COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique

par Hervé van Baren

Dans Le Bouc Emissaire, René Girard démonte la rhétorique de Guillaume de Machaut. Il y a la peste. Outre les habitants de la ville qui tombent comme des mouches, le phénomène le plus marquant est la dissolution du lien social. Les lois, les coutumes, la culture, tout ce qui fait l’identité rassurante se trouve balayé par un mal aux origines indéfinies. La crise est avant tout spirituelle. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ? Serai-je le suivant à périr ? Les réponses artificielles que les humains apportent aux questions existentielles – j’existe par mon métier, par mon statut social, par mon utilité, par le nombre de personnes qui m’admirent ou me prennent pour modèle, par ma richesse matérielle… perdent brutalement leur pouvoir. La crise balaye les forteresses du monde et nous laisse nus.

La réponse programmée des humains, la façon de recréer une communauté, c’est le bouc émissaire. Donald Trump le sait mieux que quiconque, lui qui a construit son pouvoir – nous nous en rendons compte un peu plus chaque jour – exclusivement sur ce concept1. Aujourd’hui, après avoir raillé le virus Covid-19, comme Goliath se moquait de David, il s’attaque au vrai coupable des malheurs de l’Amérique, l’Europe. La méchante Europe, responsable de la propagation du virus « étranger » aux Etats-Unis par manque de courage politique. C’est bien connu (d’ailleurs cette propagande-là a cours aussi en France), les virus, poussières radioactives et autres calamités s’arrêtent aux frontières.

Cette pandémie n’est pas sans rappeler un épisode biblique, les dix plaies d’Egypte. Aïe ! Evoquer la Bible dans ce contexte, voilà une approche téméraire ; en effet, c’est écrit noir sur blanc, ce qui vaut à l’Egypte des Pharaons la punition divine, c’est de ne pas avoir cédé aux demandes de Moïse. Heureusement, le principe divin rétributif n’a plus beaucoup d’adeptes aujourd’hui. La science a amplement démontré le rôle prépondérant du hasard dans le cours naturel des choses, et les maux qui s’abattent épisodiquement sur les collectivités humaines ont une origine connue, à défaut de toujours pouvoir être maîtrisés.

Pour autant, est-ce légitime de balayer ainsi le concept de punition divine ? Si c’est pour dénoncer la vision d’un Dieu paternaliste et hégémonique, qui punit ou récompense ses enfants en fonction de leur degré d’obéissance, sans doute. Mais avec l’éclairage de la théorie mimétique, pouvons-nous tenter de donner un sens nouveau à ce concept archaïque ?

Avec cette approche, la sanction n’est pas tant le fléau en lui-même que la façon d’y répondre. Dans l’histoire biblique, les premiers fléaux sont désagréables, perturbants, mais ils ne mettent pas la vie du grand nombre en danger. La Bible précise d’ailleurs que les prodiges accomplis par Moïse et Aaron sont ensuite reproduits par les magiciens égyptiens (un peu comme nos savants reproduisent les virus mortels en laboratoire). Ce qui précipite la crise à un autre niveau, c’est l’obstination de Pharaon à nier le pouvoir destructeur de YHWH, malgré les preuves qui lui sont présentées. On pourrait tenter de donner une explication rationnelle à ce comportement. L’Egypte a besoin de ses esclaves hébreux, c’est une nécessité économique (disons, pour la croissance). Pourtant, dans l’Exode, il est précisé que Pharaon a peur de ce peuple devenu trop nombreux ; il ne verrait pas d’un mauvais œil son départ. Un peu comme certains, de nos jours, rêvent de renvoyer chez eux des immigrés que nous avons pourtant fait venir pour participer au boom économique des trente glorieuses.

En réalité, les motifs de Pharaon sont beaucoup moins glorieux. Il refuse de perdre la face. C’est cette hubris qui enclenche l’inexorable dérive vers le fléau ultime : la mort des fils premiers-nés.

A minuit, le SEIGNEUR frappa tout premier-né au pays d’Egypte, du premier-né du Pharaon, qui devait s’asseoir sur son trône, au premier-né du captif dans la prison et à tout premier-né du bétail. Le Pharaon se leva cette nuit-là, et tous ses serviteurs et tous les Egyptiens, et il y eut un grand cri en Egypte car il ne se trouvait pas une maison sans un mort. (Exode 12, 29-30)

Le fléau atroce qui frappe les Egyptiens n’est pas la conséquence de l’ire divine, c’en est la cause. La mention, dans la Bible, des fils premiers-nés est une allusion au sacrifice d’enfants. La Pâque instaurée par le peuple hébreux est un substitut sacrificiel ; l’agneau remplace les sacrifices humains. La servitude dont se libèrent (partiellement) les Hébreux, c’est celle du sacrifice. Autrement dit, le pire des fléaux, et de loin, est auto-infligé.

