Pour saluer Jacques Bouveresse

par Jean-Louis Salasc

Voici un mois s’est éteint Jacques Bouveresse, à l’âge quatre-vingts ans. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, il mena une brillante carrière universitaire : Panthéon-Sorbonne, CNRS, université de Genève, Collège de France. Il publia une quarantaine d’ouvrages ; il était un ami de Pierre Bourdieu.

Il ne s’agit pas ici de donner une idée de sa pensée ni de rendre compte de son influence (l’auteur de ces lignes en est bien incapable). Vu la vocation de notre blogue, la question est celle de ses accointances avec la pensée girardienne. A priori, peu de choses à en dire. Jacques Bouveresse ne s’était pas emparé de la théorie mimétique ; si ce n’est une bonne connaissance de « Mensonge romantique et vérité romanesque », selon le témoignage de Benoît Chantre. Un colloque Girard-Bourdieu, organisé par l’université d’Aix-Marseille en 2014, est l’une des rares traces de lien, Jacques Bouveresse étant en l’occurrence membre du comité scientifique (1).

Jacques Bouveresse est cependant proche des « lunettes Girard » lorsqu’il prend position en faveur de Jean Bricmont et Alan Sokal dans l’affaire qui porte le nom de ce dernier (2). Cette prise de position donne lieu aux analyses de son petit livre publié en 1999, « Prodiges et vertiges de l’analogie ».

Le point de départ est le prestige immense attaché aux sciences dites « dures » dans la première partie du vingtième siècle. Ondes électromagnétiques, radioactivité, théorie de la relativité, essor de la mécanique quantique, Big Bang, etc. Tant par leurs applications pratiques que par leur complexité intrinsèque, toutes ces découvertes impressionnent, et le summum de l’intelligence humaine est désormais incarné par un physicien (Einstein) et non plus par un philosophe ou un polymathe (tels Léonard de Vinci ou Leibniz).

Ce prestige inspire alors l’idée d’employer pour les sciences humaines les méthodes qui ont produit des résultats si remarquables. C’est le structuralisme : les objets en eux-mêmes importent moins que les relations entre eux, et ces systèmes de relations vont être étudiés avec les outils et concepts des « sciences dures ». Ainsi Claude Lévi-Strauss analyse-t-il les liens de parenté à l’aide de la notion mathématique de groupe de Klein. L’approche séduit et fait des émules. Pierre Boulez, par exemple, affirme la supériorité de la musique sérielle en identifiant l’espace sonore à un groupe commutatif, au sens mathématique du terme (« Penser la musique aujourd’hui » en 1963).

C’est là une forme de mimétisme. C’est aussi un mimétisme honnête : Claude Lévi-Strauss sollicite l’aide du mathématicien André Weil pour s’assurer d’un emploi rigoureux des concepts mathématiques.

Avec la génération suivante, le mimétisme reste, mais la rigueur disparaît. Les concepts scientifiques sont employés de façon approximative, exploitant des analogies superficielles, floues et vagues. Les auteurs cherchent toujours à se parer du prestige des « sciences dures », mais sans l’ascèse d’en assimiler les méthodes et de les employer de façon scrupuleuse. C’est précisément cela que dénonce Alan Sokal, et Jacques Bouveresse renchérit. Leurs ouvrages offrent un véritable florilège : le machisme expliqué par la mécanique des fluides, le fait religieux par le théorème de Gödel, les névroses par la géométrie du tore (le tore est un tube refermé sur lui-même) et les guerres par les espaces non euclidiens.

Des phrases obscures et compliquées font office de démonstrations ; des juxtapositions, de raisonnements et des coq-à-l’âne, de révélations. Alan Sokal et Jacques Bouveresse ont des mots très durs pour ces manières de faire : « impostures » pour le premier, « grande truanderie » pour le second ». Jacques Bouveresse emploie également le terme de « singer » : mot bien sûr qui évoque la proximité girardienne.

Nous la retrouvons avec un autre exemple. Jacques Bouveresse constate que la mouvance postmoderne et l’idéologie de la déconstruction ont remis en cause jusqu’aux notions d’objectivité, de réalité et de vérité : voici le règne du relativisme. Or ces notions sont les fondements même de l’approche des « sciences dures ». C’est donc en prétendant s’adosser à celles-ci que le mouvement postmoderne démolit justement la source de leurs réussites.

