Rapport de la CIASE, pédocriminalité dans l’Eglise

par Hervé van Baren

Le mal est au milieu de nous

La commission Sauvé publie son rapport (1) et nous sommes horrifiés. Il n’est plus possible de réduire ces crimes à des actes isolés perpétrés par quelques brebis galeuses. Comme rappelé avec insistance par les membres de la commission, il s’agit d’un phénomène systémique, rendu possible à tout le moins par la complicité passive de l’Eglise catholique dans son ensemble.

Ce constat oblige à une introspection qui ne peut se limiter au niveau légal ou organisationnel de l’institution. Nous ne ferons pas l’économie d’une remise en cause profonde, notamment de la culture cléricale qui a rendu possible la sacralisation d’un système patriarcal qui se considère au-dessus des lois et qui se préoccupe plus de pureté liturgique et doctrinale que du sort des plus faibles d’entre nous.

Or cette culture découle d’une lecture sacrée des textes (par exemple de l’épître aux Hébreux qui réinstaure une composante sacerdotale sacrificielle, en contradiction avec l’enseignement des Evangiles – voir le récent article de B. Perret : « Du nouveau sur l’épître aux Hébreux »).

Remontons donc à la source, dans une tentative de comprendre comment la Loi, telle que promulguée dans la Bible, a pu permettre ces crimes.

Dans Deutéronome, la Loi a pour ambition de régler chaque litige, d’attribuer une peine à chaque crime. Certains de ces crimes nous paraissent aujourd’hui bien bénins et la Loi parfois bien arbitraire. Une lecture littérale de la Loi conduit à une religiosité crispée et sectaire telle que celle qu’on retrouve dans les théocraties (la Charia) et dans les franges intégristes des trois religions monothéistes. C’est sur ce terreau-là que grandit l’injustice dont l’étendue est révélée aujourd’hui.

Que faire alors ? Jeter Deutéronome et Lévitique, les retirer du Canon ou, comme le tente l’exégèse progressiste, les garder comme des reliques intéressantes de mœurs dépassées ?

Je prétends qu’au contraire, Deutéronome, entre autres textes, contient en filigrane la clé qui nous permettra de sortir du scandale et de reconstruire l’Eglise sur des fondations solides, basées sur la justice et sur les principes évangéliques. Il faut seulement apprendre à lire autrement.

Une expression revient souvent pour justifier la rigueur de la Loi :

« Tu ôteras le mal du milieu de toi ».

La lecture sacrée impose de la lire comme une injonction légale or c’est cette lecture littérale qui explique la possibilité de l’impunité des actes dénoncés par la CIASE. L’objectif n’est pas la justice mais la stabilité à tout prix. La communauté se doit d’être pure et la préservation obsessionnelle de cette pureté passe par un rééquilibrage à énergie minimale. Peu importe que quelques innocents payent, seul le résultat compte et le principal est « que tout se fasse convenablement et avec ordre » (1Co 14, 40). C’est exactement le phénomène qui a permis à des prédateurs d’opérer en toute impunité au sein de l’Eglise et qui explique l’obsession des autorités ecclésiales à étouffer le scandale pour préserver à tout prix l’image de sainteté de l’Eglise.

Ces textes sont d’une redoutable ambiguïté. Pris à la lettre ils imposent bien un système basé sur le tabou et sur le sacrifice, l’évitement à tout prix du scandale qui met en danger l’institution.

On voit le processus sacrificiel à l’œuvre dans un passage du chapitre 21, le cas d’un meurtre anonyme. Peu importe que le meurtre demeure impuni. L’obsession ritualiste n’a qu’un but : empêcher que cet acte violent, parce qu’il ne trouve pas de résolution sacrificielle par la justice rétributive, ne se répande dans la société par mimétisme.

La première mesure consiste à sacrifier une génisse (Dt 21, 3-4). Le texte précise que la mise à mort doit avoir lieu en dehors de la ville, dans un torrent, de façon à évacuer symboliquement le sang versé. Le rituel qui accompagne l’acte purificateur est sans ambiguïté quant à l’objectif recherché :

Ils déclareront : « Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang, ni nos yeux qui l’ont vu.Absous Israël, ton peuple que tu as racheté, SEIGNEUR, et ne laisse pas l’effusion du sang innocent au milieu d’Israël, ton peuple… » (Dt 21, 7-8)

Et Deutéronome de conclure :

« …tu auras ôté du milieu de toi l’effusion de sang innocent… » (Dt 21, 9)

Ces rites témoignent de l’importance primordiale du phénomène mis au jour par René Girard. La violence ne reste pas confinée à l’acte criminel et aux protagonistes immédiats : elle se répandpar mimétisme dans l’espace et dans le temps et elle risque d’affecter, si rien n’est fait, l’ensemble de la communauté. La seule méthode que nous connaissions pour endiguer cette propagation est le sacrifice. Les victimes des abuseurs laïcs et religieux dans l’Eglise sont des victimes sacrificielles, immolées à notre peur panique de l’impureté et de la contagion de la violence.

