Détourner l’attention pour relâcher la tension

par Hervé van Baren

La crise du Covid n’en finit pas de faire la une de nos médias. Nous sommes saturés de statistiques, d’images et surtout, d’opinions variées sur les mérites ou les vices des mesures officielles prises pour lutter contre le fléau. Rapidement, ces opinions se sont radicalisées et la société s’est divisée en deux camps : les pour et les contre. Pour ou contre le port du masque, le confinement, les vaccins, etc. Les polémiques se succèdent et enflent, le ton monte.

Un effet secondaire du virus apparaît, encore plus dommageable à mon avis que le virus lui-même mais qui ne fait pas l’objet, loin s’en faut, de la même couverture médiatique : la discorde.

On ne compte plus les familles ou les cercles d’amis chez qui l’amour ou l’amitié n’ont pas survécu à cette polarisation. Personne ne propose de vaccin contre ce fléau aux conséquences incalculables.

A l’instar de celles et ceux qui cherchent les meilleurs moyens de maîtriser la pandémie, je pense utile de réfléchir aux « mesures sanitaires » qui permettraient d’éviter cette prolifération des ruptures amoureuses ou amicales.

Commençons par analyser le phénomène en nous détachant tant que faire se peut des controverses.

René Girard nous apprend qu’en temps de crise, les conflits mimétiques s’exacerbent et envahissent la sphère publique, que s’instaure la guerre du tous contre tous. C’est ce phénomène que nous constatons et c’est aussi celui qu’annoncent les Evangiles, dans les chapitres qui nous parlent de ce genre de crises. D’abord à l’échelle globale :

« On se dressera en effet nation contre nation, et royaume contre royaume… » (Marc 13, 8)

En mettant l’accent sur les relations entre proches :

« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère.  » (Luc 12, 51-53)

Cette discorde touchant jusqu’aux relations les plus intimes conduit, d’après Jésus, à des haines meurtrières :

« Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront condamner à mort. » (Marc 13, 12)

Balayer ces propos en niant leur qualité prémonitoire serait oublier leur accomplissement concret dans plusieurs cas de crises historiques. Que ce soit pendant la guerre civile espagnole, la Révolution Culturelle sous Mao ou le génocide cambodgien, les cas de dénonciation de parents proches ayant conduit à leur exécution n’étaient pas rares. Heureusement nous n’en sommes pas là.

Commençons par constater l’attrait irrésistible de la polémique. En temps de crise, l’attention se fixe sur quelques sujets qui se transforment rapidement en objets de désir. Prenons par exemple le masque. Bien sûr, ce n’est pas le masque en tant qu’objet matériel que nous nous arrachons ; c’est le principe de son usage. Qu’on le mette ou pas, qu’on veuille protéger prioritairement les vies ou avant tout la liberté, le masque s’approprie l’essence même de nos valeurs et cette « incarnation » d’idéaux transcendants dans un objet inanimé coïncide avec notre acharnement à nous en emparer. Porter le masque c’est affirmer que la seule vérité est sanitaire ; refuser de le porter c’est proclamer qu’en dehors de la liberté il n’y a point de salut. Il ne s’agit pas seulement d’afficher sa croyance mais aussi de nier toute vertu à celle de l’adversaire.

On me dira qu’il est parfaitement possible de faire son choix sans verser dans cette radicalité mais malheureusement, l’intention devient secondaire et seule comptera la perception de notre choix par les autres. Qu’on le veuille ou non, nos actes et paroles seront interprétés à l’aune de la crise.

Il est nécessaire, dans notre recherche d’une formule permettant d’échapper au phénomène, voire de le contrer, de faire ce constat. L’intention importe peu. En temps de crise, peu importe que vos propos soient modérés, ouverts vers l’adversaire, étayés par des sources indépendantes, mesurés. En temps de crise toute opinion sera nécessairement perçue comme une provocation. En temps de crise toute parole est soumise à force centrifuge qui la précipite vers l’un ou l’autre des extrêmes. Déduisons-en une première règle pour notre guide : il est interdit de parler de l’objet de désir.

