
par Benoît Hamot
Deux événements, à New-York et à Magdebourg, les 4 et 20 décembre derniers, mettent en lumière une évolution surprenante des actes terroristes et des réactions provoquées, qui sont indissociables : en effet, le but poursuivi, c’est précisément de provoquer des réactions. Or ces actes sont assez particuliers quant à leurs intentions, et ont donné lieu à des réactions contrastées et surprenantes [1] ; ils nous invitent à y réfléchir.
Constatons avant tout les différences, abyssales : l’américain Luigi Mangione est érigé en héros par des assurés sociaux qui se disent lésés par leur compagnie d’assurance, dont le PDG, Brian Thompson, a été assassiné par balle en pleine rue. Le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen suscite une réprobation générale pour avoir foncé au volant d’une voiture en plein cœur d’un marché de Noël, tuant au hasard cinq personnes et en en blessant plus de deux cents autres. À en croire les réactions publiques, nous aurions d’un côté un « héros justicier », de l’autre un « monstre psychopathe ». Quant aux ressemblances, elles peuvent être décelées à condition de les regarder dans un miroir, c’est-à-dire de façon inversée : les réactions publiques se polarisent d’un côté contre la victime (Brian Thompson), de l’autre contre le bourreau (Taleb A.)
Pour Luigi M., il s’agissait de dénoncer la politique d’une organisation jugée menaçante et injuste : la société United Helthcare, principal assureur de santé aux Etats-Unis. On peut déjà avancer que derrière la privatisation de l’assurance santé aux Etats-Unis et ses pratiques critiquables, c’est une certaine logique capitaliste ou libertarienne qui est mise en question. Pour Taleb A., en massacrant des innocents qui n’y peuvent rien, c’est l’Arabie Saoudite qui est indirectement visée, et derrière cet État théocratique, c’est l’Islamisme, pour lequel l’apostasie est un délit passible de la peine de mort.
Bien entendu, l’objet de ce billet ne cherche en aucun cas à justifier des actes criminels. Cela ne doit pas nous empêcher de prendre en compte les revendications de ceux qui les ont commis. Si la méthode employée n’est pas acceptable, force est de constater que les motivations sont considérables, et le diagnostic de « folie », notamment avancé à l’encontre de Jawad A., est une façon trop commode de détourner le regard. Car il est vrai que les théocraties islamiques, et notamment l’Arabie Saoudite, pratiquent des assassinats ciblés à l’encontre des apostats bénéficiant à l’étranger du statut de réfugié politique : on se rappellera l’affaire Jamal Khashoggi, les menaces à l’encontre de Ayaan Hirsi Ali, etc. Que le psychiatre en activité Jawad A., connu pour son aide aux demandeurs d’asile, ait pu développer une forme de paranoïa, c’est plus que probable, mais cette dérive repose sur des faits établis. Il en viendra à publier sur X, quelques mois avant de passer à l’acte : « Existe-t-il une voie vers la justice en Allemagne sans faire exploser une ambassade allemande ou égorger au hasard des citoyens allemands ? Je cherche cette voie pacifique depuis janvier 2019 et je ne l’ai pas trouvée.[2] »
C’est bien ce qui devrait poser question : pourquoi ne l’a-t-il pas trouvée ? Et pourquoi Luigi M. ne l’a-t-il pas trouvée non plus ? Il me semble que ces deux événements dérivent d’une dégradation des rapports entre les pouvoirs et les administrés et d’une confusion généralisée, touchant aussi bien les démocraties libérales et les théocraties. Par réaction, un nombre croissant de personnes ne se sentent plus traitées équitablement et veulent se faire entendre. Nous avons quitté la vision kitsch et optimiste d’un avenir où chacun aurait droit à son quart d’heure de célébrité (Warhol) pour assister, dans le présent, à une succession de quarts d’heures de cauchemars. Pour parvenir à la célébrité recherchée, c’est-à-dire au « buzz » mesuré en nombre de visions éphémères dans le flux des actualités, les victimes doivent être aussi nombreuses et indifférenciées que possible (à Magdebourg), ou bien c’est la victime choisie par le bourreau qui doit être d’importance (à New-York). Mais chaque tuerie est oubliée lorsque survient la suivante, malgré l’affirmation d’un « devoir de mémoire » qui peine à s’imposer.
