Relire « Achever Clausewitz »

par Pascal Ausseur

Pascal Ausseur est un ancien amiral. Il a exercé des responsabilités opérationnelles ainsi que des fonctions d’état-major. Il dirige actuellement un cercle de réflexion, la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES), un institut dédié aux enjeux de la Méditerranée et du Moyen-Orient. Le texte qui suit a d’abord été publié sur le site de cet institut.

Le monde change et les guerres reviennent. Ce constat est fait par tous les acteurs et les observateurs de la sécurité internationale depuis trente ans. Pourquoi et comment ? Pourquoi la fin de la guerre froide n’a-t-elle pas apporté la fin de l’Histoire annoncée par Fukuyama ? Vivons-nous un retour aux rivalités nationalistes du XIXème siècle ? La mondialisation a-t-elle au contraire rendu totalement transnationaux les enjeux et les tensions ? La question de la nature de la conflictualité dans le monde qui vient est essentielle tant les risques sont importants et les conséquences considérables.

Dans ce contexte, la lecture d’« Achever Clausewitz » de René Girard (1), dont le titre doit se lire comme « prolonger la réflexion de Clausewitz », présente un intérêt singulier. Le regard qu’il porte, en tant qu’anthropologue et philosophe spécialiste de la violence, sur l’œuvre de Clausewitz, probablement la plus haute figure de la pensée militaire, nous aide à décrypter les enjeux stratégiques de notre époque. Revenir au cœur de l’analyse de la guerre et replacer celle-ci dans l’évolution de l’humanité oblige à la réflexion et incite à l’action urgente.

Urgence imposée par la possibilité de la fin de l’Europe et de l’Occident, et même de celle du Monde en cas de guerre nucléaire. Le renforcement du poids du politique et de la rationalité d’une part, l’abandon d’un universalisme dévoyé qui tente de nier les différences entre les communautés humaines d’autre part, sont deux pistes que suscite la réflexion de Girard.

La Rivalité mimétique et le Bouc émissaire au cœur de la violence de l’humanité.

Anthropologue spécialisé dans le processus d’hominisation, c’est-à-dire le passage il y a des dizaines de milliers d’années de l’animalité à l’humanité, René Girard a élaboré une théorie fondée sur l’analyse des groupes humains depuis la période archaïque, qui part d’un constat : les hommes s’imitent plus que les animaux. Cette propension à l’imitation, qui est la base de l’apprentissage, renforce l’homogénéité du groupe en même temps qu’elle y exacerbe les rivalités.

Chez les hommes, le désir est toujours imitation du désir d’un autre (c’est le désir mimétique). En ce sens, il se distingue du simple besoin par son caractère insatiable. La concurrence infinie des désirs nourrit une violence qui s’intensifie jusqu’à menacer l’intégrité du groupe.

Si les animaux connaissent également la violence (liée à la prédation pour la survie ou à la rivalité génétique pour les femelles), l’agression est strictement délimitée, à l’abri des risques d’escalade. Leur violence est en effet contenue dans des réseaux de domination.

Les hommes ne parviennent pas à contenir leur violence réciproque parce qu’ils s’imitent beaucoup trop et se ressemblent toujours plus. Cette idée est au cœur de la thèse de René Girard : on agresse plus volontiers ce qui nous est proche car la jalousie, la concurrence et les opportunités d’agressions réciproques sont d’autant plus fortes. La violence qui en résulte ne peut pas être réglée comme chez l’animal par la dissuasion du rapport de force car l’être humain n’accepte pas durablement la domination : il se souvient, il se rebelle et il se venge. Cette vengeance en entraîne une autre et le mécanisme proprement humain d’une violence croissante, contagieuse, et déconnectée des nécessités se met en marche. Pour canaliser cette violence, les sociétés humaines ont mis en place des meurtres sacrificiels, exutoires visant à réintroduire de la différence et à pacifier le groupe par l’identification et l’immolation d’une victime émissaire, souvent divinisée par la suite. C’est ainsi que sont nées la notion de Sacré et les premières religions qui, en ritualisant une violence cathartique, ont permis aux sociétés de ne pas s’autodétruire.

Au fur et à mesure de l’évolution, les mythes qui « habillaient » cette réalité en chargeant le bouc émissaire de toutes les fautes, ont de moins en moins bien dissimulé son innocence et la culpabilité collective de chacun. Le judaïsme puis le christianisme ont marqué, pour René Girard, un tournant majeur : ils ont démystifié explicitement le religieux et le sacré en affirmant clairement l’innocence de l’immolé. Jésus, en s’offrant librement comme victime innocente, dévoile le rôle du bouc émissaire et entraine l’humanité dans une nouvelle phase de son évolution, censée remplacer l’escalade de la violence et le sacrifice par l’amour du prochain et le pardon. Cette promesse ne vient pas sans un effet pervers : en rendant caduque un mode immémorial de régulation de la violence, elle prend le risque, au lieu d’établir la paix universelle, de déclencher une violence croissante qu’aucun sacrifice expiatoire ne pourra plus juguler. Pour René Girard, la sortie du religieux archaïque engendrée par le christianisme rend possible deux scénarios eschatologiques : une humanité progressivement rassemblée par le respect et l’amour du prochain ou une violence croissante, généralisée et sans limite.