Voilà un conseil qui sera vraisemblablement reçu avec scepticisme. Voyons, le débat, en démocratie, c’est vital ! Cette autocensure aurait inévitablement des conséquences bien pires que le mal qu’on cherche à combattre ! Se taire c’est être complice de la violence. Par conséquent, il faut parler de l’objet de désir.

La seule option qui nous reste consiste à aborder le sujet qui fâche sans déclencher les réflexes mimétiques qui le pervertiront et le transformeront, bien malgré nous, en carburant pour le feu. Mais comment faire ? Comment en parler sans en parler ?

Une autre règle possible consisterait à manier l’objet de désir comme si c’était un engin infernal prêt à exploser. On le traitera donc avec d’infinies précautions, en évitant tout déséquilibre. On cherchera à le placer au centre parfait de notre centrifugeuse. Malheureusement, la physique nous apprend que cet état d’équilibre est éminemment instable. Le moindre écart par rapport à la neutralité idéale précipite toujours à l’un ou l’autre des extrêmes. Qui plus est, en temps de conflit généralisé, ce n’est pas une bonne idée de prendre la place du sage qui s’élève au-dessus de la mêlée. Dans la bagarre, le seul crime impardonnable est de ne pas choisir son camp.

Nous ne sommes pas plus avancés.

Pour en revenir aux Evangiles, constatons qu’il existe un moyen de parler d’un sujet sensible sans l’aborder frontalement : la parabole. Si nous pouvions trouver une parabole qui traite de la polémique, peut-être aurions-nous là un début de piste.

Une telle parabole existe ; j’en ai déjà parlé1.

Aux Sadducéens qui lui tendent un piège en pensant pointer les contradictions du concept de résurrection2, Jésus répond en acceptant, en apparence, la controverse ; mais en réalité il démonte les dialectiques de la raison et du sacré, lorsque celles-ci sont mises au service de la rivalité, par deux démonstrations d’une faiblesse évidente (à mon humble avis) :

Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection. » (Luc 20, 34-36)

La première démonstration reprend le langage de la raison grecque. Sa faiblesse est structurelle. La démonstration s’appuie sur une chaîne d’arguments et il suffit qu’un seul maillon présente des faiblesses pour que tout l’édifice s’écroule. Or les vérités que Jésus énonce sont, disons, critiquables. Parce qu’on vit éternellement l’union conjugale perd toute vertu ? Le sexe des anges est-il un argument pertinent ? Que veut dire « fils de la résurrection » ?

Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l’a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Luc 20, 37)

La seconde démonstration est assez étonnante. J’ai beau relire le passage du buisson ardent3, je n’y trouve pas beaucoup d’arguments pour ou contre la résurrection.

Autrement dit Jésus ne parle aucunement de la résurrection (l’objet de désir) mais bien de la polémique elle-même et sa réponse est d’une ironie mordante. Il nous montre la façon dont nous réquisitionnons la raison et le sacré pour les mettre au service de la controverse, leur faisant perdre de la sorte leurs qualités intrinsèques.

Avec le recul nécessaire la polémique apparaît pour ce qu’elle est : la lutte de deux imbéciles (ou de deux camps imbéciles) pour un objet inanimé ou pour une idée abstraite. Le problème est que la crise interdit ce détachement. L’attractivité de l’objet nous ramène toujours dans la mêlée. La parabole commence donc par faire précisément ce que nous cherchions : parler de l’objet sans en parler. Parler en apparence de l’objet de désir et plonger, en apparence, dans la controverse violente en prenant résolument parti. Dans le même temps, par un double langage subtil, déplacer le point de vue, amener les protagonistes à quitter le ring de boxe et à contempler, depuis ce point détaché, les deux imbéciles en train de se taper dessus.

