Redéfinir l’article indéfini pluriel

par Jean-Marc Bourdin

Il m’arrive parfois de m’agacer pour un rien ou, soyons plus précis, pour un presque rien. Ainsi quand je lis, dans Le Monde, un gros titre tel que “Les fans de « Harry Potter » secoués par les propos jugés transphobes de J. K. Rowling”, je m’interroge sur le sens du premier mot : “Les”. Car, pour autant qu’il m’en souvienne, cet article défini pluriel est l’équivalent de “tous les” ou à la rigueur “l’ensemble des”, voire “la quasi-totalité des”. J’ai du mal à croire que cet immense ensemble soit unanimement “secoué par des propos jugés transphobes”. 

Si je pratique une arithmétique basique, je soustrais les fans qui n’ont pas eu connaissance desdits propos, puis je retranche parmi les au courant ceux qui n’ont pas conscience de ce qu’est la transphobie (ils doivent être assez nombreux parmi un lectorat qui commence et devient fan jeune et parce que la transphobie est une notion assez récente), et encore ceux qui savent ce que transphobie veut dire et qui ont lu les propos et les commentaires associés mais qui n’ont pas d’opinion sur la transphobie, ou qui considèrent qu’il s’agit là d’une attitude dont les victimes sont ultra-minoritaires et qui ne mérite pas de s’y attarder, voire sont eux-mêmes transphobiques et qui seraient prêts à se réjouir de partager une opinion prêtée à J. K. Rowling. Sans exagérer, je pense parvenir au terme de ma petite série d’opérations, que je pourrais sans doute poursuivre en définissant d’autres sous-ensembles (ce que vous pouvez bien sûr faire si cela vous amuse), à une grande majorité des fans d’Harry Potter.

Je poursuis ma lecture, pas trop longtemps parce qu’il s’agit d’un article réservé aux abonnés (tous les, mais seulement eux), ce que je ne suis pas. J’arrive ainsi au sous-titre, écrit comme il se doit avec une police de caractères un peu plus petite que le titre mais encore aisément visible, même pour quelqu’un de mon âge et je lis : “De nombreuses communautés qui font vivre l’univers du sorcier ont condamné les récentes publications en ligne de l’autrice de leur saga fétiche.” Donc, ce ne sont pas “tous les fans” mais de “nombreuses communautés”. Je continue à faire le tri en me demandant : où sont les fans qui n’appartiennent pas à une communauté ? et où sont les communautés qui n’ont pas été secouées ? Si je les réunis, cela doit faire “un certain nombre de fans”. Je manque de courage pour lire tout ce à quoi j’ai droit sans être abonné et je saute à un intertitre, lui aussi ami des presbytes, qui indique : “Condamnations d’acteurs et de fans”. Donc, il ne s’agit pas de la condamnation de l’ensemble des acteurs et de l’ensemble des fans mais de certains d’entre eux, tout au plus. 

Il existe dans notre langue une solution simple pour désigner un groupe dont le nombre et la proportion ne peuvent être définis et qui peut aller de quelques à la plupart en passant par certains : il s’agit de “des”, article justement qualifié d’indéfini. Quand une quantité ou une proportion est indéfinissable, il existe une manière simple de l’exprimer : l’article indéfini pluriel. 

Pourquoi m’agacé-je et vous ennuie-je avec mon baratin dans ce blogue consacré habituellement à de puissantes gloses girardiennes ? Pour plusieurs raisons. J’en viens maintenant à vous les exposer.  