Cette analyse de la violence à partir du regard de l’anthropologue et du philosophe trouve une étonnante résonnance dans l’œuvre inégalée d’un expert militaire du XIXème siècle, Carl Von Clausewitz.

Carl Von Clausewitz : la Guerre sous contrôle ou la montée aux extrêmes ?

Le chef-d’œuvre de Carl Von Clausewitz est son traité inachevé « De la guerre » qui a fasciné des générations de militaires, d’hommes politiques et de philosophes. Cet essai, rédigé après les guerres napoléoniennes, s’articule autour de deux conceptions contradictoires. La première décrit la guerre comme un outil sous le contrôle du politique, qui l’utilise à ses fins et la délimite entièrement : cette vision est synthétisée dans la formule « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Dans la seconde, qui anticipe les théories de Girard, la guerre apparaît au contraire comme un duel qui tend, sous l’effet des passions humaines, à échapper à tout contrôle dans une ascension aux extrêmes, aboutissant à « la guerre absolue ».

Entre ces deux conceptions, Carl Von Clausewitz semble identifier une rupture autour de la Révolution française : on est alors passé d’un état de guerre ritualisé, codifié, maitrisé, ne concernant que des experts, à une succession de guerres populaires, portées par le nationalisme et l’idéologie, qui de défaites en revanches ont gagnées en intensité et en violence (jusque-là inédite depuis les guerres de religions) et se sont étendues à toute l’Europe.

L’Histoire a confirmé les intuitions de Clausewitz. Il subsiste en effet des guerres de choix, soit parce que leur enjeu est faible pour au moins un des belligérants, soit parce que l’inégalité de la force permet à un des acteurs de toujours maîtriser la balance des fins et des moyens. Cela a été le cas des guerres menées par les pays du Nord au sein des pays du Sud, en Indochine, à Suez, en Algérie, aux Malouines, en Irak, en Afghanistan ou au Sahel par exemple. Mais la tendance de la guerre à devenir totale s’est aussi renforcée depuis deux siècles. L’implication croissante des peuples, par la démocratie, le nationalisme, l’idéologie ou le religieux a déséquilibré le triangle des pouvoirs que Clausewitz surnomme « l’étonnante trinité » : le politique qui détermine les buts de la guerre, le général qui en gère les difficultés et le peuple qui lui fournit l’énergie instinctive. Le poids des peuples tend à émanciper la guerre de ses initiateurs. Les sanglantes guerres nationales ou civiles de la fin du XIXème siècle, les deux guerres mondiales, les guerres entre chiites et sunnites au sein du monde arabe ou les guerres communautaires du Moyen-Orient en sont des illustrations. Les passions, les ressentiments, les haines, le désir de revanche et la surenchère armée provoquent des agressions réciproques qui permettent à chacun – c’est une spécificité humaine – de se considérer dans la position de l’agressé et de libérer sans retenue sa violence.

Cette spirale de la violence recoupe pour René Girard l’effet pervers évoqué plus haut : en l’absence de régulation par le sacré archaïque et face à l’échec de la diffusion du message évangélique, ne sommes-nous pas confrontés à une tendance anthropologique majeure qui risque de mener l’humanité à sa perte ?

Le monde nouveau peut-il mener au cataclysme ?

Le croisement de la perspective de René Girard et de l’analyse de Clausewitz offre de nombreuses clés de compréhension sur l’évolution stratégique que nous observons en ce début de XXIème siècle.

Un renforcement du désir mimétique et de la violence qui en résulte

La mondialisation généralise la rivalité mimétique. Elle donne en effet une ampleur nouvelle aux processus qui ont stimulé la violence des sociétés humaines. La diffusion des moyens de communication a entraîné une homogénéisation inédite des désirs des êtres humains. Le phénomène mimétique que l’anthropologue limitait au groupe de chasseur-cueilleurs il y a plusieurs milliers d’années, se retrouve aujourd’hui reproduit à l’échelle du village global. La ressemblance croissante suscite des jalousies, des ressentiments et une survalorisation des différences identitaires qui génèrent des tensions croissantes palpables, à la fois au sein des sociétés atomisées et entre les pays. Cette indifférenciation croissante crée en effet paradoxalement une exacerbation des différences, perçues comme irréductibles et génératrices d’antagonisme. Cette contradiction apparente réunit en quelque sorte les analyses de Fukuyama, prédisant la fin de l’Histoire d’une humanité qui s’homogénéise, et celles d’Huntington, pronostiquant le clash de civilisations irréductiblement différentes. Elle est illustrée par la guerre inexpugnable lancée par les djihadistes de Daesh, pourtant parfaitement intégrés dans les codes culturels et médiatiques internationaux, ou par le conflit civilisationnel qui s’exacerbe entre la Chine et les Etats-Unis, alors que ces deux pays n’ont paradoxalement jamais été aussi proches.

