Les apocalypses en question

par Benoît Hamot

Lecteur de Girard depuis la parution de « des choses cachées… », j’ai également été saisi par cette interprétation puissante du texte évangélique, et je l’ai adoptée, avec l’ensemble de la théorie mimétique qui constitue ma colonne vertébrale intellectuelle. En revenant sur certaines interprétations girardiennes, je reviens donc en même temps sur des conceptions qui m’habitaient. Je comprends donc que d’autres lecteurs de Girard puissent les soutenir. Cela étant précisé, ma critique peut continuer, je pense, sans scandaliser personne. Je ne cherche nullement à affirmer une différence, ce qui serait puéril.

Des apocalypses, il y en eut beaucoup. L’apocalypse de Pierre connut un succès majeur dès le IIe siècle, avant d’être considéré comme apocryphe à partir du IVe siècle, puis de tomber dans l’oubli. Oubli très relatif, car son influence – et notamment les descriptions terrifiantes des tourments de l’enfer appliqués aux damnés – s’étend à l’ensemble de la littérature occidentale, à commencer par l’épopée de Dante, les tableaux de Jérôme Bosch, et jusqu’au cinéma catastrophiste américain, à grand renfort d’effets spéciaux. Adolphe Lods publia une traduction de l’apocalypse et de l’évangile de Pierre après la découverte à la fin du XIXe siècle d’un manuscrit en langue grecque, il note :

« Cette conception, courante encore aujourd’hui, des enfers, l’apocalypse de Pierre n’a pas pu la puiser dans les traditions juives ou chrétiennes : c’est un emprunt aux fables qui circulaient dans le monde païen, en Grèce, en Égypte, à Rome. Il y a bien certains traits qui semblent être d’origine évangélique ou biblique, et la liste des crimes punis dans le séjour des damnés a une couleur chrétienne indéniable ; mais l’ensemble du tableau, l’idée même de ces tourments ingénieusement mis en rapport avec les péchés commis, rappelle bien plutôt les supplices du Tartare. L’apocalypse de Pierre paraît avoir été l’un des principaux véhicules des conceptions grecques sur la vie d’outre-tombe. »[1]

Précisément, le judaïsme est sans doute la seule religion qui ne dise rien sur « la vie d’outre-tombe », et les textes apocryphes ou gnostiques, que la religion catholique a eu l’intelligence et le soin d’écarter des textes canoniques, ont pour particularité de prédire ou de décrire un avenir individuel « d’outre-tombe » et un avenir collectif bien connu sous le nom de « parousie » : retour du Christ en gloire et résurrection des morts. Les textes apocryphes en font notamment grand cas, témoignant de cette attente imminente d’une « fin du monde » et d’un « jugement dernier » très présents au tout début du christianisme. Les dissensions internes étaient alors violentes entre les courants « asiatiques » et gnostiques – cherchant à concilier conceptions antiques et christianisme – et ce qui deviendra le catholicisme. Cette attente de la parousie réapparut régulièrement au cours des siècles (peste noire…).

L’invention de la force de dissuasion nucléaire, la logique de la terreur, le retour de « religions séculaires » totalitaires : cet état des lieux semble avoir conduit René Girard à établir un parallèle entre les textes apocalyptiques canoniques (essentiellement évangéliques) et la situation actuelle. Quelques disciples moins prudents ont interprété l’évangile de Jean dans ce sens, ce que Girard s’était prudemment abstenu de faire (à quelques détails près cependant). Girard a sans doute été influencé par I. Illich et J-P. Dupuy, dans sa tentative de déchiffrer le monde actuel et ses menaces. Mais le « catastrophisme éclairé » de Dupuy n’est en rien « apocalyptique » – dans le sens eschatologique du terme –, bien qu’il fasse référence au prophétisme juif, et notamment au livre de Jonas, et Illich, bien que prêtre catholique, développe une argumentation ancrée sur son expérience immédiate de la modernité. Pourtant, Girard tient à mettre en relation textes apocalyptiques et situation contemporaine.

Apocalypse signifie « révélation », mais dans le sens d’un message divin révélé à travers des visions, des rêves, des apparitions, des voix venues d’ailleurs. Dieu « révèle » quelque chose d’important à un homme, qui devient de ce fait prophète, éprouve la nécessité de transmettre le message à ses proches. Il s’agit généralement d’un avertissement : certains évènements critiques sont imminents, et le récepteur de la révélation doit l’annoncer à ses proches et provoquer une réaction en conséquence, afin de se sauver collectivement. Tel est le cas de l’apocalypse de Jean indiquant la nature des forces en présence dans la terrible guerre qui s’annonce, et la nécessité de fuir Jérusalem promise à la destruction.

Cette nécessité de fuite ou d’écart par rapport à une situation de violence relève de la logique dégagée par Blaise Pascal, rappelée fort à propos par Christine Orsini et Benoît Chantre : « Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. » Ce principe était déjà clairement exprimé dans l’évangile de Jean, où Jésus déclare devant Ponce Pilate : « Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage de la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » et la réponse de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn .18, 37) montre assez clairement l’étendue de l’incompréhension, et l’étanchéité entre les voies de la vérité et celles du pouvoir et de sa violence constitutive. Ces voies sont parallèles dans le sens où elles ne se rencontrent jamais, sinon pour se nier l’une l’autre, comme le souligne très justement Christine Orsini.

Mais il existe d’autres apocalypses, dont celle (sans doute faussement) attribuée à Pierre et qui ont une toute autre prétention. Il s’agit de visions eschatologiques. Elles servent, et ont toujours servi le pouvoir politique et religieux, mais également certains projets industriels, comme la conquête spatiale suivie de la colonisation de planètes, la cryogénie et la résurrection des morts portés par le cosmisme et le transhumanisme, comme le montre Michel Eltchaninoff[2]. Elles soutiennent les projets impérialistes à travers une représentation du monde comme terrain de lutte entre des forces mimétiquement opposées. Empire « du bien » contre Empire « du mal », ces positions étant bien entendu interchangeables en pratique. Ce n’est pas un hasard si Georges W. Bush est le seul homme d’État à avoir « pu prendre la mesure de son âme » en regardant son « ami » Vladimir Poutine « dans les yeux ». Tous deux se posent en fervents convertis – évangélique d’un côté, orthodoxe de l’autre – et en défenseurs de l’Empire du Bien menacé, et Poutine a beau jeu de justifier en 2001, devant son « ami », que la guerre de Tchétchénie concernait un adversaire islamique commun[3], personnifiant le Mal. Le fondement de leur idéologie est religieuse et politique, mais d’une religion pervertie par un fond païen, basé sur la crainte et sur la violence, une religion ennemie de la vérité, c’est-à-dire de ce qui se passe réellement dans le présent ou l’avenir proche, prévisible, au profit d’un projet eschatologique.