Ensuite seulement, une parole pacificatrice, une parole que tout le monde peut entendre et sur laquelle tout le monde peut s’accorder devient possible :

« Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui« . (Luc 20, 38)

Que cet enseignement puisse être appliqué en pratique, je n’en sais rien et pour être honnête j’en doute. Mais qui sait, peut-être cet article détient-il en lui-même quelques qualités paraboliques. Peut-être cette histoire sans rapport avec nos sujets de préoccupation du moment mais qui nous montre qu’il est possible d’accéder à un point de vue détaché sur nos tragi-comédies humaines, et ce faisant de permettre une parole enfin libre de tout mimétisme d’appropriation, une parole de réconciliation, peut être cette petite histoire sera-elle suffisante pour en gagner certaines et certains à la cause de la paix. C’est du moins mon secret espoir.

Merci à Jean-Marc Bourdin de m’avoir soufflé le titre.

1https://emissaire.blog/2019/08/24/la-revelation-a-t-elle-eu-lieu-suite/

2Luc 20, 27-33

3Exode 3

9 réflexions sur « Détourner l’attention pour relâcher la tension »

  1. Merci Hervé van Baren pour cette belle leçon sur les bonnes pratiques anti-« pour-ou-contre »!
    Elle nous est bien utile en cette période où l’angoisse collective atteint un tel niveau qu’il devient difficile d’échapper au tourbillon de la violence mimétique, lequel, il faut le rappeler, a pour vertu de diminuer la dite angoisse.
    La difficulté augmente quand l’objet de la polémique consiste à utiliser le même argument philosophique : c’est au nom de la même valeur, la liberté, que les partisans et les opposants à la vaccination s’affrontent! Montée aux extrêmes garantie!
    Peut-être faudrait-il ajouter à la pratique de la parabole, celle de la non-violence, une non-violence assumée comme un principe? Comment? Par exemple, dans un débat sur la liberté ou les libertés, proposer de parler d’une valeur voisine, la fraternité.
    Jésus est allé très loin dans cette voie…

    Aimé par 2 personnes

    1. Pour désamorcer les polémiques relisez plutôt l’épisode biblique appelé le jugement de Salomon. Le discernement du véritable objet est essentiel.
      Moi qui suis hypo mimétique n’est aucune difficulté avec cette polémique et peut m’adresser aux deux camps, y compris sur les réseaux sociaux sans recevoir en retour une volée de bois vert.

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  2. Hervé VAN BAREN votre article a été l’occasion de relire les deux autres sur la révélation.
    J’aime beaucoup vos interprétations qui offrent à la réflexion un champ immense. Mais certaines sont discutables.
    Si vous doutez de pouvoir l’utiliser pour désamorcer les conflits c’est que vous n’êtes pas convaincu du caractère anthropologique de votre interprétation. Celle ci est en contradiction avec celle des autres paraboles analysées dans votre article mis en référence. Si Jésus est un maître à penser, les Saduceens viennent quêter un signe pour s’en servir contre leur groupe rival ( Les Pharisiens). En les contrant, Jésus ne peut éteindre la polémique ni non plus la détourner. Les tensions sont augmentées.