Cette tension globale croissante est aggravée par le regain des nationalismes, des religions ou des phénomènes de masse. La mondialisation renforce la pression populaire qui tend, comme l’avait noté Clausewitz, à transformer la guerre en croisade redoutable. Les rhétoriques de George W. Bush, de Xi Jinping, d’Erdogan ou d’Al Bagdhadi illustrent cette évolution. Cette théologisation de la guerre, déjà identifiée par Carl Schmitt, s’appuie paradoxalement sur le pacifisme européen qui, en mettant la guerre hors la loi, la laisse se répandre partout. La guerre, note Girard, atteint ainsi une autonomie que le Politique va de moins en moins pouvoir contenir, à moins de surenchérir et de devenir totalitaire.

La vision chrétienne édulcorée favorise le repli sur soi et le matérialisme : en l’absence de Bouc émissaire, la violence en Occident passe du niveau politique au niveau social.

L’Occident est en déséquilibre. En son sein, le principe de violence réciproque n’est plus maîtrisé par le mythe du sacrifice. Si la recherche du coupable « idéal » reste un outil pour calmer les passions populaires, nul occidental ne dirait aujourd’hui qu’il est possible de pacifier les relations internationales par la destruction d’un peuple coupable. La compréhension moderne du concept de Bouc émissaire est trop bien ancrée dans ces sociétés.

Le corollaire de cette absence d’échappatoire est que la tension grandissante ne peut plus être évacuée et que le sentiment d’agression ressentie s’accumule et peut dégénérer en représailles croissantes impossibles à maîtriser. Cette tension qui s’accumule est aujourd’hui contrainte par un reliquat de culture chrétienne marquée par le rejet de la violence, mais René Girard souligne avec justesse qu’en l’absence de compréhension profonde du principe évangélique de relation à l’Autre, la sécularisation des sociétés occidentales mène, au nom d’une uniformisation et d’une individualisation fondées sur le matérialisme (« Nous sommes tous les mêmes et tous seuls »), à l’explosion des tensions mimétiques. L’agressivité et les divisions croissantes qu’on peut observer au sein des sociétés européennes et américaines en attestent. La guerre civile guette les sociétés marquées par une « chrétienté zombie », pour reprendre un concept d’Emmanuel Todd.

Le retour de la violence archaïque et des Boucs émissaires

La désoccidentalisation croissante du monde, qui s’est amorcée au cours de la première décennie du siècle, apporte un élément nouveau. D’abord par la remise en cause des idéaux d’universalisme et de paix (mal) portés par la culture occidentale, ce qui tend à généraliser l’emploi désinhibé de la force par les puissances émergentes, qu’elles soient globales comme la Chine ou la Russie ou régionales comme la Turquie ou l’Iran.

Elle semble ensuite, dans une logique plus girardienne, apporter un renouveau aux approches sacrificielles archaïques. La notion de « peuple coupable » dont la disparition apaiserait les tensions est ainsi reprise vis-à-vis d’Israël, de l’Arménie ou du Kurdistan. L’Europe pourrait rejoindre la liste tant elle présente toutes les caractéristiques de la proie idéale : à la fois riche, convoitée, méprisée, doutant d’elle-même, elle ne fait peur à personne tout en suscitant un ressentiment qui autoriserait à la désigner comme le bouc émissaire des tensions régionales, coupable de tous les dysfonctionnements internationaux.

Dans ce domaine, la Chine occupe une place particulière. Pays aux capacités hors normes, elle est animée par une soif de revanche et un ressentiment anti-occidental entretenu par un pouvoir omnipotent. Elle a théorisé la guerre « hors limite » qui intègre tous les moyens d’action permettant d’atteindre les objectifs politiques : économie, culture, social, information, santé, cyber, … et militaire. Cette nouvelle forme de « guerre politique » clausewitzienne qui manipule les masses, mais les garde sous son contrôle et est donc en mesure de résister à leur pression, pourrait être une alternative rationaliste à la montée aux extrêmes redoutée par René Girard, sauf bien entendu si l’adversaire américain soumis à la pression populaire l’entraîne dans l’escalade mimétique. Il faut ainsi noter que le risque de montée aux extrêmes est paradoxalement plus fort chez les démocraties que dans les dictatures.

La technologie facteur aggravant, à l’exception du nucléaire ?

