Les frères amis

Marqués par les mythes qui nous représentent les frères ennemis comme au fondement de la civilisation, qu’il s’agisse d’Étéocle et Polynice dans la Thébaïde, d’Atrée et Thyeste, les monarques de Mycènes, parmi les justement nommés Atrides ou encore de Romulus et Remus dont l’opposition aurait été à l’origine de Rome, mais aussi Caïn et Abel bien entendu, voire Moïse et Pharaon, etc., nous en viendrions presque à oublier que la fraternité, troisième terme de notre devise républicaine, peut et doit être un sentiment pacifique générateur d’une joie profonde.

En cette période olympique, voici que le Figaro attire notre attention sur deux frères pratiquant au plus haut niveau le même sport, le tennis de table, qui se joue en individuel mais aussi en double : Alexis et Félix Lebrun. Si les épreuves de double invitent à la coopération contre l’équipe d’en face, les épreuves individuelles obligent à la confrontation. Fils d’un pongiste professionnel, les deux jeunes prodiges que trois ans séparent semblent appelés à se mesurer l’un l’autre jusque dans le choix de leurs prénoms qui ont en commun pas moins de quatre lettres (e, i, l et x), comme s’ils avaient été conçus dès leur naissance des sortes de doubles, des quasi-jumeaux que leur ressemblance physique semble au demeurant attester. D’une certaine manière, ils ont trouvé un seul moyen de se différencier en adoptant des techniques “pongilistiques” différentes : si Alexis a adopté la prise la plus fréquente du manche de sa raquette, Félix lui préfère la prise dite “porte-plume”, longtemps privilégiée par les pongistes chinois, les maîtres de la discipline.

Voués à la rivalité par la pratique de leur sport et la quête de la préférence paternelle, leur situation se complique encore par le fait que le cadet qui n’a pas encore 18 ans, est mieux classé dans l’élite mondiale que l’aîné qui est pourtant encore loin d’avoir atteint sa maturité de champion. Pourtant il semble bien qu’il n’y ait pas besoin de plat de lentilles entre ces Jacob et Esaü contemporains. 

Si l’on en croit une citation mise en exergue par le Figaro, l’aîné Alexis dénie tout sentiment de jalousie et se présente comme mu par l’émulation dans sa relation avec son frère à la carrière encore plus fulgurante que la sienne. Il l’exprime dans trois phrases remarquables : “Voir mon frère plus haut au classement, cela me motive à continuer de progresser. J’ai envie de m’entraîner encore plus dur pour aller aussi haut que lui, mais je ne sens pas de jalousie de le voir réussir. Je suis très fier de lui.

Admiration et émulation sont en effet deux rapports humains qui nous permettent d’éviter de sombrer dans les affres de la rivalité des doubles. Il est à noter qu’Alexis nous dit que son ambition n’est pas d’aller plus haut que Félix mais “aussi haut” que lui. Et il finit en exprimant la fierté que les succès de son cadet lui inspirent. Tout est dit avec une justesse et une simplicité réjouissantes de ce que peuvent être des passions joyeuses : désir de progresser, motivation pour endurer les efforts, refus de jalouser, fierté d’avoir pour frère un champion exceptionnel.

Alors que la locution “frères ennemis” est devenue un lieu commun, y compris dans le sport, la possibilité de frères amis, ce qui devrait être un pléonasme, trouve ici une belle formulation.

Au terme des compétitions olympiques de 2024 à Paris, Alexis n’a pas égalé Félix lors de l’épreuve individuelle : éliminé en huitièmes de finale, il s’est alors fait le premier supporteur de son cadet qui a glané en définitive une médaille de bronze. Mais le partage entre frères a bien eu lieu quelques jours plus tard à l’issue de l’épreuve par équipe masculine : avec leur compère Simon Gauzy, ils ont obtenu, cette fois-ci collectivement, la médaille de bronze.

8 réflexions sur « Les frères amis »

    1. Est-ce qu’on ne peut pas être aussi en rivalité entre frère et sœur ? Et donc, également, dans ce rapport fraternel dont les frères Lebrun donnent l’exemple, d’une imitation heureuse, d’une admiration généreuse, d’une émulation victorieuse ? Est-ce que l’identité de genre est plus significative dans les rapports de violence qu’elle ne semble l’être dans les rapports amoureux ?

