Les enfants d’Apollonios

par Jean-Louis Salasc

Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.

Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.

Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».

Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?

Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).

Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…)  Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.

Mais attention. N’allons pas voir un « fils d’Apollonios » dans le premier sycophante venu, le calomniateur compulsif ou l’agitateur de service. Une condition supplémentaire est nécessaire pour mériter la filiation apolloniale. Revenons à Girard pour la découvrir.

Dans son analyse de la lapidation du mendiant d’Ephèse, l’un des moments les plus remarquables est celui de la recherche d’un « premier » : il faut que quelqu’un soit le premier à lancer une pierre, et c’est difficile car, nous explique Girard, un premier, par définition, « n’a pas de modèle ». Voilà pourquoi le déclenchement du lynchage est si laborieux. Dans un contrepoint saisissant, Girard analyse comment Jésus sauve la femme adultère, précisément en soulignant cette difficulté de jouer le rôle du premier : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ».

Mais une fois la première pierre lancée, le lynchage suivra irrésistiblement son cours, mimétisme aidant ; Apollonios le sait, et il se démène pour obtenir cette première pierre. Se pose alors une question, que Girard n’a pas traitée : pourquoi Apollonios ne la jette-t-il pas lui-même ?

La réponse à cette question nous apporte la troisième condition à remplir pour s’octroyer le titre de « fils d’Apollonios ». En fait, Apollonios est célèbre ; sa réputation, immense à l’époque, est celle d’un maître de sagesse. La rumeur en fait un « rival » de Jésus. Il est ainsi hors de question qu’il participe si peu que ce soit à un massacre ; ses mains doivent rester pures, son innocence intacte.

Philostrate, son biographe, prend grand soin de cultiver cette image. Quoi qu’il se soit réellement passé, il ne pouvait pas mettre dans la main d’Apollonios la moindre pierre de lapidation, encore moins la première. Nous retrouvons ce mécanisme de protection des réputations avec Marat. Ses diatribes exterminatrices sont antérieures à son élection comme député de Paris ; il était donc un inspirateur, pas un acteur. Il est significatif de constater le volume des études historiques dont l’objectif est de le dédouaner de toute responsabilité dans les Massacres de septembre.

De même à propos de Mao. Encore aujourd’hui (2013), tel mandarin de la pensée le disculpe de la Révolution culturelle ; l’argument est (je cite) : « Sept cent cinquante mille morts sur dix ans, à l’échelle de la Chine, je regrette d’avoir à le dire… » Il ne le dit pas d’ailleurs, mais sous-entend que ce ne serait pas grand-chose (hésitation révélatrice ?) : à l’échelle de la France, cela ferait cinquante cinq mille personnes ; soit Chambéry, Montauban, Vannes ou Beauvais.

Comment donc préserver une réputation positive à celui qui a choisi une victime et l’a offerte à la foule des lyncheurs ? La solution est bien connue : il suffit de le faire au nom d’une cause incontestable. Il est alors possible de désigner à la vindicte tel ennemi, réel ou supposé, de cette cause : son élimination devient un acte positif. Le mécanisme est détaillé par Pierre Conesa (3), qui d’ailleurs se réfère à René Girard. Les bonnes causes ne manquent pas : la liberté, la justice, les droits, la paix, la planète, etc. Dans le cas d’Apollonios, il s’agissait de sauver Ephèse de la peste. Pour Marat, de sauver la Révolution ; pour Mao, de préserver la pureté du régime.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que le défenseur sincère et engagé d’une cause soit nécessairement un Apollonios en puissance ; il suffit qu’il s’abstienne de jeter l’anathème sur quiconque  et de participer à quelque action collective violente.

Concluons : que faut-il pour mériter le titre d’héritier d’Apollonios ? Choisir et désigner un bouc émissaire, déclencher son lynchage, réel ou symbolique et, troisième condition, savoir préserver sa propre image d’innocence. A ce crible, voyez-vous dans notre actualité des fils d’Apollonios ?  Quels chiffres donneriez-vous comme mesure de cette descendance ?

  1. Tatiana Zerjal : « The Genetic Legacy of the Mongols » (2003)
  2. Philostrate : « Vie d’Apollonius de Tyane » (début du IIIème siècle)
  3. Pierre Conesa : « La Fabrication de l’ennemi », sous-titré « Comment tuer avec sa conscience pour soi », 2011, Laffont (également Umberto Eco : « Construire l’ennemi », 2014)

6 réflexions sur « Les enfants d’Apollonios »

  1. Cher Jean-Louis,

    Pour répondre à ton invitation, lisant ta présentation d’Appolonios, je ne peux m’empêcher, à tort ou à raison, de penser à Trump qui semble tenté de jouer sa réélection sur la provocation-réprobation d’émeutes répondant à des meurtres d’hommes noirs par des policiers.
    J’ajoute qu’au-delà du déclenchement des lynchages, tel que tu le pointes, il y a tout un pan de la théorie mimétique qui serait à mon sens à développer : celui de la suggestion-manipulation-imposition du désir d’autrui. La théorie insiste tellement sur l’imitation qu’elle passe le plus souvent sous silence qu’il y a des manipulateurs du désir ou en tout cas ne leur donnent pas la même importance qu’aux désirants en méconnaissance. Oughourlian qui repère d’emblée le couple imitation-suggestion ne semble pas insister particulier sur les cas de suggestion délibérée, en tout cas pas après avoir traité de l’hypnose et de l’adorcisme. De son côté, Girard s’intéresse à la manipulation essentiellement quand il s’agit d’un tiers qui intervient dans le mécanisme du désir (Pandarus chez Shakespeare ou les publicitaires).
    Personnellement, je suis tombé dessus en abordant la promesse que l’on demande à l’autre de faire lorsque j’ai traité l’an dernier du film Incendies. Je me suis alors rendu compte que les désirs délibérément imposés par les uns et en quelque sorte plus ou moins consciemment (mais pas inconsciemment) subis par les autres, y compris dans la période contemporaine réputée libérale et individualiste, étaient déterminants dans la plupart des cas.

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  2. Toute la violence sociale (bien réelle pourtant – y compris la violence qui entraîne la mort d’individus choisis individuellement ou par catégorie) n’entre pas si visiblement dans le schéma de la résolution paroxystique des tensions par un meurtre unique. Elle se situe en principe dans le même champ de force, dans le même système dynamique (au sens de la théorie du chaos), mais pas sur une arête, et est donc moins profilée lorsqu’elle s’offre à nos regards. Ce qui ne change rien au fait que tous les ingrédients sont bien là. Satan est évidemment un bon candidat à notre époque (surtout en ce qui concerne la dernière condition – passer pour innocent). Il passe en effet pour si innocent que la plupart des gens croient qu’il n’existe pas… (:-). L’actuel président des Etats-Unis a peu de chances d’être un bon exemple, car il est loin de passer pour innocent (c’est le moins qu’on puisse dire, lui qui est constamment… diabolisé, à tort ou à raison), et aussi du fait qu’il a été un président peu guerrier (par rapport à ses quatre prédécesseurs), sans compter qu’il bâtit sa campagne aussi sur des succès diplomatiques, notamment au Moyen Orient, avec des accords assez inédits (il faut le dire), mais dont on n’a pas encore la possibilité de juger de la portée à long terme. A mon avis, il faut regarder vers des gens plus « politiquement corrects » pour trouver des personnalités proches d’Apollonios, surtout si l’on veut qu’elles remplissent le critère de l’apparence innocente. Tel président des Etats-Unis, prix Nobel de la paix, me semble un meilleur candidat, par exemple, sous cet angle. Il n’avait pas de rhétorique guerrière, alors qu’il a fait la guerre bien plus que l’actuel président. Mais les meilleurs exemples seront sans doute trouvés dans des postes dépourvus de pouvoir politique formel, donc dans des postes où l’influence s’exerce sur les mentalités, de façon diffuse. Car, ne l’oublions pas, toute société cherche à dissimuler sa propre violence, s’organise pour la dissimuler, et y parvient très bien. La nôtre ne fait pas exception à cette règle.

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    1. Monsieur Baeriswyl,
      merci beaucoup de votre commentaire. Je partage complètement l’idée que les Apollonios sont à chercher plutôt dans des rôles d’influence que chez les dépositaires officiels de l’autorité.
      Je profite de votre intervention pour évoquer un rapprochement que je n’ai pas mentionné dans l’article, mais que votre analyse m’incite à reprendre : le critère de l’innocence apparente, et plus encore du dévouement à une cause, me semble à rapprocher du « sauveur » dans le triangle de Karpman (un pseudo-sauveur en réalité, car sa posture n’est qu’une tactique pour asseoir sa domination). La question a déjà été approchée dans notre blogue, par un article de Jean-Marc Bourdin, ainsi que dans une recension que j’avais faite pour un ouvrage de Pascal Ide « Le Triangle maléfique ». En voici les liens :

      https://emissaire.blog/2018/01/08/le-triangle-dramatique-victime-persecuteur-et-sauveur/

      https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/

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    2. Je me rallie bien volontiers à votre analyse. J’avais d’ailleurs écrit un « à tort ou à raison ». J’attendais sans doute votre rectification qui me fait avancer dans la compréhension.

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  3. Le réel n’est pas rationnel, mais religieux.
    Le mépris qu’ont les plus savants en Occident pour ce fait observable rationnellement explique que nous ne savons plus gérer les dérives sectaires, ni canaliser la violence endémique de la société.
    Tant que nous ne saurons pas partager qu’il est possible de dégager le vrai sans jeter la pierre, le vrai sera lapidé, et l’accusé transformé en accusateur par l’accusateur pour donner vraisemblance à son accusation, pulvérise la possibilité de dévoiler l’imposture, le piège satanique se refermant alors sur la vérité pourtant révélée :

    Il est frappant d’observer que le quart supérieur gauche du tableau est un outre-noir de Soulages, allégorie de la focalisation qu’opère la science sur la réalité, ne sachant plus tirer enseignement de ses techniques hyper-spécialisées, et s’empêchant alors de savoir tirer une synthèse commune qui saurait réunir dans un consensus descriptif de la réalité, s’adonnant aux divisions qu’imposent, même aux plus savants, les illusions de la rivalité.

    Tant que nous ne saurons pas tirer ces enseignements racontés par la fiction sainte, nous en resterons au noir focalisé, alors qu’il suffirait de zoomer en arrière pour retrouver qui nous a parlé, la victime du rite ancien qui a su pardonner, offrant l’interprétation éclairante de notre violente réalité sur ce chemin de pèlerins où la vie nous invite, que nous aurions la possibilité mirifique d’emprunter, si nous savons en entendre le réel et puissant chant : l’amour peut tout, même ne plus croire en la violence.

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