Cela se traduit politiquement par la négation du réel et la négation de l’autre. En l’occurrence, c’est l’actuelle négation de l’existence même de l’Ukraine, et donc des Ukrainiens, qui ne peuvent dès lors être considérés que comme les marionnettes de l’Empire du Mal, c’est-à-dire de l’Empire du Bien mimétiquement opposé… Le même processus s’est joué pour l’Empire américain à propos du Vietnam, suivi du même échec : car le Vietnam existait, et les Vietnamiens luttaient pour continuer à exister dans leur patrie, et non pour défendre le projet de l’Empire du Bien (ou du Mal) opposé : le communisme. Les Vietnamiens comme les Ukrainiens ne sont pas des marionnettes, et la guerre actuelle ressemble par maints aspects à la guerre du Vietnam. L’Afghanistan et l’Irak n’ont pas eu cette chance : il n’y avait pas de peuple suffisamment uni pour défendre une patrie divisées entre tribus et factions, patrie dont l’existence, de fait, n’apparait pas évidente.

Revenant à Girard et l’Apocalypse, il me semble que si l’analyse des rivalités mimétiques entre les Empires est susceptible d’être menée avec réalisme avec l’outil de la théorie mimétique, pourquoi convoquer des textes anciens initialement destinés à prévenir leurs contemporains sur un avenir proche ? En faisant passer ces textes pour des prévisions à très long terme, on risque de tomber dans le piège politique qui consiste à construire une eschatologie pour justifier une action en vue d’un « avenir radieux », promis par ces mêmes textes, après avoir triomphé des « forces du Mal », en s’appuyant sur l’origine présumée divine de ces apocalypses (c’est-à-dire le fait mystérieux de la révélation). Le problème, c’est que ce procédé se passe de toute démonstration et de toute justification s’appuyant sur le réel, c’est à dire sur le présent, le sensible, le prochain. En convoquant ces textes pour les détourner de leur sens initial, ne risque-on pas de provoquer un mélange indigeste entre une idéologie gnostique, de type apocalypse de Pierre, clairement eschatologique, et une pensée chrétienne ancrée dans le souci du prochain et l’analyse d’une réalité présente, politique et menaçante ?

Le même écueil menace ceux qui ne retiendraient qu’une approche purement mécanique, froidement logique de la théorie mimétique, ce qui peut aboutir à des affirmations délirantes, ce dont Luc-Laurent Salvador nous a donné un exemple édifiant. Le « mimétisme » est appliqué avec la même abstraction que la « dialectique » chère aux derniers marxistes, qui comme chacun sait, permet de tout expliquer, et donc de tout justifier… La théorie déconnectée du réel permet ainsi de conserver intacte les «  religions séculaires » – selon l’expression de Marcel Gauchet – qui n’en finissent plus de couver sous les cendres qu’elles ont provoquées.

Appréhender le réel, c’était, me semble-il, ce qui guidait la recherche mené par René Girard, et c’est là où se révèle son génie. Alors dans quel sens faut-il entendre son attachement à « l’apocalypse » ? Il serait parfaitement soutenable d’admettre que René Girard a reçu une révélation – c’est à dire une apocalypse dans le sens originel du terme –, ou autrement dit : opéré une conversion au christianisme sous l’impulsion d’une communication divine. Son œuvre n’aura été qu’une longue tentative pour la transmettre à ses proches, c’est-à-dire à « quiconque est de la vérité ». Mais si l’on suit cette option avec conséquence, il faudrait demander au Vatican d’entamer une procédure préparatoire en canonisation, ou tout au moins, une reconnaissance officielle de la valeur théologique de son œuvre. On s’oppose alors aux nombreux détracteurs, y compris chrétiens comme Pierre Manent, qui considèrent qu’à partir de la parution de « des choses cachées… », l’œuvre girardienne n’a plus aucune valeur intellectuelle, qu’elle entre dans le domaine du délire mystique. Seules les recherches girardiennes précédant cette date auraient un réel intérêt scientifique : d’où la « profonde déception » de ce philosophe, lecteur précoce de son œuvre, à l’encontre de René Girard.

Pour ma part, je considère que la théorie mimétique a une valeur scientifique et une importance comparable à la théorie de l’évolution de Charles Darwin, ou autrement dit, qu’elle pose de nouvelles bases pour l’ensemble des sciences humaines. Si dans le domaine de la biologie, la théorie de l’évolution et la théorie de la sélection naturelle ont sensiblement évolué par rapport aux conceptions initiales de leur auteur, c’est-à-dire qu’elles se sont perfectionnées avec les travaux de ses successeurs, il ne pourra en être autrement de la théorie mimétique. Pour la dégager de son ornière apocalyptique, c’est-à-dire de l’ambiguïté dans laquelle Girard nous a laissés – révélation sur les conséquences d’une situation donnée ou discours eschatologique ? – il faut accepter le fait de sa conversion personnelle en lien avec l’élaboration de son hypothèse scientifique. En l’acceptant, nous pouvons alors saisir et dégager ce qui pourrait être de l’ordre d’une confusion. Car je ne vois pour ma part aucune contradiction entre une démarche authentiquement scientifique et la réalité d’une révélation divine si l’on prend au sérieux la réponse de Jésus : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix. ». Car la science n’est rien d’autre qu’une recherche de la vérité. 