Mais derrière ces actes spectaculaires, les revendications ont-elles été prises en compte ? Lors des procès d’assise, la tendance actuelle est d’écouter les victimes et leurs collatéraux quand les procès concernent les acteurs des crimes perpétués. Si les victimes doivent être écoutées, entendues, soutenues, réconfortées, ce n’est pas le lieu adéquat. Dans le cas des attentats terroristes, les accusés ont particulièrement « mérité » leur quart d’heure de célébrité sur la scène judiciaire : il est chèrement payé, et ce quart d’heure n’est pas un cadeau ! De plus, parmi la multiplicité et la variété des crimes commis, les actes terroristes justifient d’être particulièrement pris en compte, car ils interviennent toujours au terme d’une surdité volontaire, ou d’une forme d’immobilité justifiée d’une façon ou d’une autre par des décideurs politiques souvent éloignés des réalités, qu’ils soient intéressés avant tout par leurs plans de carrière ou aveuglés par une idéologie. Mais si les terroristes s’inscrivent toujours dans un cadre politique, leur procès n’est pas politique, dans le sens où ce sont les actes qui sont jugés, et non les idées. Il ne s’agit donc pas de « procès politiques ». Il faut alors distinguer le message exprimé par les terroristes et les actes commis : la fonction du procès est de rappeler la loi et de l’appliquer, et non d’écouter des revendications politiques. Ce débat doit donc avoir lieu, lui-aussi, sur une autre scène.
Ces deux affaires récentes ont ceci de particulier que les idées qui les ont motivées sont partagées par une grande partie de la population. Alors pourquoi recourir à une violence spectaculaire a-t-il été jugé nécessaire par les terroristes ? Cette violence peut être rapprochée d’un sacrifice, mais dans un cadre traditionnel, le sacrifice est une institution fondatrice du droit. D’une certaine façon, on peut considérer que le processus démocratique, consistant à élire des représentants politiques, relève également du rituel et du sacrifice, mais ici, il semble avoir été perpétué à l’envers : de la part d’un individu, contre le collectif. Le terrorisme consiste à réaliser des sacrifices « sauvages », non encadrés par la loi et le rite. Ce retournement est-il le signe de l’échec du processus démocratique ? Il est en effet symptomatique que nos dirigeants parviennent de plus en plus difficilement à décider (de decidere : trancher le cou de l’animal sacrificiel), et il est vraisemblable que les succès électoraux des mouvements d’extrême-droite, observables dans tous les pays concernés, résultent de l’attente de leaders capables de décider, de « trancher dans le vif ».
Un article récent de Jean-Marc Bourdin : « Hélas, la fin du droit, une prophétie qui s’avère… », (https://emissaire.blog/2024/12/10/helas-la-fin-du-droit-une-prophetie-qui-savere/) met en avant le constat d’une dégradation plus radicale encore. Constat dont les prémices ont été décrites par Carl Schmitt, entre Terre et mer, 1942, et Théorie du partisan, 1963. Mais en 1933, ce professeur prônait un État fort, justifiait une souveraineté surplombante, et même un dictateur créant le droit à travers ses prises de décision ! Ce qui est incompréhensible de la part d’un juriste de cette envergure, qui déclarait qu’un parti ne respectant pas la constitution, comme le parti nazi, devrait être interdit, et ce juste avant de s’y encarter. Les derniers moments de la république de Weimar, le spectacle d’un parlement incapable de former un gouvernement, c’est-à-dire de prendre des décisions nécessaires, ressemble à bien des égards à une situation que nous traversons aussi, et certaines aspirations actuelles émergentes au sein des sociétés démocratiques sont elles-mêmes difficiles à comprendre en dehors de ce constat : le besoin de décider. Le retour des dictateurs, ou de politiques se déclarant « illibéraux » s’explique par ce biais, mais aussi, et c’est un paradoxe, la fréquence des actes terroristes au sein des démocraties : ils constituent eux aussi une forme d’appel vers un état fort, capable de couper court aux discussions littéralement parlementaires, de celles qui s’estiment bien-pensantes et qui s’abstiennent de trancher, de peur de faire des victimes.
