Soigner avant tout, ou guérir à tout prix

par Thierry Berlanda

La médecine moderne est réglée sur un paradigme erroné : la guérison à tout prix. Grand âge ou grave traumatisme ne laissent-ils aucune chance de rémission à tel patient, on lui prodiguera néanmoins, à l’envi, des remèdes, eux-mêmes dévastateurs, ou des opérations, elles-mêmes ravageuses. Ainsi, ce qu’on a coutume d’appeler l’acharnement thérapeutique ne me semble-t-il pas relever de l’héroïsme compassionnel des médecins, mais plutôt d’une aubaine pour les vendeurs de matériels et de chimie. Or, les politiques tenant cette tendance pour naturelle (et naturellement évolutive), il faut craindre que chacun soit de plus en plus saigné par les réquisitions financières des caisses de sécurité sociale et des mutuelles de santé, avant de pouvoir escompter une sorte de retour partiel sur investissement, pendant les derniers mois, les dernières semaines, parfois les derniers jours de son existence terrestre.

Cette aberration tient à la vanité technoscientifique, doublée par l’âpreté au gain des industriels, triplée par l’aveuglement fataliste des politiques, et remonte à une erreur phénoménologique fondamentale. Je vous en propose la correction suivante : la vie seule guérit. Pourquoi ? De même que personne ne se donne vie à soi-même ni à personne, personne non plus ne se donne ni ne donne à autrui la guérison, vie et guérison étant phénoménologiquement identiques et ne variant qu’en apparence, en fonction de simples circonstances. En quoi vie et guérison sont-elles identiques selon la phénoménologie de la vie ? En voici l’explication (trop) rapide :

Si ces deux termes, de vie et de guérison, peuvent paraitre contradictoires plutôt que synonymes, c’est sans doute que nous assimilons souvent la maladie, la vieillesse et toute forme apparente de déclin, au mouvement interne et nécessaire de la vie. C’est si généralement admis que même une pensée « vitaliste » comme celle de Nietzsche est une pensée du déclin. Or la Vie, en tant qu’elle ne nous est pas donnée à nous-mêmes par nous-mêmes, si nous la vivons, si nous « l’avons », si nous sommes en vie, il faut bien admettre que ce ne peut être que parce que nous sommes en situation de la recevoir, et que nous ne sommes même qu’en situation de la recevoir, c’est-à-dire que nous sommes vis-à-vis d’elle en position de totale, radicale et originaire passivité. De ce point de vue, la Vie n’est donc pas un stock d’énergie allant s’amenuisant, mais la même et constante puissance effusive qui nous instaure à chaque instant dans cette vie, par le don qu’elle nous fait d’elle-même. En effet, si nous ne recevions pas la vie à tout instant, nous ne subsisterions pas, car notre corps, notre corps objet (rubans d’ADN, chaines d’acides aminés, génome, organes et microbiote) ne peut rien, de lui-même et pour lui-même : il lui faut des apports extérieurs. Or ces apports, si nous n’étions vivants, nous ne pourrions pas nous les procurer (lever une fourchette en direction de ma bouche est un acte, un « agir vivant »). La Vie, en tant que donnée et reçue, c’est la grande idée de Michel Henry, est donc absolument première. Mais en tant que première, archi-originaire, elle est neuve à chaque instant, elle me renouvelle à chaque instant comme vivant.

Vous me direz « il n’empêche qu’on vieillit ». Oui, mais ce processus est de l’ordre du monde, de l’ordre des corps, et non de la vie. La vie, elle, n’est certes pas une question d’âge : un centenaire est non moins vivant qu’un bambin. De là, nous devons les mêmes soins attentifs à l’un et l’autre, et nous pouvons admette aussi que les guérir, le cas échéant, n’est pas de notre ressort mais de celui de la vie donatrice, affluant sans cesse en nous (ce que Henry appelle l’incarnation)[1], neuve et immaculée. C’est en cela qu’il s’agit d’un motif phénoménologique, c’est-à-dire ayant à voir non pas avec le phénomène de la vie ou de la guérison, mais avec leur phénoménalité, c’est-à-dire le « comment » de leur apparition (de leur manifestation, dira Henry), soit leur « apparaître ». Or la vie non plus que la guérison n’apparaissent dans le monde (a-t-on jamais vu une vie ou une guérison ?) : elles apparaissent dans la vie, c’est-à-dire en tant qu’elles sont ressenties, et donc indubitablement vécues. De la vie ou de la guérison, on peut bien sûr voir les signes extérieurs, mais de ce qu’elles sont en propre quand je les vis et là où je les vis, le mode d’apparaître est strictement et insurmontablement invisible. Il n’en est pas moins réel, et même, rien n’est plus réel à vrai dire…