D’abord parce que cet abus de langage, c’en est un que de substituer sciemment l’article défini pluriel à un article indéfini pluriel (cela s’appelle peut-être le sensationnalisme), permet de changer l’évaluation d’une situation en faisant en l’occurrence d’une opinion probablement minoritaire, une opinion majoritaire et même totalitaire (si “les” sous-entend “tous les”). Ensuite, ce mouvement n’est pas sans lien avec la constitution d’une foule. Et puis, cette opération langagière fait en l’espèce de l’ensemble des fans des identiques, adeptes d’une pensée unique. Il y a déjà de quoi se méfier. Enfin parce que leur idole, celle dont ils sont fans, J. K. Rowling, est présentée comme seule contre tous par cette opération qui loin d’être celle du Saint-Esprit, me semble l’oeuvre du Malin : pour un peu celle qui les réunit dans leur “fanitude” devrait être expulsée de leur communauté de communautés… comme Romulus ou Moïse, n’ayons pas peur des exemples légendaires. La maman d’Harry aurait-elle soudain rejoint Voldemort ? En y réfléchissant, elle avait déjà eu bien du mal à nous révéler l’homosexualité de Dumbledore. Tout cela se tient… 

Sur le fond, cela pose les problèmes du politiquement correct et de la liberté d’expression, mais je n’en parlerai pas ici. Le déboulonnage et le peinturlurage mimétiques de grands ou riches hommes du passé que le changement de contexte historique rend anachroniquement et soudainement insupportables soulèvent des difficultés d’un ordre semblable.

Il reste enfin une conclusion toute personnelle que je souhaite vous livrer : j’ai toujours eu du mal avec l’exigence d’unanimité des meurtres fondateurs et des sacrifices. J’en comprends bien l’intérêt logique, le passage du un contre un au tous contre tous, puis au tous contre un pour parvenir à l’ultime renversement du tous pour un et du un pour tous a quelque chose de sublime. Mais je crois qu’il y a toujours eu place (presque dès la fondation du monde) pour un reste limitant l’unanimité à une majorité voire à une simple minorité active et dissuasive de toute expression de réticence à accepter que le cercle des lyncheurs se forme. Reste une question : qu’est-ce qui permet qu’une réticence fermente en résistance ? 

13 réflexions sur « Redéfinir l’article indéfini pluriel »

  1. Je partage cette analyse. Il s’agit de constituer l’unanimité contre la cible de la vindicte. Assez vraisemblablement, des propos sont tenus (j’ignore lesquels), ils sont identifiés comme étant de nature à faire scandale (ce qui, aujourd’hui, sera le cas s’ils peuvent être mis en évidence pour dénoncer le culte de l’idole déchue (nationalisme) ou pour promouvoir le culte de l’idole régnante (individualisme)), on présente ces propos caméra/micro au poing à quelques personnalités qui sont appelées à s’exprimer (en leur donnant quelques éléments – rarement assez pour justifier la condamnation morale recherchée), et la machine s’emballe. C’est un phénomène fréquent, que j’ai essayé d’analyser dans Le Pacte des Idoles – trois essais girardiens, paru l’an dernier chez Ad Solem (dans le troisième essai, consacré au « politiquement correct », sur la base de l’analyse que René Girard fait de la malédiction des pharisiens).

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    1. Je partage cette analyse, et pour faire de l’humour, je ne savais pas que René Girard, champion de France avec Montpellier de foot, faisait des essais, c’est à dire, jouait au rugby. Avec un peu de prétention, je trouve que ma phrase a une portée bien plus importante que ce que voulait écrire le journaliste sur JKR, dont finalement, on n’a que faire. Laissons là écrire ce qu’elle veut, et arrêtons les polémiques inutiles, qui ne font même pas vendre du papier.

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  2. Merci Jean-Marc Bourdin pour cette analyse fine d’un de ces scandales médiatiques dont nous sommes malheureusement saturés. Et de nous rappeler que notre monde d’apparente libre expression reste tributaire d’un mécanisme à la fois intemporel et invisible. Il est toujours bon, je pense, de montrer que « des » articles en apparence objectifs et sans parti-pris sont en réalité la voix de la foule. L’exemple est intéressant parce qu’il montre le télescopage entre deux sacrés : celui de la pensée unique et celui de l’idolâtrie. Pas étonnant que la collision fasse quelques remous !