L’explosion de la technique depuis deux siècles qui, pour reprendre la formule d’Heidegger, « arraisonne les choses du monde » comme une nécessité qui échappe au contrôle des hommes, renforce le risque d’emballement. Les progrès technologiques jouent en effet un double rôle, en termes de représentation cognitive et de capacité de destruction. D’une part, les moyens de communication et d’information qui transforment la planète en village global recréent à une échelle nouvelle les phénomènes de masse et d’identification qui favorisent les violences incontrôlées. Les capacités de manipulation inédites qu’ils offrent aux dirigeants permettent de renforcer cette violence et de l’orienter sur des objectifs définis. La guerre des représentations est déjà en cours dans les séries, les chaînes d’information et les réseaux sociaux et elle hystérise les populations. D’autre part, la technologie favorise le « passage à l’acte » en ouvrant le spectre des moyens de destruction massive (nucléaire, bactériologique, chimique, cyber, etc.) désormais à la portée de nombreux acteurs.

Dans ce domaine, l’arme nucléaire a une place particulière qu’avait identifiée Raymond Aron dans son étude sur Clausewitz. Sa puissance, sa soudaineté, la centralisation de ses dispositifs tendent à marquer une ligne claire dans le processus d’escalade de la violence, qui favorise une forme de rationalité et peut permettre d’éviter l’hystérie apocalyptique. C’est la logique de la dissuasion nucléaire, qui a fait ses preuves jusqu’à présent, même si René Girard le conteste.

Que faire ?

Ainsi la fin de l’Histoire n’est pas advenue, car l’Homme est fondamentalement violent, en particulier à l’égard de celui qui lui ressemble. La mondialisation a accéléré les possibilités de violences mimétiques, en réduisant les garde-fous politiques, moraux et intellectuels par l’affaiblissement des acteurs étatiques, sociétaux et spirituels. On assiste donc à la fois au retour de puissances autocratiques revanchardes, à la montée des tensions au sein des sociétés ouvertes, à l’apparition de menaces et de risques transnationaux, au renouveau du Sacré archaïque et à la généralisation d’un ressentiment victimaire.

Nul besoin d’être croyant pour tirer profit de l’éclairage de René Girard sur ces évolutions stratégiques, fruits de ruptures anthropologiques majeures. Le monde occidental, porté par les idéaux chrétiens d’universalité et de paix et par la rationalité grecque, a manqué sa cible en n’arrivant pas à articuler la mort du sacré et la relation à l’Autre. Il suscite donc désarroi et haine de soi en son sein, déception et ressentiment à l’extérieur. Or le ressentiment, dans la réciprocité qu’il implique, est le moteur ultime de la montée aux extrêmes par des populations ou des Etats qui se prétendront tous en position d’agressés. Tous baignent dans un environnement informationnel qui favorise l’indifférenciation et la manipulation, environnement propre à multiplier les rivalités mimétiques de tous contre tous. Enfin les outils de la violence n’ont jamais été aussi nombreux, aussi répandus et aussi destructeurs. Les conditions d’une réaction en chaîne de violences et de guerres sont donc réunies.

Deux tendances apparaissent : d’un côté le retour du sacré archaïque, déjà à l’œuvre dans le monde musulman, mais également en Russie et en Occident même (le fondamentalisme chrétien américain ou l’écologisme en sont caractéristiques), qui tente de juguler la violence en identifiant des boucs émissaires. De l’autre le développement d’un rationalisme dictatorial en recherche de suprématie organisant une guerre « hors limite » mais sous contrôle, comme le prépare la Chine.

Ce constat n’est donc pas réjouissant, en particulier pour l’Europe en position de doute, de faiblesse et d’accusée. Pour éviter le scénario apocalyptique qu’annonce René Girard, il semble possible d’agir dans deux directions :

La première, en renforçant le poids du Politique et donc de la rationalité dans les relations internationales : définir nos intérêts, nommer les adversaires et les respecter, s’entendre sur des règles avec eux tout en acceptant l’adversité et le rapport de force. Redonner son pouvoir au Politique au sein de « l’étonnante trinité » de Clausewitz est essentiel pour calmer les passions populaires, et donner du sens à l’action militaire et rationaliser les rapports de force.

La seconde est plus spirituelle. Elle vise à tenter de retrouver l’objectif initial occidental en articulant un rapport à l’Autre qui ne soit pas indifférenciant mais qui accepte au contraire l’altérité et remplace la rivalité et la surenchère victimaire par la comparaison et l’admiration mutuelle. La population de notre planète n’a pas vocation à se transformer en européens, et René Girard nous apprend que ce serait la voie vers une violence généralisée. Acceptons donc l’idée que nos voisins ne sont pas comme nous et ne partagent pas les mêmes objectifs, réservons la recherche d’homogénéité à des entités d’échelle praticable (l’état-nation par exemple) et recherchons un mode de relations fondée sur la recherche d’un bien commun dans le respect des différences.