L’insistance sur les dangers du faux témoignage (Dt 19,15-21) montre l’importance que les auteurs de la Bible et du Coran attribuent à ce phénomène. Celui-ci découle directement de la rivalité mimétique : le faux témoignage est une tentative d’élimination du rival en « prenant à témoin » le reste de la communauté ; le risque de débordement du conflit privé dans la sphère publique est réel. Le chapitre 19 traite donc de ce problème avec toute l’attention requise :

« Un témoin ne se présentera pas seul contre un homme qui aura commis un crime, un péché ou une faute quels qu’ils soient ; c’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins qu’on pourra instruire l’affaire. » (Dt 19, 15)

Or cette précaution ne protège évidemment pas de la diffamation, comme nous l’apprend Girard : c’est toujours sur base d’un témoignage collectif mensonger que le bouc émissaire se voit accusé. L’important, ici aussi, n’est pas la justice mais bien d’empêcher la propagation du conflit interpersonnel à la communauté.

L’hypocrisie des procédures judiciaires dont le but inavoué est d’étouffer le scandale est exposée par la Bible :

« Les juges feront des recherches approfondies ; ils découvriront que le témoin est un témoin menteur : il a accusé son frère de façon mensongère. » (Dt 19, 18)

Notons la formulation, qui suggère que quel que soit l’ « approfondissement » des enquêtes de l’instruction le résultat est écrit d’avance : quiconque a l’audace de mettre en danger l’ordre et la paix civile sera jugé coupable de faux témoignage.

La victime de pédophilie n’est jamais crue. Parler, pour elle, revient à se retrancher de sa famille et de sa communauté.

« Vous le traiterez comme il avait l’intention de traiter son frère. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 19, 19)

Finalement, Deutéronome achève de dévoiler les profondes failles sur lesquelles reposent nos systèmes légaux basés sur le sacrifice en exposant la fonction dissuasive, par définition peu soucieuse d’équité :

« Le reste des gens en entendra parler et sera dans la crainte, et on cessera de commettre le mal de cette façon au milieu de toi. » (Dt 19, 20)

Et résume tout cela par le principe rétributif qui gouverne nos esprits et nos communautés en rappelant la loi du Talion :

« Tu ne t’attendriras pas : vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. » (Dt 19, 21)

Loi qui, précise le texte, impose le silence à notre cœur.

Je ne sais pas si le lecteur ou la lectrice ressent comme moi, au moment où j’écris ces lignes, à quel point ces enseignements sont d’actualité ; à quel point la possibilité de lire ces textes autrement coïncide avec la possibilité de reconnaître une insoutenable violence que, jusqu’il y a peu, nous étions incapables de regarder en face.

L’enjeu n’est pas d’ôter le mal du milieu de nous mais bien de voir et d’accepter que le mal réside au milieu de nous. C’est ce qu’a fait la CIASE, et c’est bien. C’est aussi ce que dit, profondément, Deutéronome, lorsque nous voulons bien lire ce livre comme une douloureuse révélation de notre violence et non comme des instructions à suivre à la lettre.

https://www.ciase.fr/rapport-final/

Tous les textes sont extraits de la TOB.

4 réflexions sur « Rapport de la CIASE, pédocriminalité dans l’Eglise »

  1. Merci, Hervé, de témoigner ainsi du trouble qui tous nous habite, et qui rejoint les mots extraordinaires de Jeanne Dorn à la fin de son intervention « POUSSIN, GIRARD ET BONNEFOY » , ouvrant l’abîme impensé du cri censuré des victimes en la définition d’un classicisme moderne selon Bonnefoy :

    « Viser à une forme totale où esprit et sensible viendrait à n’être plus qu’un, une civilisation en un mot comme fin à la recherche du peintre, une société comme œuvre dernière plus synthétique qu’aucun tableau.
    Le seul impensé demeurant de savoir sur quoi reposerait une telle société esthétique, une telle forme totale, voire totalisante, et en effet, la philosophie hégélienne dont hérite en partie Bonnefoy est elle-même tributaire du néo-classicisme d’un Winckelmann dont l’histoire de l’art repose toute entière sur une censure, celle du cri des victimes explicitement prohibé, celle de tout mouvement discordant qui compromettrait le règne de la beauté pure. »