Il me semble que Girard, comme chacun de nous, est un homme de son temps, et qu’il reste jusqu’au bout imprégné de ses premières influences que Philippe Muray, dont il était proche, nommait « dixneuvièmistes » dans son ouvrage principal (Le XIXe siècle à travers les âges). Si Nietzche, Hölderlin, Wagner, Dostoïevski… ont bien été les grands « voyants » de la catastrophe totalitaire du XXe siècle à venir, elle aurait précisément à voir avec l’apocalypse dans le sens girardien du terme, que je crois impropre ou pour le moins anhistorique. Cette lecture interprétative girardienne revient à transposer les périls traversés par la petite communauté nazoréenne, restée dans Jérusalem au bord d’une guerre civile et guerre de libération mêlées, aux périls que nous traversons depuis l’invention de « la bombe » – évènement déclencheur de la pensée apocalyptique chez Girard –, suivie par l’évidence des périls annoncés par la catastrophe écologique. On peut comprendre que le succès d’une œuvre se nourrisse d’images fortes, influençant depuis deux millénaires la culture commune, mais si l’ambition girardienne est bien scientifique, il faut oser poursuivre son œuvre et préciser certains détails historiques à ce propos, ce qui ne remet nullement en cause les fondamentaux de la théorie mimétique.

Ainsi, il est tout à fait possible de souscrire à la pensée de Christine Orsini dans sa réponse du 2 avril, éminemment girardienne, tout en supprimant le terme « apocalyptique », car nous n’en avons tout simplement pas besoin :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence, c’est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée apocalyptique, exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition apocalyptique est centrale dans la théorie mimétique et c’est pourquoi elle entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

On obtient alors :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition centrale dans la théorie mimétique entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

Il reste la question épineuse soulevée par cette proposition : « donner du sens à l’Histoire », qui, selon la façon dont on l’interprète, peut être rapprochée d’une pensée eschatologique, qui assigne une direction (une ligne) et donc une fin à l’Histoire (un point de fuite). Or il est évident que nous ne connaissons pas l’avenir, bien que, ou précisément parce que, nous le construisons librement, avec ou sans l’intervention de Dieu. Cela nous apparait désormais comme une évidence, y compris du point du vue chrétien. Le personnage du deus ex machina appartient définitivement à la tragédie grecque. De ce fait, nous avons appris à nous méfier de nous-mêmes et a fortiori, de tous nos architectes en chef et autres metteurs en scène, et c’est en fin de compte cette méfiance radicale à l’égard de nous-mêmes qui a le plus de chance de nous réunir désormais. Si ce n’était pas le cas, l’article profondément pessimiste de J-L. Salasc – »L’éternel retour » – n’aurait pas produit une quasi-unanimité sur ce blogue.

Pour ma part, je ne pense pas que Girard ait été un pessimiste ou un optimiste – un tenant du « pire » ou de son « envers lumineux » –, mais que sa vision était avant tout portée par l’espérance. L’espérance que la vérité finira par triompher à travers les épreuves que nous ne pouvons éviter, et dont la guerre mondiale qui commence, avec le désastre écologique qui s’installe, sont les manifestations les plus tangibles.


[1] LODS A. (1893) L’évangile et l’apocalypse de Pierre, Paris, Ernest Leroux, fr.wikisource.org, p.109

[2] ELCHANINOFF M. (2022) Lénine a marché sur la lune, Actes Sud

[3] Voir l’article du Monde du 01 juillet 2001 Bush-Poutine, les yeux dans les yeux.

17 réflexions sur « Les apocalypses en question »

  1. Puisque je suis citée, permettez-moi de rectifier une chose : dans « Violence et Vérité », je n’ai pas dit que la violence et la vérité, qui ne sont pas du même ordre, seraient « parallèles », n’ayant alors, je crois, aucune chance de se rencontrer. Pascal parle de « cette étrange guerre que la violence livre à la vérité » et il m’a semblé que l’invasion de l’Ukraine et les mensonges qui l’ont précédée et continuent de lui faite cortège, pouvaient parfaitement incarner cette « étrange guerre ».
    La violence et la vérité, loin de « se nier », comme on me le fait dire, se renforcent l’une l’autre. Il m’a semblé aller de soi de référer la pensée de Pascal à la « montée aux extrêmes » selon Clausewitz en suivant la pensée de René Girard.
    Pour le reste de cet article, je pense que je ne serai pas seule à protester que ce n’est pas parce qu’une vérité est utilisée à des fins malsaines qu’elle cesse d’être vraie. Les lecteurs de Girard connaissent la formule de Chesterton, reprise par Bernanos des « vérités chrétiennes devenues folles ». Ce sont les hommes qui sont fous et violents, ce ne sont pas les vérités, même révélées, c’est-à-dire acceptées sans démonstration, par un acte de foi.
    Je pense enfin, pour ma part, qu’on ne peut amputer la TM de sa dimension apocalyptique, que les textes bibliques et précisément ceux qui sont « apocalyptiques » n’ont pas « fait leur temps », comme s’ils n’étaient que de leur temps, qu’ils ont une dimension prophétique…aujourd’hui avérée. Pour tout dire, ce remarquable article ne m’a pas convaincue.