Quant aux hommes, ils peuvent soigner, ce qui est déjà beaucoup, et ils le doivent. La guérison, advient toujours par surcroît, car elle est d’une tout autre nature que le soin : ainsi l’on assiste à des guérisons qui ne résultent pas d’un traitement, et l’on sait des traitements qui échouent à guérir. En toute rigueur, tous échouent d’ailleurs à guérir. En revanche, ils peuvent contribuer à soigner, de même que l’attention sincère qu’on porte à la personne atteinte et que les conditions d’accueil qui lui sont faites.

Pour le reste, cessons de prolonger indéfiniment les personnes incurables : nous aurons davantage fait notre devoir en les assistant avec cœur, et en les soulageant autant que de besoin, qu’en les bourrant de chimie illusoire et hors de prix.

Cela étant posé, en quoi Girard peut-il nous aider à penser les termes de cet alternative ? Grâce à sa catégorie du médiateur (et particulièrement ici, le médiateur romantique et donc dissimulé). La personne X qui éprouve en effet le désir de guérir la personne Y, ne ferait ici que copier son propre désir pour la personne Z, que Girard nomme le médiateur : celui qui suscite un désir mais n’apparaît à personne comme l’objet de ce désir, lequel s’incarne dans des guises de substitution. Or si nous cessions de vouloir nous porter à la hauteur transcendante d’un médiateur par des conduites imitatives délirantes, et à vouloir devenir ce grand Autre[2] qui absorbe et épuise toute l’énergie de nos désirs, si en effet les médecins ne voulaient pas devenir Dieu, ni les actionnaires des laboratoires pharmaceutiques se muer en Crésus ou Sardanapale, nous pourrions vivre en consacrant une part modique de nos revenus à l’amélioration des personnes dont le potentiel vital n’est pas entamé, et laisser non moins paisiblement mourir les personnes trop gravement touchées.

[1] Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la Chair, Seuil, 2000, Paris.

[2] Christine Orsini, René Girard, Que Sais-je ? Chapitre II, paragraphes 2, 3, 4 et 5. Novembre 2018, Paris

5 réflexions sur « Soigner avant tout, ou guérir à tout prix »

  1. Beau sujet d’actualité qu’il ne faut pas laisser aux spécialistes et institutionnels !
    Cet éclairage girardien est humanisant , bienfaiteur , guérissant !
    Il laisse à penser de surcroît que la vie médicale doit être être touchée par cette perception pour s’humaniser à nouveau ! Cela permetttrait aussi de façon plus prosaïque de travailler à l.equilibre de la sécurité sociale ( branche maladie) sans sacrifice inutile de salariés !
    Ou pour le dire autrement cela permet aussi d’éviter l’inflation de taxes en tous genres néfastes à une vie democratique et équilibrée !
    Texte est à méditer par nos politiques et les citoyens de bonne volonté ,
    Ceci a une époque de basses eaux imaginatives !
    Comment pratiquer la politique de façon non sacralisée ou sacrificielle ?
    C’est Un beau programme à explorer …

    Aimé par 1 personne

    1. Cet argument de l’équilibre de la sécu me laisse un goût amer. Peut-on ramener la question de la vie à des considérations comptables ? Cependant, le gouffre de la dette en général, et des coûts de santé en particulier, a une signification qui dépasse de loin la gestion financière. Notre obsession du corps parfait et de la survie à tout prix se traduit par une dette qui ne cesse de croître, une bulle qui devra exploser tôt ou tard. Alors, avec quel argent nos enfants se soigneront-ils ? Nous sommes la génération des égoïstes, qui fait peser sur les générations futures son culte du bonheur matériel. L’histoire nous jugera pour cela.

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