(1) Achever Clausewitz, René Girard, Flammarion, Coll. Champs  Essais, 2011

19 réflexions sur « Relire « Achever Clausewitz » »

  1. Merci, Jean-Louis Salasc. C’est un texte remarquable qu’il faut lire, sauf si « on ne veut pas le savoir », mais c’est terrifiant. Et, au fond, il ne nous apprend rien, il utilise admirablement les analyses girardiennes pour décrire avec objectivité la situation qui est la nôtre en ce premier quart de siècle. Les quelques lignes de la fin, destinées à répondre à la question : « Que faire ? » sont paradoxalement les plus flippantes ; les deux choses à faire pour éviter l’irréparable, on a toutes les raisons de croire qu’on n’y arrivera jamais.

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  2. La population mondiale n’a pas vocation à devenir européenne, mais L’Europe a vocation à montrer l’exemple de l’établissement du royaume par la réconciliation, renonçant définitivement à la dialectique de domination qui permettrait de légitimer une défense implacable contre celui qui mettra en danger le fondement démocratique, défini évangéliquement, qui sait ne plus radicaliser le souci des victimes pour le paganiser et relégitimer, ce faisant, la production de victimes.
    La tâche est difficile, voire impossible, il serait pourtant temps, si l’on ne veut pas en rester au retour au rite dépassé, que chacun s’aperçoive du ressort personnel qui, maintenant, est exposé à l’air libre, que l’héroïsme n’est plus de le dissimuler pour se donner l’illusion des conquêtes qui menèrent l’Occident à cette perte de ce qui fit sa domination, mais de l’assumer démocratiquement, trouvant la nouvelle dialectique qui permettrait de ne plus fonder identité sur la domination de ce qui n’est plus qu’un vice exposé, mais sur la réconciliation de ceux qui ont le courage héroïque de se reconnaître mutuellement responsables des persécutions passées, et sur cette base objective, fonder la réalité européenne seule à même de nous en amender.
    Don Juan alors, s’apercevra que celui qu’il avait tué pour démontrer à son père qu’il n’était qu’un hypocrite, n’était revenu l’inviter à souper que pour partager cette réalité enfin dégagée, qu’il était temps de s’asseoir et de partager une autre nourriture que celle qui ne sait que répéter la domination des castes et de la dévoration, que le père comme le Commandeur n’étaient que des frères semblables et similaires, qu’il était le moment d’inviter Sganarelle à cette table pour lui éviter pour les siècles de réclamer ses gages matérialistes, et tous attablés à la table de ces nouvelles noces, s’apercevoir ensemble qu’est libre celui qui use de sa liberté, et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres.
    L’étonnante trinité laissera alors la place à son modèle réel qu’elle a été tentée d’usurper, et chaque individu ainsi éduqué pourra répondre favorablement à l’invitation de ne pas prendre la place de ce qui l’a créé :

    « 238. Le Père est l’ultime source de tout, fondement aimant et communicatif de tout ce qui existe. Le Fils, qui le reflète, et par qui tout a été créé, s’est uni à cette terre quand il a été formé dans le sein de Marie. L’Esprit, lien infini d’amour, est intimement présent au cœur de l’univers en l’animant et en suscitant de nouveaux chemins. Le monde a été créé par les trois Personnes comme un unique principe divin, mais chacune d’elles réalise cette œuvre commune selon ses propriétés personnelles. C’est pourquoi « lorsque […] nous contemplons avec admiration l’univers dans sa grandeur et sa beauté, nous devons louer la Trinité tout entière ».[169] »

    https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html#_ftnref171

    Ce n’est pas rassurant, mais fondement d’espérance de contribuer ainsi, merci Amiral, à réveiller les consciences endormies :

    «  »Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire.  »
    Achever Clausewitz, R.Girard.

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  3. Passionnant!
    Tant pour le panorama géopolitique que pour sa lecture girardienne.
    Que nous reste-t-il sinon l’espérance d’un regard lucide , celui de l’Évangile de Jean ( « ils le verront, celui qu’ils ont transpercés » Jn 19,37) dont Rene Girard nous donne une trace chez Holderlin ( « Wo aber ist die Gefahr… »). L’Europe vers laquelle Saul de Tarse s’est tournée il y’ a 2000 ans a-t-elle une responsabilité « civilisationnelle » en la matière?
    Merci Jean Louis!

