« J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot »

par Jean-Marc Bourdin et Hervé van Baren avec la participation de Christine Orsini

Pour recruter, l’armée de terre française a élaboré une stratégie publicitaire intéressante. Elle est ainsi explicitée : « Avec la professionnalisation des armées, le recrutement du personnel militaire est confronté à une concurrence permanente sur le marché de l’emploi. Il s’agit désormais pour les armées d’attirer une ressource vers un métier caractérisé notamment par des sujétions que ne connaît pas le secteur civil. Pour cela, elles doivent promouvoir auprès de l’ensemble des jeunes, et particulièrement ceux issus de milieux modestes dans le cadre du plan égalité des chances, les valeurs portées par l’institution, les responsabilités rapidement confiées, les perspectives de promotion sociale qu’assurent les capacités de formation continue et la stabilité professionnelle. »

Il faut dire que depuis la fin de la conscription et la constitution d’une armée de métier, le cadre juridique qu’elle utilise à titre principal est le contrat à durée déterminée à possibilités de prolongation limitées, ce qui entraîne une rotation rapide des effectifs. Bref le recrutement est devenu une mission majeure des ressources humaines militaires.

Dans une récente campagne de l’armée de terre, une affiche montrant une jeune femme en uniforme, Lucie, est surmontée par un slogan : « J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot. » Les publicitaires et le commanditaire assument sans détour un paradoxe.

Pour sortir du lot, devenir unique ou à tout le moins remarquable, le chemin suggéré est de rejoindre les rangs, pour ne pas dire rentrer dans le rang, ce qui est l’association habituelle de ces deux termes. Et il est vrai que rejoindre les rangs signifie revêtir un uniforme, se soumettre à la discipline, se comporter dans le respect de stéréotypes… Autant dire le choix de l’anonymat, c’est-à-dire de l’indifférenciation. Comment sortir du lot ainsi ? Un tel paradoxe semble aporétique. Et pourtant, nous le savons bien, ce paradoxe n’est autre que celui du désir mimétique, soit le mécanisme même de toutes les relations sociales humaines. La consommation de masse et la mode n’ont pas d’autre ressort. Le désir est de sortir du lot, son caractère mimétique conduit à son contraire, rejoindre les rangs que constituent les imitateurs.

Bien sûr, l’époque y met une pincée de « diversité ». L’affiche nous montre trois visages : outre Lucie, la femme, un homme noir et un bout d’un homme blanc. Mais les trois ont rejoint les rangs, portent le même uniforme et sont dotés de la même arme. Cette diversité politiquement correcte se fond dans un unique creuset : « les rangs ». Cela fait d’ailleurs partie du cahier des charges exposé dans la stratégie : « l’ensemble des jeunes, et particulièrement ceux issus de milieux modestes dans le cadre du plan égalité des chances ». Pour Christine Orsini, la composition de l’image est essentielle pour la réception du message. Il s’agit d’une femme et d’un Noir, deux représentants de ce qu’on appelle les minorités visibles. Pour eux, sortir du lot, c’est sortir d’une certaine marginalité sociale, accéder à l’égalité de fait en se fondant dans la « majorité » dont on aperçoit le genre et la couleur à l’arrière-plan. L’armée comme moyen d’intégrer la société : c’est ici une invitation paradoxale à faire partie d’un club qui exige comme droit d’entrée que le postulant renonce à sa « différence ».

Revenons un instant aux fondements de la théorie mimétique. L’illusion romantique, « sortir du lot », échappe rarement à la fatalité du désir, « rejoindre les rangs ». À moins de prendre au sérieux l’ordre des propositions du slogan : acceptons d’abord notre condition humaine qui consiste à être dans les rangs pour, ensuite, avoir une chance de sortir du lot. La cause serait le premier membre de la phrase et son effet, le second. Admettre que nous sommes animés des mêmes mécanismes que les autres pour s’en sortir un tant soit peu, telle est la lucidité supérieure dont ont fait preuve les romanciers de génie à en croire Mensonge romantique et vérité romanesque.

Prenons maintenant un recul supplémentaire avec Hervé van Baren. Pour lui, Saint Paul propose peut-être une troisième voie entre l’illusion romantique et la fatalité de la foule, une résolution du paradoxe, qui rejoint notre première conclusion. Un de ses thèmes favoris est comment échapper à la violence de l’ordre humain – la loi – sans se perdre dans la violence de l’anarchie. Sa réponse utilise plusieurs fois la symbolique de la circoncision, et elle tient en un mouvement en trois temps :

– Pour bénéficier de la grâce divine il faut être circoncis : temps de la loi, du conformisme social. « Quelle est donc la supériorité du Juif ? Quelle est l’utilité de la circoncision ? Grande à tous égards ! Et d’abord, c’est à eux que les révélations de Dieu ont été confiées. » (Romains 3, 1-2). « Par ailleurs, que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé. C’est ce que je prescris dans toutes les Églises. » (1 corinthiens 7, 17).

