Désir mimétique et harcèlement moral au travail

 

La prise de conscience des mécanismes interpersonnels de la relation toxique harceleur / harcelé

par Christian Lebreton International University of Monaco (Clebreton@monaco.edu)

Christian Lebreton est un doctorant qui va prochainement soutenir sa thèse. Il nous fait le plaisir de présenter ici certains de ses résultats en prenant appui sur un cas pratique pour en faciliter la compréhension.

 

Les effets toxiques du harcèlement moral au travail sur les victimes, les entreprises et la société au sens large sont désormais bien identifiés. Les gouvernements aux niveaux national et mondial ont compris la nécessité d’éliminer le harcèlement moral sur le lieu de travail. Son impact négatif est si important que l’ONU a donné la priorité à son éradication. La 107ème session de la conférence 2018 de l’Organisation internationale du travail (OIT) avait pour thème : « Mettre fin à la violence et au harcèlement des femmes et des hommes dans le monde du travail ».

En France, c’est la psychiatre et victimologue Marie-France Hirigoyen qui a introduit le concept de harcèlement au travail. La parution de son livre sur le sujet en 1998 a initié une prise de conscience largement relayée par les médias. Une Loi promulguée en 2002 a pénalisé la pratique du harcèlement moral au travail. En même temps, la recherche s’est emparée du sujet. Des milliers d’articles ont été publiés à ce jour. Les études se sont majoritairement focalisées sur les conséquences pour la victime. Les données ont été obtenues par questionnaires et analyses statistiques, établissant une cartographie ponctuelle et figée à un instant « T ». Les résultats ne permettent donc pas d’observer et de comprendre l’intimité de la relation harceleur/harcelé car cette relation est un processus évolutif et subjectif.

Comme nous l’a enseigné René Girard, toute forme de violence humaine naît de la rivalité mimétique.

Le harcèlement moral est comme une maladie dont on ne connait pas l’étiologie, ni les raisons de sa progression. Aucun « vaccin » ni « traitement » n’est disponible. Que ce soit pour les victimes, les harceleurs, les dirigeants des entreprises, les cliniciens. Seule la Loi tente d’éradiquer le problème soit par la peur d’une condamnation, soit par la punition.

Mais ni les données statistiques, ni la Loi ne pourront changer le fonctionnement physiologique de notre cerveau et éradiquer la violence. Cette violence s’exprime, le plus souvent entre un chef et son subordonné mais également entre deux salariés sans lien hiérarchique. La violence mimétique est contagieuse. Il n’est pas rare de trouver un bouc émissaire, cible de plusieurs personnes au sein de la même entreprise. Leif Leymann (Leymann, 1990), considéré comme le pionnier dans l’étude du harcèlement moral au travail, a effectivement décrit il y a 29 ans le cas d’un salarié harcelé par ses collègues aboutissant au « sacrifice de la victime innocente» matérialisé par son licenciement de l’entreprise. Pour les « Girardiens » la présence du désir mimétique est claire comme le cristal : ses collègues étaient envieux de ses excellentes compétences et de son salaire.

L’article qui vient de paraître dans la revue internationale « Problems & Prespectives in Management » (Lebreton C., Cristini H., & Richard D., 2019) présente une nouvelle et originale approche permettant la compréhension du phénomène de harcèlement moral par la découverte de la géométrie du désir mimétique dans la relation harceleur/harcelé. Les questionnaires impersonnels et les statistiques sont remplacés par des interviews face-à-face semi-dirigés, enregistrés puis analysés par les techniques d’analyse qualitatives. L’analyse qualitative de la parole de la victime contient l’ensemble des événements conscients et inconscients de son processus de harcèlement. Il révèle « l’identité » de « l’objet » mimétique (physique ou virtuel) désiré par la victime et le harceleur. Le désir mimétique permet d’analyser et de comprendre les comportements et les réactions en évolution entre l’harceleur et la victime, car ils sont dans une relation de désir mimétique triangulaire avec « l’objet ».

Les recherches antérieures sur le sujet mettent en évidence le caractère évolutif de la relation harceleur/victime au sein d’un processus où la violence ne fait que croître.

Parmi les interviews réalisées, on peut citer l’expérience de Cathy la secrétaire. Cathy, 26 ans, est recrutée par sa future « Patronne » Madame Dupont, pour remplacer Lucette, 56 ans, qui doit être prochainement licenciée pour faute grave. Cathy a déjà travaillé pour Madame Dupont et déclare : « … je lui ai monté tout son secrétariat tout ça et elle m’a proposé de m’embaucher sur un poste de titulaire… ». D’ailleurs, à son arrivée dans l’entreprise, Madame Dupont attribue le bureau de Lucette à Cathy. Il est aisé d’imaginer les sentiments éprouvés par Lucette, à ce poste depuis 30 ans, à l’arrivée de la jeune, « l’usurpatrice »…

Mais la situation n’évolue pas comme prévu. Lucette, qui devait être licenciée est en fait maintenue à son poste : « …en fait ma patronne a absolument besoin de cette personne là parce qu’elle sait beaucoup de choses et c’est un peu sa femme à tout faire on va dire… donc elle a tout fait pour que cette personne reste en poste… ».