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  4. Merci Jean-Louis de nous signaler ce remarquable article. J’apprécie aussi particulièrement les commentaires, qui semblent se rejoindre dans une conclusion quant aux remèdes proposés. La première solution prête à la politique le pouvoir d’émerger du marasme, hypothèse bien naïve parce que niant la hiérarchie : la politique suit toujours les mouvements de la civilisation. Le second vu comme seule porte de sortie. Je suis d’accord, à une réserve près : quitte à séparer les genres, il faut constater que la mondialisation ne permettra pas à telle ou telle culture de se défaire de la crise et de servir d’exemple, pas plus l’Europe que les autres. Penser ainsi c’est toujours jouer le jeu de la rivalité mimétique. Il faut revenir aux prophéties qui nous annoncent un peuple nouveau, sorti d’entre les peuples :
     » Cela arrivera à la fin des ans, sur une terre dont la population a été entraînée après le passage de l’épée. Venue de pays très peuplés, elle a été rassemblée sur les montagnes d’Israël qui avaient été longtemps en ruines. Cette population a été retirée des peuples et elle habitera tout entière en sécurité.  » (Ezechiel 38, 8).
    Ce peuple qui ne se définit pas par la culture, la race, la religion s’oppose à un autre, foule indifférenciée :
     » C’est pourquoi, prononce un oracle, fils d’homme ; tu diras à Gog : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Le jour où mon peuple d’Israël résidera en sécurité, n’auras-tu pas la connaissance ? Tu viendras de ton pays, de l’extrême nord, toi et de nombreux peuples avec toi ; tous montés sur des chevaux, vous formerez une grande assemblée, une immense armée. Tu monteras contre mon peuple d’Israël, au point de recouvrir le pays comme une nuée. Cela se passera à la fin des temps ; je te ferai venir contre mon pays, afin que les nations me connaissent quand, sous leurs yeux, ô Gog, j’aurai montré ma sainteté à tes dépens.  »
    Reste pour chacun de nous le choix : à quel peuple voulons-nous appartenir ?

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  5. Je partage l’avis d’Hervé sur l’improbabilité (Hervé dit la naïveté) d’un Politique à la manoeuvre. L’auteur se situe au demeurant au niveau des relations internationales, par exemple en évoquant la nécessité de nommer l’ennemi, en souhaitant à juste titre qu’une approche réaliste soit adoptée, mais à l’évidence, les politiques internationales ne font pas le bonheur des peuples, tout au plus les préservent-elles de drames évitables.
    Je crois aussi avec Pascal Ausseur aux vertus de l’admiration mutuelle que j’avais tenté de promouvoir dans un billet ici-même (https://emissaire.blog/2020/07/18/vive-les-societes-dadmiration-mutuelle/). Je crois en effet que c’est la manière la plus saine et la moins inaccessible de considérer l’autre. Mais cela reste naturellement très difficile à diffuser parmi et entre les peuples, ce qui serait la condition d’une harmonie universelle. Le passage du niveau « interdividuel » au collectif passe par des évolutions profondes dans les institutions que j’ai personnellement du mal à voir se mettre en place actuellement, de la famille aux Nations-Unies en passant par les institutions politiques, religieuses, économiques et sociales, etc. Avec quelques bémols, la vie associative et le bénévolat qu’elle mobilise sont aujourd’hui les lieux où l’admiration mutuelle a le plus de chance de trouver un réceptacle fécond. Tocqueville en avait fait un de ses sujets d’étonnement dans « De la démocratie en Amérique ». Même si ce n’est pas rien, c’est loin d’être tout.

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    1. L’idée que tu défends, Jean-Marc, me fait penser à une autre : « aimez vos ennemis ». Merci pour ce plaidoyer pour le monde associatif. Une ONG comme MSF envoie elle aussi ses soldats en terres de conflits ; mais ceux-là, c’est pour soigner et guérir.

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  6. Merci Hervé pour ce choix qui nous serait laissé de choisir entre deux scénarios de fin du monde. Je préfère pour l’instant méditer sur les moyens de ne pas précipiter cette fin.
    Je relis le très beau texte de l’amiral inspiré de la pensée de René Girard. C’est un « état des lieux » extrêmement inquiétant, c’est vrai, mais c’est aussi une analyse qui donne à son lecteur un vrai plaisir, celui de la lucidité, de « se rendre compte ». On vit en effet, sans doute par nécessité dans une sorte de méconnaisance, qu’il s’agisse des menaces climatiques ou des risques de guerre.
    A bien y repenser, les solutions envisagées à la fin du texte sont peut-être plus giradiennes qu’on pourrait le penser : Girard ne croit pas plus que vous, Hervé, à l’autonomie du politique et puisque la civilisation occidentale « a manqué sa cible en n’arrivant pas à articuler la mort du sacré et la relation à l’Autre », comment échapper à l’apocalypse ?
    Cependant, l’amiral reste fidèle aux valeurs qui nous viennent des deux sources de notre civilisation : la rationalité du politique qui nous vient des Grecs et le commandement d’aimer son prochain ( ou de l’admirer, c’est pareil) qui nous vient de la Bible.
    Au lieu de séparer la raison et la foi, comme on a coutume d’opposer Athènes et Jérusalem, René Girard les réunit dans « Achever Claisewitz ». Relisant le discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI, il écrit : « La séparation opérée entre la foi et la raison nous abandonne aujourd’hui aux pathologies de la religion et de la raison qui nous menacent, et qui doivent éclater nécessairement là où la raison est si réduite que les questions de la religion et de la morale ne la concernent plus. »
    Finalement, les résistances que selon l’amiral, nous devons opposer au pire qui nous menace semblent assez proches de cette ‘raison élargie » dont Girard trace les contours dans toute son œuvre.