Lorsque les institutions ne sont plus aptes à opérer des sacrifices, ce pour quoi elles ont été fondées, certains individus s’en chargent à leur place, ce qui est aussi une façon de les rappeler à leurs obligations. Rappelons que le sacrifice, lorsqu’il est pratiqué de façon institutionnelle, n’est pas appréhendé comme un acte de violence, mais comme le moyen de protéger les membres d’une communauté contre le mal, qui se confond avec la violence :
« Les témoins mettront les premiers la main à l’exécution du condamné, puis tout le peuple y mettra la main. Tu feras disparaître le mal au milieu de toi. » (Deutéronome, 17, 7)
Le détournement de procès publics vers l’écoute des victimes, s’il relève de bonnes intentions manifestes, s’inscrit aussi dans le constat d’un affaiblissement général du droit. Il est l’expression d’une stratégie d’évitement de la décision, de la coupure, du sacrifice : « Mais les vertus, elles aussi, brisent leurs chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » (G. K. Chesterton, Orthodoxie, 1908). Ainsi, l’attention pour les victimes est certes vertueuse, mais en s’appliquant lors des procès, elle en vient à disloquer une institution indispensable à la cohésion sociale. Le corps social se disloque, ses membres « vagabondent », les vertus et les vices se confondent.
Dans son article, Jean-Marc Bourdin fait surtout référence à René Girard et Benoît Chantre (Achever Clausewitz, 2006), qui ne parviennent certes pas aux extrémités schmittiennes ; mais s’ils s’appliquent à s’en démarquer, c’est sans doute en raison d’une certaine proximité. Le présent article participe de l’appréhension commune d’une tendance inquiétante, qui ne peut s’inverser qu’au prix d’une plus grande lucidité avant tout. Pour les chrétiens, elle doit mener à une conversion, et non au retour vers des formes antérieures de prise de décision, mais on n’échappera pas au sacrifice pour autant. La citation du Deutéronome justifiant la lapidation peut alors s’entendre différemment : « Tu feras disparaître le mal au milieu de toi » ne s’adresse plus au corps social, mais à chacun d’entre-nous. Tel est, me semble-il, le sens de la scène extraordinaire et brillamment commentée par Girard de « la femme adultère » (Jean 8). Il s’agit, là encore, de la stricte inversion du sacrifice, et il est assez frappant que les mêmes termes puissent être employés à la fois pour justifier la lapidation et pour l’empêcher.
[1] Les erreurs d’interprétations les plus grossières proviennent des milieux d’extrême droite : l’AfD et le RN ont immédiatement assimilé Taleb A. à un terroriste islamiste, alors qu’il est proche de l’AfD et d’Elon Musk, et ouvertement hostile à l’Islam. Quant à Luigi M., la confusion atteint un niveau tel, et la polarisation politique au sein de la société américaine à la suite, que les partis ont préférés jouer profil bas alors que le tueur semble avoir rassemblé la majorité de la population derrière lui, comme le souligne un rapport publié par le Network Contagion Research Institute (Le Monde du 21 déc.2024 : Luigi Mangione, accusé de meurtre et héroïsé sur Internet : autopsie d’un phénomène viral.)
[2] Le Monde du 21 déc.2024 : Ce que l’on sait du suspect de l’attaque sur le marché de Noël de Magdebourg.
L’époque se caractérise en effet par la neutralisation des « puissances » sacrificielles traditionnelles. J’en ai parlé avec Denis Salas pour la justice, mais cela m’avait frappé aussi pour la politique, lors des émeutes de juin 2023 ; l’impuissance de l’état à rétablir l’ordre n’est pas de l’ordre de l’hésitation coupable, c’est l’impossibilité, comme tu le dis, de decidere, d’appliquer les vieilles recettes sacrificielles, parce qu’elles ont perdu tout crédit et toute justification. On peut transposer cela à la famille, la difficulté d’imposer aux enfants une discipline, qui se traduit dans le droit par la pénalisation des châtiments corporels, et à bien d’autres institutions. Nos hésitations devant l’agression russe (ou la violence de Tsahal) est du même ordre. Par contre, je n’avais pas relevé que ce vide institutionnel est de plus en plus rempli par des citoyens mécontents, qui s’érigent en justiciers. C’est, comme tu le dis, une véritable inversion du mécanisme sacrificiel. Il y a là quelque chose des 2000 porcs qui vont se noyer dans la mer (Marc 5,13), l’homme démoniaque étant libéré de son mal. Me frappe aussi la dualité du phénomène : la perte de pouvoir du sacrifice est profondément réjouissante. L’anarchie que cela libère, particulièrement inquiétante. Mais c’était écrit, non ?