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  2. Christine Orsini,
    Relisant votre remarquable article « Violence et vérité », je précise que mon développement n’était pas adossé sur le vôtre, mais principalement sur la phrase de Pascal que vous citez : « Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. » Bien entendu, votre connaissance de l’œuvre pascalienne est infiniment supérieure à la mienne, et je n’entrerai pas dans un débat sur cet auteur fameux.
    Je mettais simplement en rapport cette phrase de Pascal avec la question posée par Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Elle fait suite à la déclaration de Jésus, que j’estime essentielle, résumant d’une certaine manière sa mission : « Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage de la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » (Jn.18, 37). Certains spécialistes estiment que Pilate ne comprend vraiment pas le sens de ce que Jésus déclare : pour lui, « vérité » n’aurait littéralement aucun sens. N’étant pas spécialiste de ces questions de langage et de traduction, je ne saurais être plus précis sur cette affirmation, mais elle confirmerait la phrase de Pascal de façon particulière. Lorsque je vous cite, c’est à propos de votre emploi du terme « apocalyptique ». Mon article portant avant tout sur ce concept, que je soumets à la question.
    Je crois que ce sont les idées qui font l’histoire, et non la lutte des classes ou, d’un point de vue libéral, la recherche d’une optimisation de son propre intérêt bien compris : ce qui revient au même. C’est ma façon d’expliquer, entre autres, l’absurdité apparente de la guerre en Ukraine, qui je le crains, amorce une guerre mondiale qui peut fort bien déboucher sur une guerre nucléaire généralisée. Je vois donc les choses de façon sensiblement différente de la vôtre à ce sujet : non pas en termes de « violence contre vérité », mais d’idée contre idée. D’une certaine façon, je trouve le point de vue « violence contre vérité » trop philosophique, ou si vous préférez, trop conceptuel au regard de la situation critique que nous traversons. Par ailleurs, la citation de Chesterton, que vous citez, me semble être : « Le monde moderne est plein d’hommes qui s’en tiennent aux dogmes si fermement qu’ils ignorent même que ce sont des dogmes. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » Mais je n’ai pas son ouvrage sous les yeux. Et je ne vois pas très bien comment une vérité pourrait devenir folle… Cette idée bizarre, que vous citez mais semblez également contester, me dépasse.
    Poutine et la majorité du peuple russe poursuivent une « grande idée » – ce mélange de cosmisme et d’orthodoxie – qu’il convient de circonscrire et de prendre au sérieux si nous voulons nous en préserver. Le fait qu’un certain nombre de chrétiens adhèrent à ce projet, non seulement en Russie, mais jusque dans l’association RM, comme nous avons pu le constater sur ce blogue, nous oblige à approfondir « ce qui cloche » éventuellement dans la pensée girardienne. Nous savons tous qu’une frange conservatrice des catholiques adhère à sa pensée en raison de certaines positions jugées au contraire « réactionnaires » par ses détracteurs (défense des catholiques traditionnalistes adeptes de la messe en latin notamment), étant bien précisé que je n’adhère absolument pas à ce jugement et à ces anathèmes réciproques entre ce qui serait « la gauche » et « la droite » de l’Eglise. Girard est bien au-dessus de tout cela. Vis-à-vis de ces dérives toutes politiques, la phrase de Chesterton prend effectivement tout son sens, surtout la première partie : « Le monde moderne est plein d’hommes qui s’en tiennent aux dogmes si fermement qu’ils ignorent même que ce sont des dogmes. »
    Pour ma part, je pense que la confusion entre eschatologie et apocalypse est une cause principale de ces dérives, que je qualifie pour ma part de « politiques » (tenter d’appliquer des dogmes religieux par le biais d’une politique destinée à les imposer). Je m’en suis déjà abondamment expliqué sans devoir y revenir. Cela n’invalide en rien la pensée de Girard, bien au contraire, mais il s’agit de considérer ce détail – cette confusion–, car il est amplifié par nombre de ses épigones. Cette popularité de l’ « apocalyptique » s’explique aisément, car cette vision religieuse reste profondément impliquée dans la culture commune. Elle masque néanmoins, à mon avis, l’essentiel de la pensée girardienne et produit des effets indésirables si l’on tient avant tout à soutenir le projet scientifique clairement annoncé (hypothèse et théorie morphogénétique) tout en respectant ce qui relève de la conversion religieuse de son auteur. Dans cet effort, un examen critique des termes employés me semble nécessaire.
    L’œuvre de Girard n’est pas apocalyptique – ce qui ne veut strictement rien dire – mais elle est une apocalypse. Dans quelques temps, on parlera peut-être – je l’espère – de « l’apocalypse de René » comme on parle de l’apocalypse de Jean… (la mention « saint » est une option facultative…) – Je te vois sourire, cher lecteur, mais je suis vraiment sérieux ! – Bien entendu, Girard ne pouvait pas s’exprimer ainsi, au risque de passer pour un mégalomane (ce que Françoise Giroux, commentant le titre « Des choses cachées… » sans s’apercevoir qu’il s’agissait d’une citation, n’a pas manqué de lui reprocher….). S’il ne pouvait pas prétendre écrire une apocalypse, nous le pouvons néanmoins après lui, et ce avant même que la guerre nucléaire qui s’approche ne devienne réalité : car comme Dupuy le souligne, les prophéties ont pour but d’éviter la catastrophe, et non de prévoir le futur. Ce qui revient en pratique à dissocier absolument les termes apocalypse et eschatologie, que la plupart ici semblent avoir confondu.
    Bien entendu, j’ai conscience d’être en désaccord avec une frange importante, sinon majoritaire, des catholiques. Mon curé évoquait encore ce dimanche « la résurrection de la chair » en précisant bien qu’il s’agissait de nos corps… Je peux néanmoins dire le Credo (ce vieux texte de compromis imposé par Benoit VIII, il y a un bon millénaire…) sans sauter au plafond ou me mordre la langue, car pour ma part, je considère qu’il s’agit, dans ce passage, du corps du Christ ressuscité, auquel je ne me compare certainement pas. Mais je doute néanmoins que Jésus ait à redescendre un jour des cieux « pour juger les vivants et les morts », car il se manifeste déjà chaque jour à travers l’Esprit-Saint, ou autrement dit, à travers nous… Bref, je pense qu’il serait temps de dépoussiérer un peu tout cela, et René Girard nous sera encore d’une aide précieuse.
    Je conclurai, en plein accord avec vous, que les apocalypses n’ont pas fait leur temps, car des processus similaires à ceux qui sont décrits se répètent sans cesse. Car la répétition est une particularité principale de Satan, tellement ennuyeuse, banale, éventée… et pourtant toujours active : d’ailleurs, l’apocalypse de Jean nous l’avait annoncé (son retour dans mille ans)… A mon avis, nos points de vue ne sont pas aussi éloignés que vous semblez le croire.