    S’ouvre alors la fracture du chagrin qu’Alison et Perret définissent à la suite de Girard, suivant en cela Marcel Proust, où le néo-classicisme par le romantisme accèdent à la vérité romanesque entièrement convertie :

     » Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure de la mort.  »
    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_2.djvu/72

    Saurons-nous ne pas sombrer dans le vide d’un sens qu’il reste à définir et que l’Occident, à la suite de ses prêtres comme de ses constitutionnalistes abuseurs, de ses philosophes comme de ses historiens ou de ses artistes, n’arrive toujours pas à formuler, jetant la jeunesse en pâture aux déviances sadiques d’une autorité qui ne saura que de plus en plus révéler son absence de réalité ?
    Une autre épitre de Paul, celle aux éphésiens, cité dans la postface de « la foi au-delà du ressentiment » pose la même question :

    « Qui est notre paix, qui des deux n’en a fait qu’un, et qui a renversé le mur de séparation, l’inimitié, ayant anéanti par sa chair la loi des ordonnances dans ses prescriptions, afin de créer en lui-même avec les deux un seul homme nouveau, en établissant la paix, et de les réconcilier, l’un et l’autre en un seul corps, avec Dieu par la croix, en détruisant par elle l’inimitié ? »

    La réponse à cette question est depuis presque toujours aux murs de nos églises désertées comme de nos temples républicains, jetant le regard désolé sur l’enfance souillée par nos incapacités d’accéder à l’ascétisme réel qui est un ascétisme du sens, qu’il n’y a guère que la reconnaissance que nous sommes complètement paumés si nous ne savons pas définir un minimum ce qu’est la solidarité en cette perte totale d’identité quand il n’y a plus d’ennemi à désigner, que là est la base commune à toutes les différenciations qui pourraient enfin nous faire accéder à la fraternité, cette seule transcendance qui n’a besoin que de son horizontale pour déterminer la verticale de son unique autorité, le triomphe de la croix :

    « Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu. 20Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire. 21En lui tout l’édifice, bien coordonné, s’élève pour être un temple saint dans le Seigneur. 22En lui vous êtes aussi édifiés pour être une habitation de Dieu en Esprit. »

    https://saintebible.com/lsg/ephesians/2.htm

    Ainsi, comme l’a dit Baudelaire inspiré par Stendhal, tous deux cités par Calasso:
     » La beauté n’est que la promesse du bonheur. »

    Ce qui me permet ici d’exprimer ma reconnaissance, car s’il est possible de correspondre comme nous le faisons, cela est signe véritable qu’il ne sera pas impossible de faire face à notre condition, qu’il nous est offert, comme le dit si bien Alison, une forme de mise en récit pour vivre cette histoire vraie à partir de l’inversion de notre fondement narratif, vécue dans et depuis le pardon :

    « L’amenée à l’être de tout à partir de rien ressemble plus à un homme aimant mourant qu’à quelque chose de plus apparemment puissant. Et la sagesse qui amène toute chose à l’être, l’ordonnant et le structurant, ressemble plus à un blasphémateur séditieux pardonnant à ceux qui le détruisent qu’à toute autre chose. En d’autres termes, et s’il vous plaît allez lentement avec ce que je suis sur le point de dire : le désir humain aimant et compréhensif de pardonner à ceux qui le tuent est une analogie plus juste de la puissance de la création que tout établissement d’un ordre. Ce que nous appelons le « pardon » est avant la création, et en effet le modèle de notre être créé est tel que nous ne l’atteignons que par le pardon. »

    https://emissaire.blog/2021/10/12/rapport-de-la-ciase-pedocriminalite-dans-leglise/

    Alléluia !

     »

    « 

    J'aime

  2. « Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens d’un grief que ton frère a connu contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère. » (MATTHIEU, 5, 23)
    Que doit faire un bon catholique quand il a péché ? Toute affaire cessante, il doit se confesser et demander pardon. La démarche est douloureuse, humiliante, mais elle est incontournable. La prière ne peut être exaucée que si l’on a d’abord demandé pardon à celui que l’on a offensé.

    J'aime

  3. Votre article est remarquable, Hervé VAN BAREN. Je le partagerai sur LINKEDIN avant de publier un autre article. En effet, je ne suis pas d’accord sur un mot :  » Deutéronome, entre autres textes, contient la clé… »
    Si nous (vous et moi) pensons, et nous le pensons, à la suite de René Girard, que les évangiles révèlent une vérité anthropologique, nous devons analyser les témoignages de la CIASE, rendant ce rapport extraordinaire. Nous pourrons trouver cette vérité anthropologique et en déduire des… contributions à la démarche synodale historique sur la synodalite.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s