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Hervé, nous somme d’accord sur l’essentiel bien sur, à quelques détails près. La perte du pouvoir du sacrifice est réjouissante, comme tu le dis, par ce qu’il relevait du mensonge et de la méconnaissance du processus, mais elle est trés inquiétante dans la mesure ou le sacrifice avait été remplacé, depuis et par l’effet de la Révélation chrétienne, par la capacité du politique à prendre la place du religieux sacrificiel pour prendre les décisions collectives nécessaires. Nous ne pouvons pas vivre ensemble sans déléguer des représentants aptes à prendre des décisions, qui sont toujours difficiles, qui contiennent toujours une part de violence, mais qui ne peuvent pas simplement être mises sur le même plan que « les vieilles recettes sacrificielle », comme tu l’écris. C’est un aspect que je dévellope dans un article qui fait suite à celui-là, et qui sera publié dans 3 semaines me dit Jean-Louis. Son titre: La décision. Il s’agit d’un commentaire sur une déclaration de Girard: « La décision et le sacrifice sont liés en toute chose » et sur la pensée politique de Simone Weil et sa « Note sur la suppression générale des partis politiques »: ceux là même qui empêchent actuellement la formation en France d’un gouvernement apte à prendre des décisions. On peut trouver le texte remarquable de Weil sur internet. Nous aurons donc le loisir d’en reparler…
Sur le rejaillissement de cette crise (que tu nommes apocalyptique) sur la famille, je te suis : je me suis encore disputé avec une psychologue qui montait sur les grands chevaux de sa « science » pour accuser une mère qui avait eu l’heureuse initiative de marquer des limites aux agissements insupportables de sa fille…
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Traquer le sens de l’insensé, c’est entrer dans un piège sans être sûr d’en sortir. Benoît Hamot s’y risque à propos de l’attentat commis à Magdebourg par Taleb Jawad al-Abdulmohsen et du crime perpétré à New York par Luigi Mangione : s’en sort-il ou s’y perd-il ? Impossible de le savoir sans le lire, mais difficile de le savoir en le lisant.
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En réponse à Anonymous (c’est dommage… l’indifférenciation vous plait?). C’est un risque effectivement, mais qui doit être pris à mon avis (on s’en serait douté…). Quant à votre avis sur la question, vous le donner d’emblée en employant le terme « insensé ». Le sacrifice a toujours été méconnu, c’est à dire défini comme « insensé », mais Girard nous a affranchi, et depuis, nous pouvons sans crainte penser le sacrifice à sa suite, c’est à dire précisément, que nous n’avons plus besoin d’employer ce terme. Cela vaut pour le sacrifice, bien sur, mais aussi pour la folie, qui ne doit plus être considérée comme « insensée », car Girard nous a montré dans le même temps, tout en dévellopant sa théorie, qu’elle ne l’était justement pas. Le suivre dans cette voie, c’est donc non seulement nous permettre de résoudre certaines crises sociales, mais aussi la folie (et la « possession démoniaque »), que l’on s’obstine encore à ranger dans le tiroir des maladies, alors qu’elle est constitutive de notre humanité.
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Merci Benoît de ce billet très profond qui donne à réfléchir. Le sacrifice hors du rituel institutionnalisé par une religion civique ou par la justice pour exprimer une revendication politique me semble être effectivement très dangereux. A noter la confusion entre sacrifice de soi et sacrifice de (ou des) autre(s) dans les attentats suicides et la tribune médiatique qui garantit au sacrificateur se sacrifiant une audience globalisée.