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    1. Chère Christine, je suis, sur le sujet de la réconciliation entre « foi » et « raison », on ne peut plus en phase avec vous . Merci de nous rappeler à quel point Girard est, en ce domaine, un précurseur. Deux points de désaccord avec vous mais dans le sens de deux instruments qui jouent la même note légèrement « désaccordée » : 1) Lorsque vous parlez d’éviter la « fin », vous la voyez comme un point final. Je crois quant à moi qu’il faut entendre l’apocalypse (biblique, girardien) comme la fin d’un monde corrompu, nécessaire pour céder la place à un autre. 2) Je partage avec vous le plaisir de comprendre, de donner sens. Pourtant il ne faut pas sous-estimer la part que cette « révélation » a dans notre sentiment de perte irrémédiable et dans l’angoisse qui l’accompagne. Par exemple, jadis nous ne savions rien de l’impact négatif des activités humaines sur le milieu naturel ; des civilisations ont ainsi scié la branche sur laquelle elles étaient assises. Jadis nous mourrions idiots et sans doute heureux. Aujourd’hui nous savons tout et c’est insupportable de devoir porter le poids de cette responsabilité. La connaissance, en l’occurrence, est loin d’apporter le bonheur.
      Lorsque Jean parle de sa révélation il la compare à un livre :
      « Je pris le petit livre de la main de l’ange et le mangeai. Dans ma bouche il avait la douceur du miel, mais quand je l’eus mangé, mes entrailles en devinrent amères. » (Ap. 10, 10)
      Cette « voix méconnue du réel » qui progressivement se fait entendre n’est pas, dans un premier temps, le remède, mais plutôt le poison. C’est, selon moi, la cause première et invisible de la crise. La révélation est la crise. Ce n’est qu’en traversant cette crise que le réel peut acquérir les vertus que les philosophes lui prêtent, à juste titre dans l’absolu. Autrement dit, lorsque vous parlez de « méditer sur les moyens de ne pas précipiter cette fin », vous vous refusez la possibilité d’accéder au réel. Il ne faut certes pas la précipiter, mais il ne faut pas la refuser non plus.
      La boucle est bouclée lorsqu’on se rend compte que la raison sans la foi dicte le refus apeuré de l’épreuve ; la foi sans la raison nous conduit à confondre le réel avec nos idoles et nous maintient dans l’aveuglement. Il faut les deux.

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  7. Une question me taraude l’esprit qui n’est pas sans rapport avec l’article de Pascal Vasseur.
    Peter Thiel, fondateur d’Imitatio qui finance le site ARM, me donne l’impression d’utiliser la théorie mimétique à des fins de pouvoir personnel :

    https://www.bloomberg.com/news/features/2021-09-15/peter-thiel-gamed-silicon-valley-tech-trump-taxes-and-politics

    Qu’en pensent Benoit Chantre, Jean-Pierre Dupuy et James Alison, qui figurent dans l’organigramme de la fondation ?
    N’y a-t’il pas là contradiction fondamentale, qui donnerait la sensation de dissimuler le fondement évangélique de la théorie mimétique, permettant de dégager l’effet excessivement dangereux de l’utilisation de ce qui ne se maitrise pas, notamment, on l’a vu, pour la démocratie ?
    La question, à mon sens, contient sa réponse.

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  8. Il me semble, à la lecture de tous ces textes, que ce que nous aimons tous par-dessus tout (formations obligent, pour beaucoup, et pour tous parce que nous avons besoin de sens), ce sont les visions d’ensemble et les vastes perspectives, venues d’Athènes et de Jérusalem effectivement , dans lesquelles nous ne pouvons nous empêcher d’essayer d’intégrer au mieux nos propres visions, espoirs et craintes concernant la manière d’améliorer le monde. Moi le premier.

    Mais ne serait-il pas plus judicieux, plutôt que de tabler sur notre altruisme et désir de sauver l’humanité en proposant des chemins vers le Bien – on sait, au moins depuis Robespierre, que c’est une voie un peu délicate – de miser avant tout sur le court terme, la courte vue, et de compter sur le tour étriqué, étroit, routinier que prennent plus souvent qu’on ne voudrait nos vies ? Ce serait déjà une façon de toucher le plus grand nombre… Moi le premier (bis).

