Comment se fabrique une victime  

par Joël Hillion

Selon René Girard, dans les actes de violence collective, la victime émissaire est souvent « désignée » au hasard, « à l’aveugle », de façon anonyme, et le premier victimaire, lui aussi, doit rester anonyme : on ne doit jamais savoir qui a jeté la première pierre. La méconnaissance se nourrit de cette « invisibilité » et les bourreaux s’estiment innocents des crimes qu’ils ont commis tant que les auteurs ne sont pas spécifiquement nommés, authentifiés.

Ce schéma est courant, mais il n’est pas unique. Que se passe-t-il quand les bourreaux sont conscients de leurs actes, qu’ils sont déterminés à faire le mal, et que la victime est clairement choisie parmi leurs pairs ? Une illustration glaçante se trouve dans le livre de Robert Musil Les Désarrois de l’élève Törless(1906). Les jeunes apprentis tortionnaires de la noble institution de W. se nomment Beineberg et Reiting. La victime, plus soumise que consentante, est un malheureux adolescent sans caractère nommé Basini. Le témoin des sévices cruels infligés à Basini― viols et tortures ―, l’élève Törless, est un « bon garçon » qui mûrit à « l’école de la vie ».

La conclusion du livre fait froid dans le dos. Törless est devenu un homme au sortir de l’école. C’est la méchanceté ouvertement assumée et le sacrifice sciemment imposé qui ont construit son caractère. il est devenu un vrai « preux » !

Comme illustration, nous assistons à un lynchage organisé de main de maître par les petits tyrans en herbe. Voici comment le minable Basini est donné en pâture à ses coreligionnaires :

« Nous pourrions aussi le livrer à la classe [suggéra Reiting]. Ce serait sans doute le moins bête. Dans un tel groupe, si chacun fait sa petite part, il sera bientôt lynché. De toute façon, j’adore les mouvements de foule : personne ne songe à faire grand-chose, et les vagues ne s’en élèvent pas moins toujours plus haut, pour finir par engloutir tout le monde. Vous verrez : pas un ne lèvera le petit doigt, et nous aurons quand même un vrai cyclone ! En être le metteur en scène me plairait infiniment. » (*)

Il n’est pas étonnant que le livre de Musil ait passé, en son temps, comme la description de « l’école des nazis ».

Sous cet éclairage, on s’aperçoit que le nazisme ― exemplaire parmi tous les régimes tortionnaires ― repose sur un usage systématique et conscient du mécanisme victimaire. Après vingt siècles de christianisme, il est la manifestation que la Révélation a bien opéré, mais il en est la manifestation diabolique, une révélation à rebours, une régression infernale, la plus forte résistance à la « percée » de cette Révélation. Le nazisme n’est plus. D’autres se sont chargés de prendre le relais de ce reflux civilisationnel.

(*) Traduction de Philippe Jaccottet.

2 réflexions sur « Comment se fabrique une victime   »

  1. Ce livre est étonnant. Merci Jean-Louis SALASC, de m’avoir permis de le découvrir. Ce n’est pas pour son anticipation du nazisme. Je ne le pense d’ailleurs pas. C’est une « illusion romantique » de l’auteur. Ce qui me semble remarquable, c’est l’illustration du mécanisme de bouc émissaire moderne (après Jésus-Christ). Il y a unanimité pour mépriser BASINI, y compris d’ailleurs de l’auteur (si je me réfère à la préface du traducteur, dont vous soulignez, à juste titre, l’apport. Et donc la timide réaction du héros « TORLESS » ne sert à rien. C’est bien la victime BASINI qui est exclu et non ses persécuteurs. Et le mythe peut s’installer, car TORLESS qui pourrait le détruire ne s’intéresse pas à la victime, mais à lui.

    Je recommande d’étudier ce texte, car les phénomènes d’harcèlements (sexuels ou moraux) pourraient être mieux compris. Ils se multiplient, parce que les mythes ne peuvent s’installer, et on le comprend avec ce livre.

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    1. Merci aussi et surtout Joël HILLION. Puisque, métaphore actuelle, Jean Louis SALASC est « l’hébergeur » dans le réseau du groupe de l’ARM et de sa filiale L’EMISSAIRE

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