Parmi les différences, à noter que Mangione a perpétré son acte de manière à pouvoir y survivre et à continuer de s’exprimer devant les tribunaux médiatique et judiciaire en plaidant non coupable en raison du bien fondé de son motif revendicatif.
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Cher Jean-Marc, bien sur, le cas Mangione est trés différent aussi pour la raison que tu écris. Serait-il moins désespéré,ou moins fou que Taleb Jawad al-Abdulmohsen? Il est difficile d’aller plus loin dans le jeu des comparaisons sans entrer dans des considérations psychologiques et culturelles délicates, et ce n’était pas le but de mon article. C’est la relation problématique entre l’Etat et les citoyens que je voulais souligner, à l’heure où les dirigeants se fichent de la loi et des traités (Trump, Poutine…) et peuvent être considérés comme des délinquants, et où des citoyens de base sacrifient et se sacrifient (cette confusion que tu soulignes aussi trés justement) pour rappeler l’Etat à ses obligations, c’est à dire à la loi, on assiste à une inversion des rôles que je trouve inquiétante. Quant aux motifs revendicatif, ils doivent être considérés à mon avis sans aprioris, je ne sais pas si l’un est plus juste que l’autre, ou s’ils sont injustes. Mais ils posent des questions et appellent une réponse. Le fait que Mangione ait plus d’audience, plus de soutien populaire que Taleb A., cela ne doit pas entrer en ligne de compte.
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Cher Benoît, comme mes camarades du blogue, j’ai trouvé votre réflexion sur l’extension du terrorisme intéressante : vous pointez un symptôme, un de plus, d’une situation pré apocalyptique marquée par l’affaiblissement du droit, ignoré ou bafoué par ceux qui ont un véritable pouvoir de décision, vous citez Poutine et Trump, ceux-là sont hors d’atteinte de la justice par leur fonction quand d’autres dirigeants ont eu à répondre de leurs actes devant un tribunal. Je comprends très bien ce que dit Hervé qui a comme horizon l’apocalypse, tous ces faits nous signalent qu’elle a commencé et pour le dire en termes girardiens, en effet, « tout est écrit« . Le christianisme a déréglé le mécanisme victimaire, a privé les hommes et leurs institutions de leurs « béquilles sacrificielles », la violence unanime est donc privée d’exutoire, elle devient réciproque et monte aux extrêmes. Satan n’expulse plus Satan. Il se déchaîne, au contraire, etc.
Bon. Mais en lisant les commentaires et en vous relisant, je suis très mal à l’aise. Le terrorisme n’est pas la figure que prend la politique ni même la guerre aujourd’hui vu que l’acte terroriste est la négation de l’acte guerrier, il en est même la monstrueuse caricature, puisqu’au lieu de mourir pour économiser des vies, le terroriste meurt pour tuer le plus de monde possible. Et donc, je suis choquée que vous puissiez écrire que les actes terroristes justifient d’être particulièrement pris en compte (comme actes politiques) car ils interviennent toujours au terme d’une surdité volontaire (…) justifiée d’une manière ou d’une autre par des décideurs politiques souvent éloignés des réalités, intéressés avant tout par leur plan de carrière ou aveuglés par une idéologie. Bref, vous ne voulez surtout pas justifier des tueries, celles qui viendraient de « citoyens mécontents érigés en justiciers » mais vous envisagez quand même de leur donner un sens politique, comme s’ils étaient une réponse (la seule possible ??) à la surdité et à l’apathie des décideurs.
Et le plus choquant, pour moi, c’est cette phrase de commentaire que vous adressez à Jean-Marc, elle a motivé ma réaction : « Quant aux motifs revendicatifs, ils doivent être considérés à mon avis sans a priori, je ne sais pas si l’un est plus juste que l’autre ou s’ils sont injustes. Ils sont des questions qui appellent une réponse. » Cher Benoît, quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ??