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  3. Que de circonvolutions pour une idée folle, Girard a bon dos pour ne pas se coltiner l’idée évangélique en sa formulations anthropologique, autant dire romanesque :

    « Comme depuis le moment où j’étais éveillé et où je reprenais mon chagrin à l’endroit où j’en étais resté avant de m’endormir, comme un livre un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu’au soir, ce ne pouvait jamais être qu’à une pensée concernant Albertine que venait se raccorder pour moi toute sensation, qu’elle me vînt du dehors ou du dedans. On sonnait : c’est une lettre d’elle, c’est elle-même peut-être ! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je n’étais plus jaloux, je n’avais plus de griefs contre elle, j’aurais voulu vite la revoir, l’embrasser, passer gaiement toute ma vie avec elle. Lui télégraphier : « Venez vite » me semblait devenu une chose toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait rendues plus faciles. Si j’étais d’humeur sombre, toutes mes colères contre elle renaissaient, je n’avais plus envie de l’embrasser, je sentais l’impossibilité d’être jamais heureux par elle, je ne voulais plus que lui faire du mal et l’empêcher d’appartenir aux autres. Mais de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait qu’elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la satisfaction du désir moral était quelque chose d’aussi naïf que l’entreprise d’atteindre l’horizon en marchant devant soi. Plus le désir avance, plus la possession véritable s’éloigne. De sorte que si le bonheur, ou du moins l’absence de souffrances, peut être trouvé, ce n’est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher. On cherche à voir ce qu’on aime, on devrait chercher à ne pas le voir, l’oubli seul finit par amener l’extinction du désir. Et j’imagine que si un écrivain émettait des vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à une femme, dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant : ce livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit à cette femme que comme à cette pierre qui vient d’elle et qui ne lui sera chère qu’autant qu’il aimera la femme. Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant les relâche, et malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes, et dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment. Et j’aurais eu si peur, si on avait été capable de le faire, qu’on m’ôtât ce besoin d’elle, cet amour d’elle, que je me persuadais qu’il était précieux pour ma vie. Pouvoir entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations par où le train passait pour aller en Touraine m’eût semblé une diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé qu’Albertine me devenait indifférente) ; il était bien, me disais-je, qu’en me demandant sans cesse ce qu’elle pouvait faire, penser, vouloir à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse ouverte cette porte de communication que l’amour avait pratiquée en moi, et sentisse la vie d’une autre submerger par des écluses ouvertes le réservoir qui n’aurait pas voulu redevenir stagnant.  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Albertine_disparue.djvu/45

    Il me semble ici, ne faisant alors plus aucune différence entre eschatologie et apocalypse, que le renseignement apporté par la connaissance de soi-même et de notre fonctionnement social qui pourrait nous délivrer de sa pathologie, est un bouleversement intime tel qu’il ne peut s’exprimer que dans l’œuvre d’art, échappant à ce que Cyrulnik à propos de Girard qualifie de totalitaire, ou même d’Oughourlian réclamant un peu de sacré nécessaire à la survie humaine, pour éviter ce que la contingence évangélique entraine en nos êtres, et que je n’hésiterai pas personnellement à qualifier de néantisation apocalyptique ou, selon James Alison, le voleur dans la nuit nous enlève toute capacité à s’identifier, et donc à identifier autrui, en se définissant contre quelque chose ou quelqu’un, et Mr Hamot en sa recherche de sens tombe ici dans ce piège, nous laissant liberté d’accepter la perte de sens, le courage de la foi, qui s’engage sur un chemin qu’il ne pourra connaître qu’en l’empruntant, acceptant de n’être défini que dans le regard universel de l’Amour que nos êtres encore bestiaux ne connaissent pas, mais certains, et là est le point exact du choix de la foi, que Lui nous connait :

    « J’espère que nous voyons avec quelle richesse Girard nous prépare à cette période de vigilance de l’avent. Car l’ascétisme réel qui est suggéré est un ascétisme du sens. En tant qu’êtres humains, nous tendons désespérément vers le sens. Nous voterons contre nos intérêts, donnerons un statut divin aux charlatans, sacrifierons le bien-être des autres, dépenserons de folles sommes d’argent, n’importe quoi pour trouver un sens, ou pour nous agripper à un sens, ne pas subir la perte de toute signe suggérant que nous sommes « spéciaux », que nous valons quelque chose, pas comme eux, qui que ces « eux » puissent être. Quiconque conteste ou menace nos mythes de fondation nationale, d’appartenance raciale ou de signification sexospécifique sera considéré comme un ennemi. Et c’est un processus très frustrant d’assister à la perte de nos mythes nationaux – notre identité et notre appartenance – à la perte de notre différence raciale, de nos rôles liés au genre. Ou plutôt que de perte, c’est de lâcher prise qu’il s’agit. Car c’est ce que le mot grec que nous traduisons habituellement comme « pardon » signifie, littéralement ; lâcher prise. Alors, qu’est-ce que c’est, maintenant, que de ne pas se laisser distraire en combattant pour ou contre de telles choses ? Se soumettre, dans un monde où la cacophonie du cataclysme est plus forte que jamais et où le sens est combattu avec une violence de plus en plus visible, à un genre d’apprentissage qui nous prépare à accueillir en tant qu’invité bienvenu celui contre lequel nous pourrions sinon nous protéger comme si c’était un voleur dans la nuit ? C’est l’ascétisme d’apprendre à ne pas prendre trop au sérieux quelque identité que ce soit agrippée contre une autre, et à subir le silence, la perte de sens, la chute jusqu’à nous retrouver porté par un nom écrit dans le ciel[28]. »

    http://jamesalison.com/fr/girard-livre-de-lapocalypse/

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    1. Aliocha,
      Je crains de ne pas comprendre tout à fait le sens de votre message. Si vous pensez que je suis trop polémique, ou « trop ambitieux » (c’était l’avis de René Girard), et donc sujet à entrer en rivalité là où elle n’aurait pas lieu d’être, je vous donne entièrement raison. J’essaye de me soigner, mais c’est difficile… Je pense que le jour où mes recherches seront publiées, je cesserai de ronger mon frein. J’ai une dent assez longue contre le conformisme français en matière d’enseignement (je suis autodidacte, j’ai choisi de quitter l’enseignement général à 15 ans après avoir lu Ivan Illich, pour ne jamais avoir à « suivre un programme » en matière de lectures…), conformisme universitaire qui domine chez les éditeurs. Je compare les titres universitaires, qui sont un sésame exigé en sciences humaines, aux superbes médailles qui ornaient les poitrines des généraux soviétiques. Vis-à-vis du clergé, je me suis beaucoup calmé depuis ma jeunesse, à force d’avaler des couleuvres, on ne les sent plus passer. Veuillez me pardonner ; je tâcherai d’être moins critique à l’avenir. Soyez assuré en tout cas que je n’ai rien contre personne, mais seulement contre certains actes.