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      1. En ce qui me concerne, je suis tenté de ne pas voir de différence, sauf à la marge comme dans la plupart des sports où l’affrontement est réservé à des compétiteurs du même sexe.

        Ta question me donne l’occasion de déplorer l’opposition entre fraternité et sororité. J’ai personnellement une sœur avec laquelle nous avons de très belles relations d’admiration mutuelle, enfin je peux le certifier de mon côté. Comment désigner ce rapport, puisque nous ne sommes ni frères ni sœurs mais soeur et frère ?

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    2. Pour quitter le voile de tristesse, reprendre la chanson de Maxime LE FORESTIER: « Toi, le frère que je n’ai jamais eu… » ou méditer la réponse de Jean-Marc BOURDIN, à la lumière de son expérience.

      Ce que je vais entreprendre Je suis l’ainé d’une fratrie de quatre enfants vivants et j’ai deux frères et une sœur.

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  1. Cher Jean-Marc, je t’encourage de tout cœur à célébrer votre « fraternité » à ta chère sœur et à toi, soit à laisser tomber ces scrupules qui ont l’air de concerner la grammaire mais qui sont surtout inspirés par une idéologie et la « doxa » ambiante. Etant née pour ma part dotée d’un frère jumeau, un alter ego davantage qu’un « double », et même un « alter » tout court plutôt qu’un « alter ego », je trouve la notion de « fraternité » parfaitement adaptée à cette situation tellement banale : être l’autre de quelqu’un ! Evidemment, le frère ou la sœur n’est pas n’importe quel « autre » : ni le prochain, au sens chrétien ; ni le lointain, celui dont on n’a jamais fini de faire la connaissance ; ni l‘alter ego, vu qu’une fille n’a pas le même « ego » qu’un garçon, des fois dans certaines cultures, on la prive d’ego ; c’est l’autre au sens de « si ce n’est toi, c’est donc ton frère« , c’est-à-dire l’autre au sens de « si c’est pas l’un, c’est l’autre » : en réalité, toujours le même « autre », celui qui de la naissance à la mort, reste le même, c’est-à-dire en permanence l’autre, celui qu’on n’est pas (c’est pas moi, c’est lui) et celui avec qui l’on est (frère ou sœur), qu’il soit présent ou absent, d’accord ou pas etc.

    Il me semble que la fraternité est une notion qui transcende toutes les autres notions par lesquelles on tente de discerner et de classer les relations humaines. La fraternité est constitutive d’une relation, qu’elle soit donnée ou construite. Il y a toutes sortes de fraternités depuis la fraternité biologique jusqu’à la fraternité humaine, d’essence chrétienne, en passant par la fraternité d’action etc. dont les femmes ne sont pas exclues. Alors qu’au contraire, la sororité leur est exclusivement réservée. Bien sûr, « sœur » est le féminin de « frère », on dit « l’âme sœur » et l' »esprit frère ». Mais la sororité, tu le dis, se pose en s’opposant à la fraternité. On a inventé au XIXème siècle la notion de prolétariat pour faire prendre conscience à une classe exploitée d’un certain rapport de forces. N’a-t-on pas inventé plus tard la sororité pour unir sous ce vocable un « genre » exploité et lui faire prendre conscience d’un certain rapport de forces ?

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    1. Une bizarrerie de WordPress : je ne peux pas  » liker » mais, sur mon portable, quand je veux voir qui a liké mon commentaire, je suis ajoutée à la liste. Ceci pour m’excuser.

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  2. Allo, la terre des commentaires sans inscription pour liker, résultat de mûres réflexions qui filent et disparaissent et réapparaissent alors qu’on se plaint qu’apparemment elles se perdent aux méandres virtuels inconnus.

    Ça n’a pas plus d’importance que cela au regard des sujets essentiels ici abordés, et permet au Wanderer d’expérimenter en solitaire la danse sur le fil indifférencié de toutes les vérités que pourtant cet espace permet d’exprimer.

    https://www.youtube.com/watch?v=Cv877FV16xY&list=RDCv877FV16xY&start_radio=1

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