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Chère Christine. Je pensais avoir pris les précautions nécessaires pour ne pas être compris de travers, je constate à vous lire que cela n’a pas été suffisant. En séparant les crimes – dont ces actes terroristes, absolument et particulièrement condamnables – et leurs motivations, je dis simplement qu’ils correspondent toujours à une cause qui doit être regardée en face. Je signifiais par là que relèguer ces motivations dans le tiroir de la folie (sous entendu: du non-sens) cela revient à céder à la facilité. Les actes « fous », « monstrueux » doivent aussi faire l’objet d’attention et d’une analyse, que la théorie mimétique permet précisément de mener à bien. Il nous faut donc s’y atteler.
En écrivant : »Quant aux motifs revendicatifs, ils doivent être considérés à mon avis sans a priori, je ne sais pas si l’un est plus juste que l’autre ou s’ils sont injustes. Ils sont des questions qui appellent une réponse.« , je pars du principe d’une stricte séparation entre les actes (condamnables, faisant l’objet d’un procés et d’une punition), et les motifs, les revendications: or celles-ci ne peuvent faire l’objet d’une condamnation (puisqu’elles ne sont pas des actes), sauf dans le cadre de procés politiques, qui ne peuvent avoir lieu dans le cadre d’une démocratie digne de ce nom.
En l’occurence, revenant aux deux exemples cités, l’une des revendication portait (semble-il: car cela reste à éclaircir) sur une meilleure protection des refugiés politiques vis à vis de leurs pays d’origine, dont les dirigeants commanditent des tueurs pour les éliminer. L’autre portait sur les pratiques contestables d’une société privée d’assurance santé, que la plupart des américains jugent également scandaleuses.
Les revendications en général, quels que soient ceux qui les énoncent (et donc y compris les criminels), peuvent être et doivent être considérées en faisant abstraction des actes éventuels qui les ont suivis, même si cela nous est difficile, au risque précisément de mener à des passages à l’acte de type terroriste, qui, de fait, se multiplient au sein des démocraties. Il me semble qu’ils se multiplient parce que les démocraties (les citoyens et leurs représentants) peinent d’une part à les entendre, et d’autre part, parce qu’elles peinent à tracer des limites à la violence, en la réprimant comme elle le mérite, et même comme elle le cherche (car le déliquant est à la recherche d’un juste punition). Si l’Etat répugne à exercer son monopole de la violence, alors ce sont des individus (les terroristes) qui passent à l’acte. Nous sommes donc un peu dans la situation de ces braves qui déclarent: « je méprise le danger, je refuse de le fréquenter ». Je pense qu’il faut au contraire le regarder en face (le danger, le mal, la violence), c’est la seule possiblité qui nous reste pour éviter l’engrenage de ce que l’on aime ici à appeller: une dérive apocalyptique.
Bien entendu, ma position n’est ni de droite, ni de gauche, ni belliqueuse, ni pacifiste, mais celle d’un centriste et d’un modéré qui aspire à la paix, mais qui considère que la paix n’est pas un droit qui nous serait acquis en raison de notre « gentillesse » ou de notre bienpensance. Je suis le premier à le regretter, par ce que pour ma part, je suis plutot gentil… (j’espère vous avoir rassurée?)