Cathy, avec ses mots, exprime ses maux : « … et de là a commencé, l’enfer…les deux premiers mois où je suis rentrée dans cet emploi ça allait… et à partir du moment où elle a su qu’elle restait, ça a été l’enfer mais vraiment, c’est… ça a été pour l’apprentissage du poste pour tout ça et à chaque fois que je posais une question elle me répondait : je ne sais pas. On (Lucette) me faisait passer pour une moins que rien… on allait dire à droite à gauche que je ne comprenais rien… que j’étais nulle… »

Jour après jour, la douleur psychologique s’amplifie car l’agression est quotidienne, répétée et s’inscrit dans la durée : « quand c’est tous les jours et que c’est répété plusieurs fois par jour, à un moment donné ce n’est pas possible de… de passer outre ».

Le désir commun de Lucette et Cathy est d’occuper le poste d’assistante de la « Patronne ». Pour Cathy, Lucette est « l’ancienne » qui a la faveur de la « Patronne » : « Et puis elle est… (émotion dans la voix) elle est tellement proche de ma patronne, elles se tiennent toutes les deux ». Pour Lucette, Cathy est la petite jeune et jolie usurpatrice qui a les faveurs de Sa Patronne. La violence d’origine mimétique s’amplifie de jour en jour, chaque protagoniste étant médiateur et sujet. Copier le désir de l’autre pour l’objet, pour les faveurs de Madame Dupont en tant que secrétaire personnelle et, en même temps, désigner à l’autre l’objet par le désir que l’on exprime envers lui tout en lui en interdisant l’accès aboutit à une crise mimétique dans laquelle Cathy se victimise et se noie progressivement. D’autant que Lucette, compte tenu de son ancienneté et de ses fonctions très liées à la vie privée de Madame Dupont, réussit à convaincre celle-ci que Cathy est le bouc émissaire à sacrifier pour résoudre la crise : « elle (Lucette) a consacré sa vie à ma chef et c’est pour ça que ma chef en a tellement besoin et qu’elle a tellement fait pour elle et qu’elle sait tellement de choses que personne ne doit savoir qu’elle sera toujours protégée ». Cathy sombre dans une dépression sévère. Les arrêts de travail pour maladie se succèdent. Après l’intervention de la médecine du travail auprès de Madame Dupont, un accord amiable est trouvé. Cathy est licenciée.

Elle essaye aujourd’hui de se reconstruire.

La recherche de la rivalité mimétique et de ses origines dans le couple harceleur/harcelé permet ainsi d’apporter un nouvel éclairage sur cette relation toxique :

1) Le harceleur commence à attaquer sa victime ciblée quand il/elle réalise ou croit, inconsciemment, que la victime a le même désir du même objet ;

2) L’employé devient victime lorsqu’il réalise inconsciemment que le médiateur lui interdit d’accéder à l’objet souhaité ;

3) Le harcèlement est un processus dont la violence augmente avec le temps en raison de l’augmentation simultanée du désir du sujet et du médiateur pour « l’objet » via l’effet « miroir ». La croissance du désir mimétique conduit à toujours plus de violence.

Une fois de plus, force est de constater que le désir mimétique est à l’origine de la violence humaine. En revanche, c’est la première fois qu’une équipe de recherche démontre que la violence du harcèlement moral au travail nait de la rivalité mimétique. Expliquer et comprendre le fonctionnement du désir mimétique est simple. Cela permet d’éclairer la victime qui trouve ainsi une réponse à sa question : « Pourquoi moi ? ». La plupart du temps, le harceleur n’a pas conscience de ses actes et de leur conséquence. La prise de conscience que ses actes sont gouvernés par le désir mimétique peut l’aider à changer d’attitude.

Bien sûr, les responsables de ressources humaines, psychologues, médecins du travail peuvent également bénéficier de ce nouvel éclairage.

Hirigoyen, M. F. (1998). Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Paris: Éditions La Découverte & Syros.

Lebreton C., Cristini H., & Richard D. (2019). Mimetic Desire and Mirror Neurons: The Consciousness of Workplace Bullying. Problems and Perspectives in Management, 17(1).

Leymann, H. (1990). Mobbing and psychological terror at workplaces. Violence and victims, 5(2), 119-126.

Une réflexion sur « Désir mimétique et harcèlement moral au travail »

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