Jacques Bouveresse illustre cela dans un chapitre consacré au théorème de Gödel. Ce théorème, publié par Kurt Gödel en 1931, concerne les systèmes formels, c’est-à-dire les modélisations mathématiques (comme la théorie des ensembles). Il démontre que tout système formel contient des propositions (ou énoncés) indécidables. Ce théorème clôt ainsi une vielle question : les mathématiques peuvent-elles prouver par elles-mêmes leur propre cohérence ? Gödel apporte donc une réponse négative. C’est un succès, puisque c’est la réponse à une question, et que cette réponse détermine les limites d’un outil.

Les penseurs de la postmodernité ont trépigné de joie devant ce théorème. Ils s’en sont prévalus pour affirmer que tout était indécidable, et de ce fait, dépendait du bon vouloir de chacun : la définition même du relativisme. Ce faisant, ils ont allègrement oublié deux choses. D’abord, que si un système formel contient des propositions indécidables, toutes ne le sont pas nécessairement. Ensuite, que ni les langages naturels ni les phénomènes sociaux ne sont des systèmes formels.

L’analyse de Jacques Bouveresse peut se formuler ainsi : la mouvance postmoderne est fascinée par les « sciences dures », elle en imite la manière de s’exprimer, elle s’approprie son apparence, elle en détruit les fondements et prétend « prendre sa place »  en imposant le relativisme. Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de rivalité mimétique. Jacques Bouveresse n’y met pas les mots, mais la chose y est. Tant qu’à faire allusion à Michel Foucault, notons cette phrase citée par Jacques Bouveresse : « Il me faut parler de deux livres qui me paraissent grands parmi les grands : Différence et répétition, Logique du sens. Si grands sans doute qu’il est difficile d’en parler et que peu l’on fait. » Michel Foucault, apologue de Gilles Deleuze, est l’archétype du médiateur girardien : « Voilà ce qu’il faut admirer » .

C’est peu dire que le livre d’Alan Sokal et Jean Bricmont a été fraîchement accueilli. Mais les réactions négatives n’ont pas porté sur l’objet de leur critique, à savoir le mésusage de concepts des « sciences dures ». Elles ont porté sur les auteurs eux-mêmes, c’étaient des réactions « ad hominem ». Toute une gamme a été récitée, depuis leur « insuffisance intellectuelle »,  leur incompétence dans le champ philosophique, leur manque de discernement de la dimension « métaphorique » de l’utilisation des concepts, leur « scientisme arrogant », leur volonté de « dévaluer la pensée », leur posture de « chiens de garde », jusqu’à l’accusation d’incarner la « police de la pensée ».  Jacques Bouveresse relève une quasi-unanimité de l’intelligentsia, y compris chez des auteurs non cités par Alan Sokal (comme Alain Badiou) ou assez distanciés par rapport au post-modernisme (comme Alain Finkielkraut ou Roger-Pol Droit). Jacques Bouveresse note le paradoxe de voir une communauté intellectuelle se plaindre d’être victime d’une « police de la pensée » : alors que cette même communauté est omniprésente, révérée dans les médias comme à l’académie, et donne le ton (celui du relativisme) dans toutes les disciplines.

Ce que décrit Jacques Bouveresse n’est-il pas une expulsion ? L’expulsion hors de la « République des Lettres » d’un bouc émissaire, accusé de tout pour éviter d’avoir à se remettre en cause ?

« Prodiges et vertiges de l’analogie » s’achève sur l’idée que la pensée sans la liberté de critiquer n’est plus vraiment elle-même. Une considération somme toute classique, mais dont le rappel, en les circonstances, est à l’honneur de Jacques Bouveresse. 

(1) Jean-Marc Bourdin, fondateur et contributeur du présent blogue, intervenait lors de ce colloque.

(2) En 1996, Alan Sokal se livre à un canular en publiant un article dénué de sens, mais farci d’un jargon pseudo-scientifique. Il entendait ainsi critiquer l’emploi abusif de notions des sciences « dures » dans la sphère des sciences humaines. Dans la foulée (1997), il publia, en collaboration avec Jean Bricmont, « Impostures intellectuelles » ; les mêmes dérives y sont dénoncées, non plus sous forme parodique, mais par des analyses détaillées. L’ouvrage déclencha un tollé. De nombreux articles accablèrent les deux auteurs. Jacques Bouveresse fut l’un des rares à prendre leur défense au sein de l’intelligentsia. Non seulement à prendre leur défense, mais aussi à durcir leurs thèses.