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Désolé de devoir encore contredire encore Christine et Hervé, qui concluait : « Mais c’était écrit, non ? » en répétant ce que j’ai développé souvent, aussi je n’insisterai pas longtemps : ce qui était écrit, il y a plus de 2000 ans, c’est « En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas, que toutes ces choses ne soient arrivées. » (Mt.24, 34) et cette génération là est passée depuis longtemps, avec « ces choses » annoncées : Passion er Résurrection de Jésus, destruction du Temple et fin des sacrifices rituels, essaimage de la Parole. Depuis, nous sommes libres, parce que l’eschatologie judaïque est parvenue à son terme, et il n’en existe pas d’autre. L’imitation de cette eschatologie par le catholicisme, l’Islam, le protestantisme évangélique (qui cocréera une branche du mouvement sioniste déterminée à reconstruire le Temple), le communisme et l’orthodoxie russe (soutien de Poutine) est non seulement une interprétation fallacieuse des textes, mais elle nous mène vers une catastrophe mondiale. Catastrophe évitable, parce que ce qu’elle n’est justement pas l’Apocalypse qui elle, est inévitable : c’est la Révélation, qui a eu lieu, et qui se poursuit dans le monde. Girard est toujours resté ambigu à ce sujet, et c’est aussi la clé de son succès populaire (on ne peut le lui reprocher). Je suis donc d’avis que la reformulation de sa pensée à travers Dupuy est plus précise et plus juste : il suffit de citer les titres de ses ouvrages pour la résumer : Pour un catastrophisme éclairé – Avions-nous oublié le mal ? – La guerre qui ne peut pas avoir lieu… Je sais que je ne vous convaincrai pas, et que seul le spectacle de la lutte à mort entre ces eschatologies concurrentes le peut, bien que vous réussissiez encore à l’interpréter comme un signe apocalyptique. Et là nous pourrons nous rejoindre, peut-être, en convenant que le singe de Dieu aura réussi à imiter l’Apocalypse elle-même. Cette image en miroir est certes parfaitement ressemblante, mais vous remarquerez peut-être alors qu’elle est strictement inverse à l’original, que le triomphe du Mal remplace celui du Bien : mais il sera trop tard. Entre autres confusions du même ordre, Hervé, il ne faut pas confondre « le pouvoir du sacrifice » et le pouvoir de la décision, en dépit de l’étymologie (decidere), si intéressante en effet, ce qui sera dévellopé dans mon prochain article. Car nous sommes non seulement libres de décider de notre destin, et ce depuis l’Apocalypse précisément, mais nous devons surtout endosser cette responsabilité sans nous satisfaire passivement d’un « c’était écrit ! ».
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Christine. Bien entendu, la « réponse terroriste », selon votre formule, n’est ni politique, ni la seule possible – et je suis attristé que vous suggériez que telle pourrait être ma pensée – car elle n’est tout simplement pas une « réponse », mais une question béante qui nous est posée, et à laquelle je cherche bien modestement un sens. Car je ne crois pas à l’hypothèse de l’acte insensé: il me semble que Girard a précisément donné un sens à l’indifférenciation mimétique et à la folie. A nous de le suivre et de prolonger sa pensée, en l’appliquant au réel.
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L’idée folle du christianisme a encore de belles années devant elle, si on en reste à la confusion du scandale sans savoir en discerner l’erreur qui donnerait à penser qu’expliquer et comprendre la transgression serait à même de la justifier.
Comme pour les évaluations scolaires entendues comme des discriminations ou les transgressions des giradiens de paypal qui usent de la théorie mimétique pour justifier leur pouvoir hégémonique en réciproque aux délires woke à l’image des oligarques russes ou israéliens, il n’y a de réponse à ses dérives que par la police et l’éducation, être victime ne légitime plus la vengeance ni aucun pouvoir sacré, mais le pardon des offenses est le seul fondement à même d’accomplir la loi, ce qui ne l’abolit pas.
Il est vraiment temps, s’il reste quelques êtres de foi en la connaissance raisonnable du message chrétien, de comprendre que tendre l’autre joue n’est pas justifier le pire mais s’en protéger, avec tous les moyens alors légitimés.
« — À qui se rallier, à quels gens d’esprit ? s’écria Aliocha presque fâché. Ils n’ont pas d’esprit, ne détiennent ni mystères ni secrets… L’athéisme, voilà leur secret. Ton inquisiteur ne croit pas en Dieu.