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      1. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, cher Benoit, et le sens de mon message ne signifierait simplement que la définition du sens ne nous appartient pas, même si désormais nous sommes à même de le discerner, ayant les lipases mentales nécessaires à la digestion de cette nourriture solide.
        Croyez-bien qu’il est certain que ce que nous partageons, et qui n’est que notre faiblesse, n’est que le signe de notre aptitude à nous exhorter réciproquement, et cela d’autant plus que nous voyons s’approcher le jour, veillant les uns sur les autres, pour nous exciter à la charité et aux bonnes œuvres. (https://saintebible.com/lsg/hebrews/10.htm)

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  4. Dans ses apocalypses, Jésus fait références aux apocalypses précédentes, celles des prophètes exilés à Babylone notamment. L’apocalypse de Jean est un long développement des précédentes, et notamment de cette annonce qui vaudra bien des ennuis à Jésus : « Détruisez ce temple et, en trois jours, je le réveillerai. » (Jn 2,19). Il est donc bien naturel que Girard convoque à son tour les précédentes apocalypses pour élaborer la sienne. Néanmoins, Jésus parlait du temple de Jérusalem et non du mur de Berlin, et Girard appuie son apocalypse sur l’existence de la bombe nucléaire, considérée comme l’émergence d’un nouveau dieu terrifiant, technologique et donc indiscutablement crée de main d’homme, mais réclamant lui-aussi des sacrifices, et notre soumission à sa logique paradoxale. La répétition d’un même schéma satanique à travers les âges n’implique pour autant ni le retour des mêmes objets, ni l’extrapolation d’une apocalypse sur la suivante (comme si Jean avait pu prévoir « la bombe »). La vie de Jésus est un évènement historique qui ne peut se comprendre pleinement en dehors des évènements traversés : ce n’est pas de la philosophie.
    Le fait qu’il existe un décalage temporel entre la Passion et la destruction du temple n’est pas en cause ici ; et c’est bien pour signifier le lien étroit entre ces évènements que la présence d’un tremblement de terre, le rideau du temple déchiré (masquant le sacrifice des animaux), etc. sont décrits. On doit pouvoir tenir compte de l’Histoire, c’est-à-dire du réel, sans être accusé de ressembler aux professeurs positivistes cherchant à recaler les évangiles, et dont Girard se moquait à juste titre…
    Néanmoins, je reconnais avoir coupé les cheveux en quatre dans ma réponse précédente, car la nuance entre une « pensée apocalyptique » et une « apocalypse » est trop ténue pour avoir du sens. Là n’est pas la question, et je reconnais cette erreur de ma part, due à mon côté obsessionnel…Les deux formulations me semblent légitimes pour caractériser l’œuvre de Girard. Ce qui me semble contestable, c’est le fait de nier la présence de faits et de situations historiques dont les apocalypses font état, et sur lesquelles elles s’appuient. Empire assyrien pour les prophètes exilés, temple de Jérusalem pour Jean, armes nucléaire et logique de la dissuasion pour Girard. Ces trois faits historiques sont autant de visages de Satan ; dans l’acceptation du terme que les lecteurs de Girard connaissent bien : « Les Evangiles affirment expressément que Satan est le principe de tout royaume. De quelle façon Satan peut-il être ce principe ? En étant le principe de l’expulsion violente et du mensonge qui en résulte. » (Le bouc émissaire, 1982, p.263).

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    1. Cher M. Hamot, vous affirmez des choses fortes et tranchés, puis vous semblez vous remettre en question dans vos commentaires.

      Votre distinction entre pensée apocalyptique et apocalypse, me semble très pertinente. Une pensée pourrait se laisser discuter sur sa véracité. La pensée en moins, dans l’expression, nous laisse pour ainsi dire pantois… Ce qui me semble assez bien correspondre à ce que je ressens à lire René Girard.

      Votre article me semble juste et bien exposée, du moins pour les principaux concepts que vous éclairez et séparez : apocalypses, eschatologique.

      Il manque peut-être (je lance des pistes de critiques positives) à exprimer le lien entre ces deux notions, malgré leur séparation, et en quoi elles peuvent être liées aussi à ce qui sauve.

      Sinon (je lance des pistes de critiques moins positives), vous qualifiez l’article de J-L. Salasc ‘L’éternel retour’ de profondément pessimiste, tandis que vous nous annoncez une énième guerre mondiale etc…

      Bien que je ne vois pas ce qui vous rend plus optimiste que M. Salasc, je suis prêt à vous croire sans preuve !

      Beaucoup moins clair par contre sont vos conclusions. Dans vos commentaires d’autres articles du blog, vous sembliez partant pour une participation active à la guerre. Et la conclusion que vous faites ici, m’apparaît dès lors être comme un appel à la guerre et à l’unanimité confiante de ‘nous mêmes’.

      Vous faites silence sur le ‘nous-mêmes’ implicite. Et je ne sais pas ce que vous entendez par là. Et le ‘nous mêmes’, du point de vue qui est le mien (je précise que je parle de la société Française/Mondialiste, dans la moyenne et à la louche, des années 80 à nos jours), ne m’a pas convaincu de lui faire crédit (et d’ailleurs il semblerait que ce soit réciproque !… tiens tiens tiens…).

      D’un autre côté, je m’interroge aussi sur ce que vous nommez une ‘méfiance de nous-mêmes’ (que je ne nommerais pas ainsi personnellement) et qui m’apparaît de plus en plus comme ce qui nous tient dans l’impossibilité de faire unanimité dans un mécanisme rituel bien connu.

      Mais bon, l’enrayement de certaines formes de mécanisme rituel, ne garantie pas de trouver la vérité (la paille dans l’œil du voisin masque facilement la poutre dans le sien). Et puis la vérité ne garantie pas qu’elle puisse éclairer d’autre personne que ceux qui la portent… ce qui est un fâcheux problème !

