chapelle_Pauline ), sur la même thématique et avec la même disposition, pour comprendre la force et la nouveauté de cette révélation : là où Michel Ange illustre le dogme chrétien, par le spectaculaire dans la Conversion de Saint Paul et par la mise en image de la fermeté prosélyte du martyr au milieu de ses bourreaux pour Saint Pierre, Caravage en dévoile la vérité : le visage de Saint Pierre n’est plus que souffrance et désarroi, et Saint Paul, renversé, ouvre les bras dans un douloureux geste d’accueil, d’espérance ou d’abandon.

    Mais il me semble que Caravage, par ses choix esthétiques, va encore plus loin : aux éclatants et aristocratiques coloris de Carracci il oppose des teintes qui n’ont plus rien de divin, et aux personnages traditionnels de l’iconographie religieuse il oppose les gens du peuple. Il suffit d’ailleurs d’observer l’énorme postérieur du bourreau, qui semble littéralement jaillir du Crucifiement, pour deviner l’ironie du peintre vis à vis du traitement conventionnel de ce thème. Le génie de Caravage est peut-être dans cette transfiguration de la trivialité en force spirituelle : la beauté, confisquée par les hiérarchies et les pouvoirs et instrumentalisée pour en dissimuler la violence sociale, est rendue à ceux pour qui le Christ s’est sacrifié, et que l’on ne voit jamais. Et alors Caravage refait de la beauté un signe de transcendance vraie.

    Enfin, merci à nos deux contributeurs d’avoir choisi, dans l’énormité du choix artistique romain, ces tableaux qui sont aussi d’une étonnante actualité : tout comme, dans un commentaire précédent, j’avais apprécié une remarque du physicien-philosophe Aurélien Barreau qui estimait que Donald Trump n’était rien d’autre que notre portrait de Dorian Gray pourrissant dans une pièce jusqu’ici bien cachée, il me semble que dans cette chapelle Caravage nous jette au visage la vérité de notre monde, que nous imaginions semblable à celui de Carracci, et qui n’est en vérité que violence, désarroi et souffrance.

    Mais Caravage croyait, lui, au moins dans son œuvre peinte, en la possibilité d’une révélation, ou d’une conversion, ou d’une rédemption. Il se sentirait probablement bien seul aujourd’hui.

    Alain

    Aimé par 2 personnes


  5. Carrache vs Caravage à Sainte-Marie-du-Peuple

    Je trouve géniale l’idée d‘Hervé van Baren et de Jean-Marc Bourdin de se faire ensemble les guides de la chapelle de Sainte-Marie-du-Peuple où « L’Assomption de la Vierge Marie » de Carrache est accrochée entre « La Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas » et « La Crucifixion de saint Pierre » du Caravage. Je suis seulement malheureux de n’avoir pas été convié à découvrir avec eux cette extraordinaire confrontation que j’ignorais de trois œuvres peintes vers 1600 par deux peintres strictement contemporains (Carrache a vingt ans de plus que Caravage, mais les deux hommes meurent au même moment : le plus vieux en 1609 et le plus jeune en 1610). Hervé et Jean-Marc ayant tout dit, je ne vois que deux observations à formuler.

    La première, c’est que ces peintres et ces œuvres que tout oppose sont dans cette chapelle miraculeusement et pour toujours inséparables ! Car pour moi, loin de la contredire, l’œuvre édifiante du vieux peintre à la piété sage sert la force extraordinaire des œuvres renversantes du jeune qu’une foi violente doit habiter. C’est un peu comme si, en 1870, un curé gonflé avait, pour voir et pour que ça pète, confié la décoration d’une chapelle de son église paroissiale à un peintre saint-sulpicien et à un peintre réaliste (Courbet, pourquoi pas).

    Et je trouve saisissante, c’est ma seconde observation, la lecture du récit par saint Paul lui-même de sa conversion (Ac 22, 3-16) : 

    « Donc, comme j’étais en route et que j’approchais de Damas, vers midi, une grande lumière venant du ciel m’enveloppa soudain. Je tombai sur le sol, et j’entendis une voix qui me disait : ‘Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? ‘ Et moi je répondis : ‘Qui es-tu, Seigneur ? »

    Le Caravage n’a rien imaginé : avec la puissante technique nouvelle qu’il a inventée, il a crûment représenté ce qu’il a lu. Il ne cherche pas à édifier : il donne à voir. 
    Thierry Mignon

    Aimé par 3 personnes

  6. Merci à tous nos commentateurs pour tous leurs apports. Un vrai bonheur pour moi, et je pense pouvoir dire pour nous. J’en profite pour renouveler mes remerciements à Hervé sans la suggestion duquel je serai passé à côté de cette heureuse escapade.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire