La fraternité

par Jean-Michel Oughourlian

Lorsqu’on me parle de fraternité, je frémis. Sait-on bien de quoi l’on parle ? Les Français ayant inscrit le mot au fronton de leur temple pensent qu’il s’agit d’un acquis social ! Peut-être, mais pas définitif, et à acquérir, entretenir et inventer tous les jours.

La fraternité consanguine est mortifère : Caïn tue Abel dès la première génération de l’humanité. Il le tue par jalousie, parce que Dieu a accepté l’offrande d’Abel et pas celle de Caïn…

Étéocle et Polynice, frères jumeaux, s’entretuent et meurent en même temps, tués l’un par l’autre, au grand désespoir de leur sœur Antigone.

Romulus tue Remus, son frère, parce que celui-ci a osé franchir la ligne qu’il venait de tracer, délimitant la frontière de la future ville de Rome.

Tout au long de l’histoire, les guerres fratricides ont fait des millions de victimes : pensons aux guerres de religion, à la Saint-Barthélemy au cours de laquelle des Français ont massacré d’autres Français au motif d’une lecture différente de la Bible. Pensons aujourd’hui aux luttes meurtrières au sein de l’islam entre musulmans sunnites et chiites. Pensons à toutes les guerres civiles et aux massacres de populations entières par leurs « frères » aux idées politiques différentes.

La fraternité est-elle donc dangereuse ?

Il y a en fait deux sortes de fraternité qu’il faut bien distinguer : la fraternité naturelle, consanguine, héritée. Elle est mortifère, car la jalousie et la rivalité mimétique se portent tout naturellement sur le modèle le plus proche. Le célèbre psychiatre Ernst Kretschmer avait bien décrit ces formes de délire et de haine entre voisins, qu’il appelait des « délires de palier ».

Dans les familles, il est difficile et même irritant de voir son frère ou sa sœur réussir mieux que soi-même.

N’y aurait-il donc aucune fraternité positive et heureuse ? Une fraternité heureuse doit répondre à deux critères :

  • Être choisi
  • Être intégré dans un projet commun, avoir un but auquel adhèrent tous les « frères » et qu’ils ont librement choisi.

Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui des « frères d’armes », notamment, par exemple, des légionnaires : de nationalités, de langues et de cultures différentes, ils ont librement choisi leur engagement et se battent contre un ennemi commun.

Pensons aussi aux bâtisseurs de cathédrales ; compagnons aux métiers divers, mais travaillant tous au même projet, à la construction du même édifice, même s’ils ne le verront pas achevé de leur vivant : avec un but commun, un projet commun, un travail en commun, ils sont frères et la fraternité heureuse et affectueuse se forge dans la participation à un projet partagé, comme également dans l’affrontement contre un ennemi commun.

La notion d’ennemi est efficace pour forger une fraternité, mais elle peut en être une perversion. Dans la lutte des classes, les travailleurs ne s’appellent pas « frères », mais « camarades » et ils sont unis contre leurs ennemis de classes : les riches, les bourgeois, les patrons, les réactionnaires, tous traîtres à l’idéologie qui est la leur et qu’il faut massacrer en les envoyant au goulag ou à la longue marche de Mao.

Pour être positive, la fraternité doit donc s’organiser autour d’un projet commun, d’un travail commun et ne pas être cimentée par la haine d’un ennemi arbitrairement désigné en fonction des circonstances.

Pour construire une fraternité positive, il faut donc remplir, je le répète, deux conditions très strictes :

  • un projet commun, pratique, pragmatique, constructif, non idéologique, un projet de travail en commun, un projet d’« homo faber », car, comme je l’ai écrit ailleurs, le cerveau se fabrique en fabriquant : le geste de l’artisan, fruit d’un long travail d’apprentissage, développe, en effet, de nouveaux réseaux neuronaux et de nouvelles synapses,
  • un travail d’équipe, sans compétition, avec promotion assurée par le mérite.

Un travail sur soi destiné à se défendre de toute rivalité mimétique, de toute passion rivale, accompagne ces conditions.

L’expérience vécue du travail qui transforme : le tailleur de pierre, le sculpteur, voit, au fur et à mesure qu’avance son travail, émerger la statue qui était cachée dans le bloc de marbre et qui se dévoile peu à peu. Mais il s’aperçoit en même temps que lui-même s’est modifié et qu’un nouveau « moi », qu’il ne soupçonnait pas, s’est révélé au cours de ce travail.

Mais travailler sur soi, c’est travailler sur l’altérité, sur le rapport à l’autre. C’est ce rapport qui doit être modifié et purifié de toute rivalité. Cela est rendu possible par l’expérience d’un travail en équipe, bien dirigé par un guide plus savant, auquel sa science plus avancée confère l’autorité.

4 réflexions sur « La fraternité »

  1. Dans son article précédent, « La jeunesse », publié sur ce blogue le 12 juin dernier, Jean-Michel Oughourlian évoquait le déficit de buts qui frappe la jeunesse actuelle, le manque de finalités auxquelles elle pourrait employer son énergie vitale, d’où l’acédie, voire le glissement dans la drogue (au passage, cette analyse ressemble beaucoup à ce que Michel Henry appelle la « maladie de la vie », cf. son ouvrage « La Barbarie »).
    Dans ce nouvel article, nous trouvons l’idée que des projets, des buts, des finalités, permettent de trouver le chemin de la fraternité (dans la mesure où ces buts sont positifs, et non idéologiques ou tournés vers un adversaire).
    Ne serait-ce pas finalement que des buts nous sont indispensables, sur le plan individuel (champ du premier article de Jean-Michel Oughourlian) comme sur le plan collectif (champ de ce deuxième article) ? L’homme n’est-il qu’un « animal téléologique » ?

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    1. La meilleure définition de l’homme, pour moi, est celle d’Edgar Morin , « sapiens demens ». Les buts les plus « raisonnables » sont visés à l’aide de moyens déraisonnables, ou l’inverse. C’est pourquoi on n’arrive pas à articuler la liberté avec l’égalité ni l’égalité avec la fraternité ni la fraternité avec la liberté. L’idée que la fraternité ait besoin de la paternité (d’une autorité ou d’un modèle transcendant) ne nous rappelle pas seulement que pour que des hommes soient frères, il leur faut un père (ou une mère) en commun mais aussi qu’il n’y a qu’une fraternité universelle possible, celle qui s’exprime dans l’épître de Paul aux Galates : il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni maître ni esclave, ni masculin ni féminin, nous sommes tous frères en Jésus Christ. Ce serait plus un point de départ qu’un but à atteindre, mais il semble qu’il faille le miracle d’une conversion pour s’en rendre compte.

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      1. Le miracle serait en ce saut de la foi, autant dire de l’instauration d’une confiance qui permettrait d’admettre de savoir sans comprendre car, selon Jean, personne n’a jamais vu Dieu, c’est le Fils qui le fait connaitre, permettant alors d’orienter le mimétisme dans la polarité horizontale du Tout Homme, celui qui renverse et contredit l’image violente de notre idée de Dieu, retournant à une médiation externe assainie, ce renversement absolu qui d’Héraclite va à Jean, de l’ancien va au nouveau testament, de la théologie aboutit à l’anthropologie, et en ce sens Girard suivant Simone Weil est décisif, l’être humain est l’instant ou la nature se regarde et a l’occasion de formuler, c’est à dire d’incarner le Verbe de l’Esprit;

        « 1Bien-aimés, n’ajoutez pas foi à tout esprit; mais éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde. 2Reconnaissez à ceci l’Esprit de Dieu: tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu; 3et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu, c’est celui de l’antéchrist, dont vous avez appris la venue, et qui maintenant est déjà dans le monde. 4Vous, petits enfants, vous êtes de Dieu, et vous les avez vaincus, parce que celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde. 5Eux, ils sont du monde; c’est pourquoi ils parlent d’après le monde, et le monde les écoute. 6Nous, nous sommes de Dieu; celui qui connaît Dieu nous écoute; celui qui n’est pas de Dieu ne nous écoute pas: c’est par là que nous connaissons l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur.

        7Bien-aimés, aimons nous les uns les autres; car l’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. 8Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. 9L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. 10Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. 11Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. 12Personne n’a jamais vu Dieu; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. 13Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit. 14Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde.

        15Celui qui confessera que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. 16Et nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour; et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. 17Tel il est, tels nous sommes aussi dans ce monde: c’est en cela que l’amour est parfait en nous, afin que nous ayons de l’assurance au jour du jugement. 18La crainte n’est pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour. 19Pour nous, nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier. 20Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas? 21Et nous avons de lui ce commandement: que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. »

        https://saintebible.com/lsg/1_john/4.htm

        Ainsi, et fort de cette confiance que nous fait la divinité, il est, malgré ce monde qui n’a pas encore choisi, d’y ‘être sans en être, malgré la constatation désespérante que nous faisons avec S.Weil encore, qu’il est douteux que l’humanité cesse bientôt de ne plus admirer la force, ne plus haïr l’ennemi et ne plus mépriser les malheureux, il est certain, et absolument, qu’avec Girard et tous les justes, les poètes dont les auteurs religieux sont, nous est donné la chance insigne d’écrire la fiction de notre futur, il est possible de l’imaginer, affirmant avec Benoit XVI que ce rêve à formuler de l’amour du prochain auquel nous sommes conviés par L’Esprit, est plus réel que le cauchemar que tous nous vivons éveillé, qu’il est la condition de la survie de l’humanité et qu’en ce sens, oui, la foi est un choix raisonnable.

        Merci infiniment pour ce lieu où il est possible de formuler ce genre de pensée.