7 réflexions sur « Pour saluer Jacques Bouveresse »

  1. J’utilise assez souvent des analogies avec les sciences exactes dans mes articles. Merci de me rappeler le danger de ce procédé. Il me semble que l’analogie est licite à condition de bien préciser de quoi il ‘agit : une comparaison qui permet de faire émerger une structure abstraite ressemblante et non l’assimilation à la physique ou aux mathématiques de phénomènes humains, différents par nature. Cette précision faite, l’analogie a surtout pour mérite d’ouvrir l’esprit à d’autres représentations, d’autres points de vue.

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  2. Merci, Jean-Louis Salasc, pour cet hommage girardien qui a aussi le grand mérite de nous rappeler l’existence de ce vrai philosophe, ce fils de paysans professeur au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages très sérieux et peu connus du grand public, dont je n’avais lu que le « Nietzsche contre Foucault », il y a longtemps. Je me suis plongée dans les vidéos et entretiens dans lesquels il parle de ses travaux orientés vers les sciences et la philosophie de la connaissance mais aussi la musique, la littérature, la démocratie. Passionnant. Et je voudrais juste ajouter à votre hommage ceci : Jacques Bouveresse n’avait apparemment pas grand chose en commun avec René Girard, l’un anthropologue et l’autre non, l’un philosophe et l’autre non ; l’un converti au catholicisme, l’autre perdant la foi, chacun au seuil de sa vie d’homme et de chercheur. Et pourtant leur aventure est en profondeur la même, tout entière vouée à la recherche de l’intelligibilité du réel.
    A l’écart des modes, bien sûr, et même s’ils ne sont pas de la même génération, ils ont ironisé et polémiqué contre les mêmes adversaires pour défendre un rationalisme qui prend au sérieux le rapport au réel. Ils ont défendu, chacun dans son ordre, une conception « réaliste » du vrai : on n’accède à la vérité que lorsqu’on arrive à dire les choses comme elles sont. La vérité n’est pas un effet du discours, comme tend à l’affirmer le relativisme post-moderne mais la visée de tout discours conséquent.
    Puisant dans l’œuvre de Musil un certain nombre de ses thèmes favoris, par exemple son exigence de rigueur et de précision, Bouveresse fait le constat, pour s’en étonner, que la grande littérature se montre parfois supérieure à la science pour accéder à certaines vérités. La réalité, ici, s’impose et plutôt que de la faire entrer dans un système, il faudrait, dit-il, lui trouver une explication, en donner les raisons. C’est comme si, alors qu’il n’a pas rencontré cette œuvre, Jacques Bouveresse nous justifiait d’être girardiens !

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    1. Christine, vous serait-il possible de nous donner deux ou trois liens des entretiens ou vidéos que vous avez pu consulter autour de J. Bouveresse et qui vous semblent particulièrement intéressants?
      Merci

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  3. Cher Alain, je trouve ce soir votre demande. Je vous envoie le lien de l’émission sur France Culture, la plus complète sur le travail de Jacques Bouveresse au Collège de France. Ce type était un bourreau de travail, il est impressionnant, il a tout lu (sauf Girard) et son sérieux est formidable. Par exemple, dans cette émission, il aborde la question de la connaissance littéraire, il convient (avec Freud) que Shakespeare et Dostoïevski sont parvenus sans « méthode scientifique » à des vérités supérieures à tout ce que proposent les sciences humaines et ça lui pose problème. Au point qu’il envisagerait, s’il avait le temps, de travailler à une « épistémologie de la connaissance littéraire » ! J’ai écouté bien d’autres émissions, vous les trouverez en tapant le nom du philosophe. Les plus courtes et « grand public » sont celles des « Chemins de la connaissance ». Je vous conseille aussi celles où il traite le problème des médias et de la corruption des intellectuels. BHL n’est pas sa tasse de thé ! https://youtu.be/8GQUYCZl1KI . Ce lien ne s’est pas mis en bleu, je ne sais pas si ça va marcher. C’est une émission de l’éloge du savoir, du 28/06/ 2016.

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    1. Merci infiniment, chère Christine, d’avoir pris le temps de me répondre aussi précisément. Nul doute que je ne serai pas le seul à en profiter.

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