– Pour bénéficier de la grâce de l’Esprit, il faut se libérer de nos jougs : temps de la foi. « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi. Ou alors, Dieu serait-il seulement le Dieu des Juifs ? N’est-il pas aussi le Dieu des païens ? Si ! il est aussi le Dieu des païens, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu qui va justifier les circoncis par la foi et les incirconcis par la foi. » (Romains 3, 28-30). « L’un était-il circoncis lorsqu’il a été appelé ? Qu’il ne dissimule pas sa circoncision. L’autre était-il incirconcis ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n’est rien, et l’incirconcision n’est rien : le tout c’est d’observer les commandements de Dieu. » (1 Corinthiens 7, 18-19).

– Mais cette libération se fait toujours dans la rébellion et génère une anarchie dont la violence surpasse celle de la loi. Elle abolit les différences. Nous pouvons nous libérer sans remettre en question l’ordre social, c’est une libération intérieure qui respecte le besoin d’ordre des humains : « Enlevons-nous par la foi toute valeur à la loi ? Bien au contraire, nous confirmons la loi ! » (Romains 3, 31). « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Étais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d’esclave. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même, celui qui a été appelé étant libre est un esclave du Christ » (1 corinthiens 7, 20-22).

Rappelons-nous avec Girard que l’ordre humain, même s’il fait toujours porter un uniforme, est aussi garant des différences. L’armée, par exemple, n’est pas viable sans une stricte hiérarchisation. L’indifférenciation résulte plutôt de l’abolition des hiérarchies, et dans les quartiers ou les cours d’école l’uniformisation est aussi la règle (jeans déchirés et baskets au lieu de treillis et béret).

Comme dit précédemment, on peut lire la publicité de l’armée de terre comme une invitation à se soumettre à une discipline, à une autorité, pour gagner la liberté, autrement dit accéder à ce troisième niveau qui dépasse à la fois la servitude et la rébellion. Si cette publicité n’est pas mensongère et si l’armée propose vraiment ce genre de carrière, alors rejoignons les rangs et nous sortirons du lot !

4 réflexions sur « « J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot » »

  1. Texte intéressant à rapprocher de la pensée de Karl Jaspers (Introduction à la philosophie) qui assigne aux comportements de l’individu dans le monde un rôle d’intermédiaire dans la relation avec Dieu.

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    1. Je voudrais compléter ma remarque concernant l’invitation paradoxale de l’armée à « distinguer » ceux qu’elle va mettre en rangs : l’expression de fierté de Lucie (on s’est bien gardé ici de faire de cette jeune personne « n’importe qui ») fait penser à ces vertus qu’on ne célèbre qu’exceptionnellement (à l’issue d’une tragédie) et qui font de celui qui les incarne un héros, un modèle, un être d’exception : le courage d’affronter la mort, le don de soi à une cause collective ou universelle, le respect inconditionnel de valeurs qui transcendent l’individu et cimentent la communauté. Au-delà de l’intégration sociale, il y a peut-être dans cette affiche la promesse d’un destin hors du commun. L’idée du sacrifice de soi comme moyen de réalisation de soi est lisible dans cette image, si l’on ne se contente pas des seuls motifs auxquels s’arrêtent forcément les publicitaires, comme le besoin d’intégration, le souci de promotion sociale ou l’ambition de « faire carrière ».

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  2. L’affiche publicitaire pour encourager les engagements dans l’institution militaire montre ce que K.Jaspers appelle la « façon d’être au monde » dans notre société. Il conviendrait, dans cette analyse relative à l’armée, rappeler ce que RG dit dans « Achever Clausewitz » de la crise des institutions, laissant présager la fin du temps des païens et l’entrée dans les temps apocalyptiques.

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  3. Bravo Jean-Marc pour cette analyse girardienne pleine de finesse, et enrichie par Hervé et Christine.
    On peut y ajouter une tendance observée dans la publicité depuis quelques années, celle de faire des jeux de mots dans les accroches. Par exemple, la SNCF veut faire connaître une application sur smartphone, et annonce : « Un voyageur azerty en vaut deux ». L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité avait fait ce constat dans son Observatoire 2018. Nos forces armées auraient-elles également succombé à cette mode ? Mimétisme toujours…

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