— Eh bien, quand cela serait ? Tu as deviné, enfin. C’est bien cela, voilà tout le secret, mais n’est-ce pas une souffrance, au moins pour un homme comme lui qui a sacrifié sa vie à son idéal dans le désert et n’a pas cessé d’aimer l’humanité ? Au déclin de ses jours il se convainc clairement que seuls les conseils du grand et terrible Esprit pourraient rendre supportable l’existence des révoltés débiles, « ces êtres avortés, créés par dérision ». Il comprend qu’il faut écouter l’Esprit profond, cet Esprit de mort et de ruine, et pour ce faire, admettre le mensonge et la fraude, mener sciemment les hommes à la mort et à la ruine, en les trompant durant toute la route, pour leur cacher où on les mène, et pour que ces pitoyables aveugles aient l’illusion du bonheur. Note ceci : la fraude au nom de Celui auquel le vieillard a cru ardemment durant toute sa vie ! N’est-ce pas un malheur ? Et s’il se trouve, ne fût-ce qu’un seul être pareil, à la tête de cette armée « avide du pouvoir en vue des seuls biens vils », cela ne suffit-il pas à susciter une tragédie ? Bien plus, il suffit d’un seul chef pareil pour incarner la véritable idée directrice du catholicisme romain, avec ses armées et ses jésuites, l’idée supérieure. Je te le déclare, je suis persuadé que ce type unique n’a jamais manqué parmi ceux qui sont à la tête du mouvement. Qui sait, il y en a peut-être eu quelques-uns parmi les pontifes romains ? Qui sait ? Peut-être que ce maudit vieillard, qui aime si obstinément l’humanité, à sa façon, existe encore maintenant en plusieurs exemplaires, et cela non par l’effet du hasard, mais sous la forme d’une entente, d’une ligue secrète, organisée depuis longtemps pour garder le mystère, le dérober aux malheureux et aux faibles, pour les rendre heureux. Il doit sûrement en être ainsi, c’est fatal. J’imagine même que les francs-maçons ont un mystère analogue à la base de leur doctrine, et c’est pourquoi les catholiques haïssent tant les francs-maçons ; ils voient en eux une concurrence, la diffusion de l’idée unique, alors qu’il doit y avoir un seul troupeau sous un seul pasteur. D’ailleurs, en défendant ma pensée, j’ai l’air d’un auteur qui ne supporte pas ta critique. Assez là-dessus.
— Tu es peut-être toi-même un franc-maçon, laissa échapper soudain Aliocha. Tu ne crois pas en Dieu, ajouta-t-il avec une profonde tristesse. Il lui avait semblé, en outre, que son frère le regardait d’un air railleur. Comment finit ton poème ? reprit-il, les yeux baissés. Est-ce là tout ?
— Non, voilà comment je voulais le terminer : L’inquisiteur se tait, il attend un moment la réponse du Prisonnier. Son silence lui pèse. Le Captif l’a écouté tout le temps en le fixant de son pénétrant et calme regard, visiblement décidé à ne pas lui répondre. Le vieillard voudrait qu’il lui dît quelque chose, fût-ce des paroles amères et terribles. Tout à coup, le Prisonnier s’approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C’est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l’ouvre et dit « Va-t’en et ne reviens plus… plus jamais ! » Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. Le Prisonnier s’en va.
— Et le vieillard ?
— Le baiser lui brûle le cœur, mais il persiste dans son idée.
— Et tu es avec lui, toi aussi ! s’écria amèrement Aliocha.
— Quelle absurdité, Aliocha ! Ce n’est qu’un poème dénué de sens, l’œuvre d’un blanc-bec d’étudiant qui n’a jamais fait de vers. Penses-tu que je veuille me joindre aux Jésuites, à ceux qui ont corrigé son œuvre ? Eh, Seigneur, que m’importe ! je te l’ai déjà dit ; que j’atteigne mes trente ans et puis je briserai ma coupe.
— Et les tendres pousses, les tombes chères, le ciel bleu, la femme aimée ? Comment vivras-tu, quel sera ton amour pour eux ? s’exclama Aliocha avec douleur. Peut-on vivre avec tant d’enfer au cœur et dans la tête ? Oui, tu les rejoindras ; sinon, tu te suicideras, à bout de forces.
— Il y a en moi une force qui résiste à tout ! déclara Ivan avec un froid sourire.
— Laquelle ?
— Celle des Karamazov… la force qu’ils empruntent à leur bassesse.
— Et qui consiste, n’est-ce pas, à se plonger dans la corruption, à pervertir son âme ?
— Cela se pourrait aussi… Peut-être y échapperai-je jusqu’à trente ans, et puis…
— Comment pourras-tu y échapper ? C’est impossible, avec tes idées.
— De nouveau en Karamazov !
— C’est-à-dire que « tout est permis » n’est-ce pas ? » »
https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fr%C3%A8res_Karamazov_(trad._Henri_Mongault)/V/05
Que ceux qui osent traiter leurs ennemis d’antéchrist s’examinent avec les raisons de la foi, ils s’apercevront qu’ils ne savent pas ce qu’ils font.
Tout n’est pas permis.
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