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  5. Il me semble que la lecture historique, que vous résumez par « La vie de Jésus est un évènement historique qui ne peut se comprendre pleinement en dehors des évènements traversés », tout en étant indéniable, n’exclut pas une dimension de révélation anthropologique qui dépasse ces événements. La destruction du temple symbolise aussi la destruction de tous les temples, de toutes les forteresses. Je suis sensible au commentaire d’Aliocha parce qu’il décèle, au-delà de ces références historiques, l’annonce d’un événement (pas au sens historique cette fois) qui nous amènera à renoncer au monde, à subir la perte, à traverser le deuil pour laisser derrière nous toutes nos idoles, tout ce qui rend ce monde si pénible à vivre et qui n’est nullement une fatalité. L’Apocalypse est un processus de transformation, ponctué par une crise qui doit rendre cette naissance à un nouveau monde, débarrassé de la violence et de l’injustice, possible. Nous avons amplement démontré (par notre histoire) que ce « quantum leap » dans notre humanité inaccomplie ne pouvait se réaliser par nos propres moyens. Aliocha le dit mieux que moi, parce qu’il a compris que cette prophétie ne pouvait conduire, lorsqu’on cherche à l’aborder par la raison seule, qu’aux dérives que vous dénoncez à juste titre. Aussi utilise-t-il le langage des poètes. Il a raison.
    Ce que je perçois chez vous, Benoît, c’est justement cette résistance, ce refus de la crise, de la remise en question, de la perte, du lâcher-prise, vous refusez de « subir le silence, la perte de sens, la chute jusqu’à nous retrouver porté par un nom écrit dans le ciel » (citation de James Alison par Aliocha). C’est malheureusement la condition pour pouvoir accéder à cette dimension purement spirituelle du texte. Personne ne prétend que c’est agréable, mais c’est nécessaire.

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    1. Merci, Hervé, d’ainsi évaluer mes approximations intuitives, donnant à entendre qu’il n’y a que la poésie du texte romanesque qui pourrait faire ressentir plus que comprendre les mouvements en spirale de la théorie mimétique, qui peuvent entrainer aux idées folles de qui voudrait en stabiliser l’oscillation mentale, alors qu’ils ne visent qu’à apaiser le cœur, ouvrant à la vision faramineuse que le temple est le corps de Jésus, que le mimétisme alors en cette apocalypse à laquelle il entraine les nôtres si nous en acceptons sa révélation sur nous-mêmes, est parfaitement retourné, et permet à nos êtres défaits de participer à sa résurrection, nous permettant alors d’avoir le pouvoir, témoignage tellement fantastique de la confiance qui nous est prêtée, d’imaginer une cohésion sociale enfin guérie de sa pathologie, si nous admettons ce renversement complet de nos êtres si bien décrit par Proust, cet évangéliste de la médiation interne :

      « Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa lecture personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire, que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont « l’impression » ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il s’agisse, sa figure matérielle, trace de l’impression qu’elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l’intelligence pure n’ont qu’une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. Non que les idées que nous formons ne puissent être justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule l’impression, si chétive qu’en semble la matière, si invraisemblable la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule d’être appréhendée par l’esprit, car elle est seule capable, s’il sait en dégager cette vérité, de l’amener à une plus grande perfection et de lui donner une pure joie. L’impression est pour l’écrivain ce qu’est l’expérimentation pour le savant, avec cette différence que chez le savant le travail de l’intelligence précède et chez l’écrivain vient après. Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu’on a atteintes en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que la pénombre que nous avons traversée. »

      https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_1927,_tome_2.djvu/25

      « 

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    2. Je vous vois, Hervé et Aliocha, transportés après avoir « lâché prise », portés par le ballon gonflé à l’hélium de la poésie pure vers les champs Elyséens, vers ce nouveau monde « débarrassé de la violence et de l’injustice », monde réel où je reste, pour ma part, misérablement empêtré : je le confesse humblement à vos pieds. Oui, je refuse de « subir le silence, la perte de sens » (je l’ai assez subi), et je ne sais même pas ce que « cette dimension purement spirituelle du texte » peut bien vouloir signifier. Je ne crois pas en la pureté, et je me méfie trop de ce que le mot « spirituel » recouvre. Vous me faites penser à ces prêtres, à ces gourous et à ces professeurs de sagesse et autres théologiens moqués par Veblen : « Un ministre du culte bien élevé peut traiter des affaires temporelles, mais il doit se tenir à un certain niveau de généralité : s’il a cultivé son sentiment des convenances homilétiques, il ne se permettra pas d’aller plus bas. […] Ces propos désintéressés donneront à entendre qu’on est le porte-parole d’un maître chez qui la curiosité des choses profanes ne va pas plus loin que la condescendance » (Théorie de la classe de loisir, p. 209).
      De mon point de vue, Jésus s’intéressait au contraire au profane, aux problèmes de son temps, aux situations concrètes subies par ses contemporains. J’ai déjà expliqué pourquoi le réel, le symbolique et l’imaginaire étaient inextricablement liés, et pourquoi, je ne suivrai pas Lacan dans sa tentative de faire et de défaire indéfiniment ces nœuds… J’ai mieux à faire de mon temps. La destruction du temple de Jérusalem est un nœud principal, cela suffit, et que vous le vouliez ou non, c’est un évènement historique considérable, indéniable, comme vous le reconnaissez aussi d’ailleurs. Vouloir me laisser le réel, le profane, pour vous réserver le symbolique, le spirituel, est-ce faire du lacanisme en amateur, ou bien prendre la pose de ces ministres du culte brocardés par Veblen ?

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  6. Mais bien au contraire, Benoît, nous vous réservons un grand espace symbolique et spirituel, vous y êtes bienvenu ! Du moins si vous pensez possible de l’occuper sans jouer à Lacan ou prendre la pose. Quant au monde profane, j’en revendique ma part ; je travaille, je me perds dans l’administration comme tout un chacun, le quotidien prend sa part de mon temps et de mon énergie. Quant à vous laisser le réel, pas question ! La dimension intemporelle du texte est tout aussi réelle que celle que vous reconnaissez. Ne confondez pas réel et matériel…

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      1. Aliocha. Je n’avais pas l’intention de répondre, mais l’énormité du contresens que vous formulez me démange…Vous plussoyez gaiement, mais confondez deux termes strictement opposés : autodidacte et inculte… Je vais devoir reprendre la pose du psychanalyste qui m’est reprochée, et m’interroger sur ce qui ressemble furieusement à un lapsus révélateur, que je vous laisse le soin de déchiffrer (soyons psychanalyste jusqu’au bout…). A moins qu’il ne s’agisse d’un apriori hérité d’une de vos établissements scolaires ? J’arrête là, au risque d’attraper des crampes, à force de tenir la pose que vous m’avez imposée… Passons à autre chose de plus positif je vous prie.