    Cette idée paradoxale et scandaleuse, pour ne pas dire bête, je ne sais plus où je l’ai trouvée, et je suis obligé de l’énoncer comme je peux, de mémoire. La voilà : chacun devrait se limiter à, ou se contenter de, ou (plutôt) essayer simplement de ne pas faire le mal dans sa propre sphère, en laissant le souci du salut de l’humanité aux autres. L’idée étant que si chacun agit ainsi, le salut viendrait de surcroît. Même si tous n’agissent pas ainsi. Il suffit d’être assez nombreux…

    C’est bête, non?

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    1. Est-ce que ce n’est pas un peu la philosophie de Voltaire : « Cultivez votre jardin » ? Il y a un dessin de Sempé qui montre un capitaliste repenti ( converti à l’écologie) en train de planter ses salades dans son petit jardin. L’image d’après, le jardin s’est agrandi, les rangées de laitues sont plus nombreuses et l’image d’après, on voit des champs de salades à perte de vue et des camions de transport alignés…. On peut sans doute tenter, dans sa propre sphère d’activités, d’empêcher notre humanité de se défaire mais peut-on envisager de la refaire ?

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      1. On ne peut réellement ne « faire » que cela, l’action microlocale, en premier lieu le couple, puis la famille, l’immeuble, le quartier, la relation charnelle qui évite ce que décrit Cyrulnik comme la perversion des réseaux sociaux, où désormais la souffrance des Ouïghours n’est plus que virtualité électronique, ne nous atteint pas plus que cela.
        François le dirait ainsi, une église pauvre pour les pauvres, laissant les salades, et pas que celles qui poussent dans les champs, mimer les cimetières américains.

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    2. C’est le b.a.-ba de la non-violence. « Commence par changer en toi ce que tu veux changer autour de toi » (Gandhi). C’est pas bête du tout.

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  9. Chacune de vos interventions est plus lumineuse que sa précédente. Votre vision du monde des humains éclairée par la théorie mimétique ainsi que les propositions que vous faites pour éviter l’escalade et la « montée aux extrêmes » entrouvre la porte à l’espoir.
    J’aime votre esprit de liberté exempt de tout dogmatisme.
    Merci et bravo.

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  10. Excellent article qui aborde plein de points passionnants. Voici quelques observations sur la partie qui précède le Que faire.

    « En son sein, le principe de violence réciproque n’est plus maîtrisé par le mythe du sacrifice. »
    Et plus loin : « Le corollaire de cette absence d’échappatoire est que la tension grandissante ne peut plus être évacuée et que le sentiment d’agression ressentie s’accumule et peut dégénérer en représailles croissantes impossibles à maîtriser. Cette tension qui s’accumule est aujourd’hui contrainte par un reliquat de culture chrétienne marquée par le rejet de la violence […] »

    Cet extrait ricoche sur le passage de l’Évangile : « Comment Satan peut-il chasser Satan ? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister. »
    Pour Girard, c’est la clef de compréhension du mécanisme sacrificiel. Le royaume divisé subsiste en expulsant.
    Notre royaume planétaire unifié, uniformisé comme jamais, comment subsiste-t-il s’il n’y a plus de sacrifices ? Comment ne sommes-nous pas tous plongés dans des guerres civiles ou en sécession les uns des autres ? Car si « l’agressivité et les divisions [sont] croissantes », elles ne débouchent pas sur la destruction mutuelle.

    L’explication logique est qu’il y a toujours des sacrifices et que ceux-ci se sont ajustés à la globalisation et à la Révélation : massifs comme jamais et non perçus comme des sacrifices.

    « Nul occidental ne dirait aujourd’hui qu’il est possible de pacifier les relations internationales par la destruction d’un peuple coupable ». Oui et cependant, ce même Occidental juge acceptable que 60% des espèces animales et végétales aient été détruites entre 1970 et 2014 et que leur extinction s’alourdisse d’année en année. Et la plupart des Occidentaux considèrent que les millions d’avortements humains annuels ne sont pas des destructions d’êtres humains.

    La paix mondiale est donc maintenue à grand et invisible coût par des sacrifices inouïs non reconnus comme tels. La surenchère dans la destruction est nécessaire puisque les tensions sont croissantes. Et celles-ci sont en partie nourries par le refus de cette destruction, effet de la Révélation qui provoque des conflits autour des réserves sacrificielles de la Terre.

    Plus loin, l’auteur a bien raison d’insister sur la technique. La technique est la même partout comme la science dont elle découle. Elle nous universalise, ne peut pas nous différencier. Elle uniformise les désirs qu’elle cherche à satisfaire à tout prix en fournissant des moyens toujours plus efficaces pour exploiter les gisements sacrificiels. Sa surenchère est le signe marquant de la terrible fuite en avant de l’humanité.

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