Donner, bien sûr, mais encore…

par Jean-Marc Bourdin

L’association des recherches mimétiques a programmé un colloque en mars 2019 qui confrontera les anthropologies de Marcel Mauss et de René Girard. Il est indéniable que L’essai sur le don, œuvre majeure du premier, a été centrale pour la sociologie et l’ethnologie du vingtième siècle.

Certains en ont fait l’origine de leurs recherches comme les membres du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (MAUSS), qui fit d’un patronyme son acronyme pour déboucher sur le convivialisme à la suite d’Alain Caillé. D’autres se posèrent en s’opposant comme Claude Lévi-Strauss qui se distingua de Mauss en lui consacrant une introduction fameuse à une édition de plusieurs de ses essais. Une manière de reconnaître malgré tout sa centralité. Maurice Godelier alla plus loin avec L’énigme du don sur la base de son terrain et de celui d’ethnologues qui étudièrent plus profondément et avec un plus grand recul les mécanismes du don qu’avait répertoriés Mauss dans son ouvrage séminal.

La fortune posthume de l’essai de Mauss tient probablement à l’ambiguïté du don tel qu’il l’envisage, à la fois modalité obligatoire et fortement ritualisée dans des cultures traditionnelles et présenté comme une volonté généreuse dans les civilisations modernes et contemporaines. Mauss ne faisait au demeurant pas mystère du rôle de son engagement politique dans le choix de son objet d’étude. Il me semble hautement souhaitable que les débats à venir tentent de clarifier la sémantique en cause en opposant au verbe donner plusieurs autres qui sont généralement des antonymes d’un de ses sens : en l’occurrence échanger, prendre, garder, partager et vendre.

L’échange est naturellement le concept préférentiel (« le phénomène primitif et non les opérations discrètes en lesquelles la vie sociale se décompose ») de Lévi-Strauss pour organiser et faire fonctionner les cultures sans recourir au hau et autres agents spirituels qui, chez Mauss, sont à l’origine du don. Il se veut ainsi une sorte de contraire englobant du don : « […] l’échange est le commun dénominateur d’un grand nombre d’activités sociales en apparence hétérogènes entre elles. Mais cet échange, [Mauss] ne parvient pas à le voir dans les faits. » (p. 39 et 40 de l’Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss).

Prendre, trop souvent écarté de la réflexion maussienne et lévi-straussienne au demeurant, est au cœur de l’anthropologie girardienne de la violence. C’est d’une certaine façon le but et le dénouement possible de toute mimésis d’appropriation. C’est également ceux de la guerre. Bref de Mensonge romantique… à Achever Clausewitz, il s’agit toujours de prendre. Girard propose sa propre théorie de l’échange entre humains, tirant parti de la simplicité engendrée par les mécanismes de la rivalité mimétique et la nécessité d’en contenir la violence. Il trouve des arguments à sa position dans l’ambivalence du vocable « don » : « Dans plusieurs langues, le mot qui signifie le don, le cadeau, signifie aussi poison. Dans un univers très archaïque, tous les cadeaux, je pense, sont empoisonnés : leurs possesseurs ne donnent jamais que les choses qui empoisonnent leur propre existence et dont ils cherchent par conséquent à se débarrasser pour recevoir en échange des choses tout aussi utiles mais moins empoisonnées, du fait qu’elles viennent d’ailleurs. […] Finalement, tout s’arrange dans l’échange réciproque de cadeaux tous empoisonnés au départ et qui deviennent consommables à l’arrivée, une fois transplantés dans une communauté étrangère. Il est plus facile de vivre avec les femmes des autres qu’avec les siennes propres. C’est là, je pense, l’origine de l’échange[1]. »

Mais aussi, garder s’oppose également à donner en un autre sens. Godelier signale d’ailleurs que Mauss évoque effectivement dans L’essai sur le don[2] un « douaire magique » offert à une divinité se retrouvant dans plusieurs cultures, parfois dénommée « Dame Fortune » et conservé dans la maison magique à l’édification de laquelle les dieux et les ancêtres sont supposés avoir participé[3]. Or les esprits sont à considérer « comme les véritables propriétaires des choses et des biens du monde[4]. » Si le sacrifice apparaît comme une oblation, les objets sacrés, eux se conservent dans de tels lieux comme des reliques bénéfiques aux vertus magiques dans la famille, le clan ou la tribu : ils ne donnent, ne se vendent ni ne s’échangent pas plus qu’ils ne doivent être pris par le rival ou l’ennemi.