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  2.  » En amour, notre rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. À un être qui n’excitait en nous qu’un insignifiant désir physique il ajoute aussitôt une valeur immense, étrangère, mais que nous confondons avec lui. Si nous n’avions pas de rivaux le plaisir ne se transformerait pas en amour.. »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_1927,_tome_2.djvu/59

    La citation est bien courte pour cerner ce que Mr Oughourlian décrit fort bien, pour malheureusement éluder en sa conclusion le devoir qui incombe à celui qui exerce l’autorité indispensable à la cohésion sociale des bâtisseurs de cathédrale.
    Le plus savant dit-il, exerce l’autorité.
    Mais de quel savoir est-il le dépositaire, la connaissance architecturale de la clef de voute du bâtiment et de la pierre angulaire, de la base et du faîte, ou du savoir de la pierre rejetée qui, des rivalités qu’il est vain de vouloir nier, trouvent leur résolution dans la verticale transcendante induite par une horizontale relationnelle bien définie, ou chacun à sa place dans la hiérarchie sociale admet sa position essentielle reconnue par tous, notamment par le chef ?
    Il n’y a de loi que l’amour du prochain, disait Saint-Paul à la suite du Rabbi, et le spectacle affligeant des barons du luxe se livrant à l’escalade des offrandes est encore plus terrifiant que la charpente en flamme de la sublime et si fragile dentelle de pierre offrant le symbole de l’échec de l’Occident à savoir incarner ce qui le fonde, pourtant formulé par les oracles de 1848, le préambule de la constitution suisse en étant encore le fragile témoin ensevelie par toutes les jurisprudences de tout ceux qui veulent sur la simplicité du saint refonder leur domination sacrée, déviant dans le déni du prochain la juste transcendance, se vouant à redétruire le temple et recoudre la déchirure du rideau qui, pourtant, ne cache plus rien :

    « Au nom de Dieu Tout-Puissant!

    Le peuple et les cantons suisses,

    conscients de leur responsabilité envers la Création,

    résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde,

    déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité,

    conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures,

    sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres,

    arrêtent la Constitution1 que voici:
    … »

    Fort de cette si simple connaissance, le chef alors saura exercer la seule autorité possible qui, sans nier le mimétisme mais le plaçant dans la juste polarité à laquelle lui-même se soumet et qui est le soin au plus simple, saura par l’exemple du devoir que sa position lui intime, nommer la fraternité, cet exercice de la liberté encadrée par l’indispensable égalité, incarnant la seule réelle réelle révolution, cette incroyance en la violence qui est soumission à la vie, donc à l’acceptation de la mort, que nous propose le Christ.
    Si le leader acceptait de porter l’étole, ce symbole du joug léger du Seigneur, la procession occidentale pourrait sortir de la cathédrale épargnée d’avoir dû devenir ce musée fantomatique et froid comme la mort des idées saintes et, de l’ombre multicolore de la souffrance des rivalités masochistes, accéder à la pure joie de la formulation commune du vrai :

    « En suivant une route française entre les champs de sainfoin et les clos de pommiers qui se rangent de chaque côté pour la laisser passer « si belle », c’est presque à chaque pas que vous apercevez un clocher qui s’élève contre l’horizon orageux ou clair, traversant, les jours de pluie ensoleillée, un arc-en-ciel qui, comme une mystique auréole reflétée sur le ciel prochain de l’intérieur même de l’église entr’ouverte, juxtapose sur le ciel ses couleurs riches et distinctes de vitrail ; c’est presque à chaque pas que vous apercevez un clocher s’élevant au-dessus des maisons qui regardent à terre, comme un idéal, s’élançant dans la voix des cloches, à laquelle se mêle, si vous approchez, le cri des oiseaux. Et bien souvent vous pouvez affirmer que l’église au-dessus de laquelle il s’élève ainsi contient de belles et graves pensées sculptées et peintes, et d’autres pensées qui n’ayant pas été appelées à une vie aussi distincte et sont restées plus vagues, à l’état de belles lignes d’architecture, mais aussi puissantes ainsi, quoique plus obscures, et capables d’entraîner notre imagination dans le jaillissement de leur essor ou de l’enfermer toute entière dans la courbe de leur chute. Là, des balustres charmants d’un balcon roman ou du seuil mystérieux d’un porche gothique entr’ouvert qui unit à l’obscurité illuminée de l’église le soleil dormant à l’ombre des grands arbres qui l’entourent, il faut que nous continuions à voir la procession sortir de l’ombre multicolore qui tombe des arbres de pierre de la nef et suivre, dans la campagne, entre les piliers trapus que surmontent des chapiteaux de fleurs et de fruits, ces chemins dont on peut dire, comme le Prophète disait du Seigneur : « Tous ses sentiers sont la paix ».  »

    https://www.cabourg-balbec.fr/lire-proust-%C3%A9couter-voir/correspondance-et-autres-textes/la-mort-des-cath%C3%A9drales/

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