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  3. Cette pénétrante analyse et les commentaires auxquels elle a donné lieu m’inclinent à penser que ce que tu décris, c’est-à-dire l’insidieuse façon de faire passer la partie pour le tout, est exactement le ressort de ce qu’on appelle par ailleurs l’idéologie. La « voix du réel », telle que tu l’évoquais dans un autre papier, est inaudible pour beaucoup : trop composée, trop mouvante, trop subtile. Il leur est donc plus aisé de la forcer à l’unisson en pratiquant une métonymie, qui consiste par exemple en la sélection d’une seule cause parmi toutes celles possibles afin d’expliquer un phénomène social. C’est ainsi qu’on assimila jadis le prolétariat au peuple tout entier ou les seuls peuples germaniques à l’humanité elle-même. De ce point de vue, le sensationnalisme d’une certaine presse, repéré notamment par l’emploi intempestif de l’article défini, marque la différence entre information et propagande, c’est-à-dire entre démocratie (analyse, délibération, débat) et idéologie (sophisme, slogans, univocité).

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  4. Tu as tout dit Thierry : les flics ou des flics sont-ils violents, racistes, etc. ? Selon l’article choisi, les mesures politiques et juridiques à prendre ne sont pas les mêmes. Mais une politique est-elle possible sans base idéologique ?

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  5. Merci pour ce très beau papier girardien. La question qui le termine trouve sa réponse dans toutes vos analyses. La réticence, élégamment grammaticale, exprimée par Jean-Marc Bourdin pourrait « fermenter en résistance » si au lieu d’imiter des modèles choisis, un petit nombre de gens raisonnables, il était amené, et nous avec, à se sentir aspiré-menacé par une vraie foule de fanatiques, à l’idéologie simpliste. Tout cela est diablement mimétique : tant qu’on partage les « valeurs » (les désirs) de modèles choisis en connaissance de cause et que ces valeurs ont droit de cité, la réticence devant ces attaques sournoises à la liberté d’expression peut s’exprimer avec talent, comme ici. Pour « fermenter en résistance », il faut et il suffit qu’à cette petite foule de modèles, s’oppose une vraie foule d’anonymes dynamisée par une idéologie. On n’imagine pas rester « réticent » à la violence quand on doit l’affronter directement.

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  6. Article remarquable! Donc unanimité, c’est suspect? Je rajoute que je ne partage pas la réticence de Jean-Marc BOURDIN, ce qui n’enlève pas le qualificatif de cet article. Le procédé de manipulation analysé ici est un parmi d’autres qui aboutisse à la fabrication de boucs émissaires modernes. J’emploie les mots de manipulation et de fabrication, que n’auraient peut-être pas utilisé Jean-Marc BOURDIN, pour souligner le caractère conscient et volontaire de ce phénomène.

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    1. Merci. Je prends volontiers les termes de manipulation et de fabrication : nous nous sommes pas dans le registre de la méconnaissance. Le sensationnalisme les suppose et les suggère.

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      1. Je ne serais pas aussi catégorique. Ce serait une feuille de choux à scandale, d’accord ; mais c’est Le Monde, un journal considéré comme sérieux. On tape toujours sur les médias, mais qui les consomme ? Ou sur les politiciens, mais qui les élit ? Il y a une foule qui dicte cet article à son auteur, et elle lui est parfaitement invisible, tout comme elle nous est invisible.

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      2. Hervé Van Baren l’analyse mimétique étudie les relations…
        Les manipulateurs et la Foule ne s’exluent pas bien au contraire.
        Vous avez raison de n’être pas aussi catégorique. Mais je ne pense pas que JL Bourdin l’était.
        Par contre sur le Monde je ne suis pas aussi catégorique.

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  7. Merci pour cette analyse tout à fait pertinente. Les médias doivent produire du scandale pour continuer à vendre, exister et heureusement parfois révéler. La métonymie permet l inclusion et la simplification et semble donner plus à comprendre, voire propose déjà un commentaire dans ce qui paraît être une simple description. A cet émetteur construisant un monde où tout semble caricature et simplification, j y ajouterai la question des multiples figures du destinataire-recepteur-interpretant qui, peut-être, pourra en rassurer certains sur les effets de ces globalisation. En quoi les gens sont ils dupes ?

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