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    1. Ce long chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc relate une controverse avec les scribes et les grands prêtres (v. 1, 19, 46) (pour une fois les Pharisiens sont épargnés !). Il y a, à la fin du passage que je cite, ce verset réjouissant :
      « Quelques scribes, prenant la parole, dirent : « Maître, tu as bien parlé. » Car ils n’osaient plus l’interroger sur rien. » (v. 39-40)
      Le verset 40 semble confirmer la perfidie des scribes mais peut aussi être interprétée comme le silence qui suit l’expression de la vérité, qui met tout le monde d’accord. Le verset 39 par contre indique soit que les scribes se rangent du côté de Jésus, ce qui n’est pas d’une logique implacable étant donné qu’après la controverse reprend de plus belle, soit que les scribes ont compris la parabole de Jésus. C’est très riche d’enseignement parce qu’il faut bien admettre que notre lecture habituelle de ce passage prouve que nous, à ce jour, nous ne l’avons pas comprise ! NOUS avons fait de ce passage une interprétation sacrificielle (Jésus a terrassé les méchants Sadducéens avec le Verbe) alors que les scribes ont compris qu’il s’agissait d’une parole universelle, une révélation anthropologique de notre violence. Non seulement cela prouve la maturité spirituelle des scribes, capables d’une lecture anti-sacrificielle, mais en plus c’est une belle leçon d’humilité pour nous, toujours aveugles 2000 ans après.
      Jésus ne contre pas les Sadducéens, il contre notre violence. Vous restez enfermé dans une lecture historique ayant valeur d’exemple, alors qu’il faut lire ces passages comme des paraboles, des fictions remplies de personnages fictionnels. Nous devons réapprendre, je pense, à lire les Evangiles en nous détachant des présupposés acquis par la méthode historico-critique, qui nous apprend la rivalité entre les différents groupes (autrement dit qui nous incite précisément à la lecture sacrificielle). La seule vérité vient du texte et émerge de ses ambiguïtés, et surtout de nos ambiguïtés.
      Tant qu’on reste braqué sur le comportement de tel ou tel groupe, enfermé dans le jugement des protagonistes de l’histoire, la dimension du texte qui s’adresse directement à nous, lecteur ou lectrice, nous reste invisible. C’est la violence de notre lecture, lorsque nous en prenons conscience, qui nous invite à l’interprétation parabolique.
      Peu importe que les Sadducéens se soient convertis ou soient repartis fâchés. Ils sont morts depuis deux millénaires. Mais nous ? Allons -nous continuer à désigner les bons et les méchants dans le texte, ou commencer à reconnaître notre part bonne et notre part mauvaise dans la façon dont nous lisons le texte ? Dieu est le Dieu des vivants !

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      1. Je n’ai pas voulu (ce n’est pas le cadre d’un commentaire) donner mon interprétation. Par contre, je voulais, et continue à le vouloir, montrer que la dimension parabolique ne peut s’extraire complétement de la méthode historique. En fait, je mesure le caractère anthropologique et universel à l’application de cette interprétation dans un contexte actuel. C’est, si je vous ai bien compris, ce que vous avez voulu démontrer aussi dans votre article.
        Vous arrivez à la conclusion:  » Autrement dit Jésus ne parle aucunement de la résurrection (l’objet de désir) mais bien de la polémique elle-même et sa réponse est d’une ironie mordante. » Je suis d’accord avec vous.
        En appliquant cette méthode, non seulement, vous ne désamorcerez pas les conflits, mais vous augmenterez les tensions.
        De ce fait, votre interprétation doit être revue, à mon avis, mais non rejetée

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    2. Vous avez raison Fxnico. Pour préciser la nature de mon doute sur la méthode parabolique, je doute de pouvoir l’appliquer moi ; je ne doute pas un instant de la capacité de la Bible à nous sortir de notre rivalité aveugle. Il faut avoir été touché par le Verbe pour maîtriser cet art. Je constate régulièrement par ma difficulté à résister à la provocation le chemin qu’il me reste à faire.
      Quant à votre conclusion, elle n’est pas en accord avec ma lecture de la péricope. Je lis que Jésus ne les contre pas, justement. Il n’entre pas dans la polémique parce qu’il détourne le sujet, il attaque la polémique elle-même. Du moins dans la lecture parabolique de ce passage. Jésus est le Messie avant d’être un maître à penser ; il ne fait pas la morale, il apporte une révélation, au-delà de la polémique. Les scribes ne s’y trompent pas.

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      1. Hervé Van Baren, je suis heureux d’avoir pu vous pousser à exposer un peu plus votre interprétation de cette péricope.
        « Jésus est le Messie avant d’être un maître à penser ; il ne fait pas la morale, il apporte une révélation, au-delà de la polémique. Les scribes ne s’y trompent pas. » Je suis entièrement d’accord avec cette interprétation, mais vous la formulez bien mieux que ce que je pourrais exprimer.

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