Comment transposer cette vieille histoire à notre situation actuelle ? Comme les Egyptiens, le fléau qui nous touche affecte en profondeur notre mode de vie, notre prospérité et notre tissu social ; il foudroie surtout des hommes et des femmes, pris au hasard. Comme les Egyptiens, c’est par orgueil que nous avons tardé à prendre la mesure de la réalité de la crise. Si les mesures de confinement avaient été prises dès les premiers cas répertoriés en Europe, de manière coordonnée entre Etats, le nombre de contaminations et de décès aurait été sensiblement moins élevé, et la durée de la crise fortement réduite, sans compter la propagation du virus à partir de l’Europe. Il est trop facile de blâmer les autorités, d’ailleurs tous les pays ont réagi de la même façon, ce qui démontre le caractère universel des sentiments à l’origine de ces atermoiements étatiques. La voix des gouvernements n’est que l’écho de nos peurs et de nos dénis.

On me dira : nous ne sacrifions plus nos enfants, mais notre déni systématique de la crise écologique semble bien proclamer le contraire ; la mise à mort est seulement postposée2. La crise du coronavirus sonne comme un avertissement, et nous serions avisés de l’entendre. Il nous faut, comme les Hébreux dans Exode, remplacer le sacrifice morbide à nos idoles modernes par un autre, salvateur ; sacrifier une partie de notre prospérité et de notre confort pour pérenniser et glorifier la vie.

Il nous faut aussi accepter humblement, comme l’a fait Moïse, notre besoin de rites. Dans la situation actuelle de lock down et d’isolement forcé, quels rituels pouvons-nous inventer qui donnent sens à la crise, qui reconstruisent du lien, qui donnent le courage de traverser le désert ?

1 Lire l’éditorial du Monde de ce week-end du 14-15 mars 2020, Donald Trump, l’anti-Européen, qui dénonce la recherche systématique d’un bouc émissaire par le président américain.

2 Lire la chronique, également dans Le Monde de ce week-end du 14-15 mars 2020 : Réchauffement et Covid-19, même combat.

2 réflexions sur « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique »

  1. Les crises, à l’échelle mondiale, se succèdent et s’interpénètrent de telle façon qu’ on n’a plus besoin d’avoir lu René Girard pour être devant cette évidence : « la dimension apocalyptique du présent ». Par contre, on aurait bien besoin 1) de donner à « apocalypse » son sens de « révélation » et 2) d’essayer la méthode girardienne pour donner du sens à ce qui nous arrive, particulièrement quand l’événement et ses conséquences sont de l’ordre de l’inédit !
    Merci, Hervé von Baren, de faire usage de cette méthode à l’occasion de ce fléau sanitaire mondialisé. Ce qui est mondial, à part l’économie, c’est la géographie, qui nous fait voir d’un seul coup d’œil et dans l’immédiateté la progression de la pandémie. En relisant la Bible, vous nous ouvrez à l’universel, dont la dimension n’est pas spatiale mais temporelle : l’universel a sans doute des lieux d’origine mais il les transcende ; il a surtout une histoire et repose non sur des chiffres mais sur des textes.
    On est actuellement bombardé de chiffres, certains nous parlent plus que d’autres (un milliard de jeunes privés d’école et de terrains de jeux !) mais les chiffres ne sont pas des paroles. Et maintenant qu’on est « confiné » pour une durée inconnue mais qu’on devine assez longue pour créer de l’inédit dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, on ressentira sûrement le besoin d’échanges qui passent par la parole, orale ou écrite, une parole de vérité, ne serait-ce que pour échapper au règne qui va devenir sans partage des « réseaux sociaux »et des écrans.
    Merci donc de nous indiquer la marche à suivre : prendre le recul de la réflexion en « transposant de vieilles histoires à notre situation présente », comprendre que le vrai fléau présent ou à venir n’est pas et ne sera pas un virus très contagieux plus ou moins mortel mais « notre façon d’y répondre » (il semble pour l’instant que celle-ci soit à la hauteur de notre espérance d’en sortir « meilleurs », plus solidaires, plus responsables etc.), enfin « inventer les rites qui donnent sens à la crise et reconstruisent du lien ». On a tout le temps de s’y mettre.

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