Il ne faut pas davantage négliger l’alternative que représente le partage, ce sur quoi insiste Charles MacDonald dans son récent essai L’ordre contre l’harmonie. Anthropologie de l’anarchie (éditions PETRA, 2018). Ainsi « dans le partage, personne ne donne à personne [… comme] partager le gibier par exemple ou couper un gâteau en parts. » (p. 50). Le don, à travers les trois obligations canoniques maussiennes est marqué par la réciprocité et l’inégalité, ce qui n’est pas vrai en cas de partage, qu’il soit simple, intermédié par un tiers et même forcé par les récipiendaires comme une sorte de vol toléré, notion qui nous rapproche alors du prendre précédemment évoqué.

Last but not least, vendre (et acheter) est devenu pour nous la modalité prédominante à défaut d’être la plus fréquente dans les rapports humains contemporains, réalisant la transaction grâce à un solde de tout compte, donc sans obligation consécutive une fois réglé le prix convenu. Une science spécifique, l’économie, lui est bien entendu dédiée. Et nous savons comment, par la multiplication des produits à vendre, le commerce remplace dans bien des cas, supprime ou altère les obligations de donner, d’échanger, de prendre, de garder et de partager.

J’appelle donc de mes vœux une anthropologie qui s’appliquerait à distinguer pour mieux les articuler au moins ces six modalités (il y en a sans doute d’autres tout aussi importantes) des rapports humains dont René Girard aspirait à faire l’objet d’une science. Un seul exemple issu de nos débats sociétaux contemporains pour s’en convaincre : le revenu universel et plus généralement les transferts sociaux chers à Mauss relèvent davantage à mon sens du prendre et du partager que du donner.

[1] Girard, Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, p. 31.

[2] Dans les deux paragraphes qui suivent celui dans laquelle la triple obligation est définie par Mauss, à savoir « la force des choses » et « la monnaie de renommée ».

[3] Mauss, L’essai sur le don, PUF, p. 162-169.

[4] Ibid., p. 95. Plus loin, par exemple, p. 174, le mythe kwakiutl identifie esprits donateurs des cuivres, propriétaires des cuivres et cuivres eux-mêmes.

4 réflexions sur « Donner, bien sûr, mais encore… »

      1. Bonjour Jérôme,

        Si tu avais bien vu, un problème de copier-coller que j’ai repéré il y a peu et que j’ai corrigé entre temps !
        Merci de nous lire jusqu’au bout…
        Amitiés

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  1. Dans son entier, cet article est passionnant, non seulement pour nous préparer au colloque mais aussi pour nous aider à méditer, en cette période de fêtes, en cette veille de Noël, sur la cérémonie des cadeaux. Une hantise, parfois, parce qu’il s’agit d’une action obligatoire qui doit avoir toutes les apparences du contraire, il faudrait que ça vienne du cœur. Quelque soit notre degré d’athéisme, Noël est la fête d’une naissance, le plus fêté des cadeaux de la vie, le cadeau de la vie en personne. Hélas, le Père Noël, qu’on devrait aimer comme donateur inépuisablement généreux de « cadeaux gratuits », est parfois utilisé comme un juge proportionnant les récompenses au mérite, voire comme un maître-chanteur menaçant de privation le délinquant en herbe. Toutes les modalités du don sont présentes dans les cadeaux de Noël, même « prendre », puisqu’une rixe mimétique au sujet d’un jouet neuf n’est pas à exclure autour du sapin. Moi, je vais m’offrir l’Essai sur le don pour Noël. Bon Noël à tous.

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