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    1. Cher Daniel,
      Bien sûr, Tresmontant est une référence principale dans mon travail. Dans sa lecture de l’Apocalypse de Jean, il s’appuie également sur les recherches de Jacqueline Genot-Bismuth, également hébraïsante et d’une grande érudition. Je suis familier de ses traductions des évangiles depuis fort longtemps, qui reprend un certain nombre d’erreurs présentes dans celles de l’Ecole Biblique de Jérusalem et de la TOB. Chouraqui est également excellent, et plus facile à lire, car la forme adoptée par Tresmontant est assez littérale, c’est-à-dire hébraïque… J’ai lu les deux ouvrages que vous citez sur l’Apocalypse de Jean, également ses ouvrages philosophiques ou théologiques: fidèles à la pensée de Teilhard de Chardin, ils sont également passionnants (L’Histoire de l’Univers et le sens de la création…) mais ce chercheur éminent est tellement prolifique et de plus, reprenant sans cesse ses idées principales sous différentes formes, que je n’ai pas tout lu… Je sais que Girard, qui regrettait de l’avoir découvert tardivement, a été très impressionné par Tresmontant. Je pense que s’il l’avait lu plus tôt, cela aurait sans doute infléchi son œuvre sur certains points.
      Merci pour votre intervention, tout à fait opportune dans le cadre de mon article.

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    2. Hervé. Puisque vous m’avez fixé dans une pose (la statue de Lacan ?), toute tentative de mouvement de ma part risquerait de vous faire rater votre dessin. A ce niveau d’incompréhension et de jugement péremptoire, il ne me reste que le silence à vous opposer.

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  7. Cher Benoit

    Je me permets de vous accompagner avec ces quelques lignes tirées de deux livres de Claude Tresmontant (je rappelle inlassablement les références à cet auteur à la suite de deux éloges succints faits par René Girard ; deux auteurs qui se complètent s’entremêlent…merveilleusement ).

    Ces livres sont : Enquête sur l’Apocalypse et Apocalypse de Jean avec un texte d’introduction qui devrait vous suffire.

    L’Apocalypse est un livre très obscur pour nous en cette fin du XXe siècle, comme il l’était déjà devenu pour Denys, évêque d’Alexandrie vers la fin du IIIe siècle, selon lequel  » plusieurs qui vivaient avant lui ont rejeté l’Apocalypse parce qu’ils estimaient que le livre est incompréhensible, qu’il n’est pas une révélation et qu’il est recouvert d’un voile épais qui en rend le contenu inintelligible « . Denys ne rejette pas l’Apocalypse, mais reconnaît qu’il dépasse son entendement et qu’il n’y comprend rien (cf. Eusèbe de Césarée, dans son Histoire de l’Eglise). Claude Tresmontant a travaillé pendant plus de vingt ans sur les correspondances entre l’hébreu de la Bible hébraïque et le grec de la Septante. Il a démontré ainsi l’origine hébraïque des Evangiles et de l’Apocalypse et la date, très proche des événements, de leur composition. Il en a donné une traduction entièrement renouvelée. Pour lui, si l’Apocalypse est un texte obscur, c’est parce qu’il a été écrit dans un langage chiffré, en pleine terreur, au cours des années 50, quand la petite communauté chrétienne naissante était persécutée à mort par la dynastie des Hérode et par les hautes autorités sacerdotales de Jérusalem. L’auteur de l’Apocalypse, qui s’appelait lohannan, fait allusion constamment à des événements – aujourd’hui complètement oubliés – mais bien connus des frères et soeurs des communautés judéennes auxquelles il s’adresse. Il connaît les Saintes Ecritures hébraïques par coeur et procède par allusions dans un langage parfaitement clair pour ses destinataires. La destruction, en 70, de Jérusalem, berceau du christianisme, explique que, très vite, ce texte soit devenu incompréhensible. Pour nous permettre de retrouver le sens de ces oracles de l’Apocalypse, Claude Tresmontant met sous nos yeux les textes d’un historien contemporain des événements, Josèphe, surnommé Flavius, et de Philon d’Alexandrie. Il traduit les textes de la Sainte Ecriture qui permettent de comprendre le langage de lohannan et il dégage les allusions aux faits et aux événements contemporains ou récents. lohannan, l’auteur de l’Apocalypse, était lui-même kohen, prêtre du Temple de Jérusalem. Il a été kohen gadôl, grand prêtre, en 36-37. C’est le même lohannan qui a fourni le dossier de notes, dont nous avons la traduction en langue grecque : l’Evangile de Jean. Il annonce, dans les années 50, c’est-à-dire quelque vingt ans à l’avance, la prise et la destruction de Jérusalem, qui aura bien lieu en 70, et Il demande aux frères et aux soeurs de la petite communauté chrétienne de Jérusalem de se sauver avant qu’il ne soit trop tard. Ce qu’elle fit avant l’année 66, commencement de la grande guerre entre les Judéens et les Romains. Jean-lohannan annonce la naissance de la nouvelle Jérusalem, qui est la Communauté (l’Eglise) elle-même, l’Epousée, la Chérie, non pas faite de pierres, mais avec des êtres vivants. Il fait appel à une interprétation ésotérique du Cantique des Cantiques et du rouleau d’Esther, familiers à cette époque-là. Philosophie de l’histoire qui annonce l’inéluctable destruction des empires, philosophie politique qui traite des rapports entre l’Eglise et l’Etat, l’Apocalypse est une prophétie déjà réalisée qui porte aussi sur l’avenir de la création.

    Peut-être suis je inopportun par cette intervention ? Dans ce cas veuillez m’en excuser.

    Bien à vous

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