Les grandes espérances du vingt-et-unième siècle

par Jean-Marc Bourdin

Trois grands types de figure semblent dominer notre début de siècle incertain : le djihadiste, le migrant et le startupper. Ils font régulièrement l’actualité et représentent sensiblement plus pour la société que leur poids effectif.

Le startupper a ses icônes : Jeff Bezos, supposé l’homme actuellement le plus riche du monde sur la base d’une capitalisation boursière, qui a réinventé le commerce avec Amazon ; ou encore Elon Musk qui, parti de l’application PayPal de paiement en ligne simplifiant les transactions simples, se veut le Thomas Edison du nouveau millénaire en multipliant les projets industriels plus ou moins réussis comme les lanceurs spatiaux SpaceX, la voiture électrique Tesla et les batteries qui vont avec ou encore le projet Hyperloop de transport terrestre à grande vitesse qu’il a mis à disposition de développeurs sans pour autant y investir. Mais le startupper de base a généralement un projet plus limité : concevoir et proposer une idée nouvelle s’appuyant sur des développements informatiques, robotiques ou issus des sciences du vivant, lever des fonds dans une phase souvent préalable à l’industrialisation et à la commercialisation à grande échelle, puis revendre parfois avant même d’avoir défini un modèle économique viable à une entreprise plus importante avec l’espoir de dégager un bénéfice de plusieurs millions d’euros ou de dollars.

Le migrant quitte un pays natal, que ce soit en raison d’une misère économique ou de menaces graves pesant sur sa vie et ses libertés, pour aller chercher un avenir dont il est persuadé qu’il ne peut être que meilleur, sinon dans l’immédiat pour lui, du moins pour sa descendance.

Quant au terroriste islamiste, c’est un point que j’ai déjà développé ailleurs[1], l’aspect déraisonnable de ses actes, particulièrement l’attentat-suicide ou même le départ en Syrie ou en Irak, doit être reconsidéré à la lumière de son espérance et de sa croyance : l’accès direct et avec privilèges au paradis pour tout martyr dont le sang a été versé au nom d’Allah (en pratique au cri d’Allahou akbar).

Ces trois profils ont un point commun immédiat : ils osent beaucoup plus que la plupart de leurs contemporains qui ne s’engagent pas dans de semblables aventures. Mais au-delà de cette audace, ils partagent aussi un même raisonnement. Celui du pari que Pascal proposait aux libertins : « Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » (…). Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » Dans la suite des développements, c’est la structure paradoxale du pari « rien (ou peu) à perdre, tout à gagner même si la probabilité est faible », quel qu’en soit l’enjeu, qui m’intéresse et non la construction d’un choix rationnel sur l’existence de Dieu [2].

La chose est évidente pour le djihadiste : il est « raisonnable » pour lui de considérer que s’il perd son pari, s’il se trompe dans sa croyance, il ne perd rien qu’une vie sans avenir, de surcroît celle d’un mauvais musulman qu’il est déjà et qu’il ne parviendra jamais à transformer suffisamment pour en tirer des satisfactions immédiates et différées ; et si son pari sur les délices du paradis et son accès à la fois garanti et facilité au martyr est gagné, il gagne tout, bien au-delà de toute espérance terrestre. Le commerce des biens de salut s’est toujours fondé sur cette logique. Il n’en allait pas différemment avec la quête des indulgences, aux Croisades et plus encore par les dons faits à l’Eglise que Luther dénonça avec éclat il y a six siècles.

Pour les migrants, les termes du pari ne sont guère différents : s’il perd, il ne perd qu’une vie de misère (et la somme versée aux passeurs), et s’il gagne l’autre rive selon une probabilité somme toute raisonnable, il peut espérer jouir des droits humains, accéder aux biens matériels et à la protection sociale de l’Etat-providence, ce qui, au vu de l’échelle qu’il s’est forgée par son expérience, s’apparente à un paradis terrestre. De surcroît, même si le gain est modeste et difficile à acquérir pour lui-même, l’accueil du pays hôte pouvant se révéler réticent, il a la conviction que ses enfants auront des opportunités et des capacités sans commune mesure avec celles qui auraient été les leurs dans son pays d’origine.

Reste le parcours rêvé du startupper de base. Il s’agit pour lui de miser peu au départ, de risquer au pire de ne pas rendre crédible son projet (la responsabilité limitée aux actions détenues de la société qu’il a fondée le protège sur le plan pécuniaire) dans l’espoir de rafler la mise, le plus souvent en un temps record et sans avoir eu à mener à bien l’industrialisation et la commercialisation de son idée. Beaucoup de startuppers dont nos dirigeants font grand cas sont dans cette logique de dégager rapidement un gros bénéfice qui pourra les mettre à l’abri du besoin et leur épargnera les souffrances d’une vie de labeur. S’ils perdent, ils auront perdu au pire le temps qu’ils auront consacré à leur start up, s’ils gagnent, ils auront gagné un temps libéré, le cas échéant pour le restant de leurs jours, dont ils pourront jouir selon leurs désirs. Bref, ils auront gagné une autonomie matérielle.

Au terme de cette brève exploration, on peut se demander si un tel pari n’est pas à l’origine de tout désir contemporain en acte : « désirer être l’autre tout en restant soi-même », comme le héros dostoïevskien ou proustien au comble du désir métaphysique selon René Girard, c’est faire le pari de rester au pire dans son insuffisance d’être et, au mieux, de gagner la plénitude d’être prêtée à l’autre. Le drame commence quand le désirant mise trop – autrement dit quand il estime avoir tout perdu s’il n’a rien gagné – et n’a pas la sagesse d’admettre qu’il ne perd rien en ne gagnant pas.

 

[1] https://trivent-publishing.eu/journals/pjcvI2/5.%20Jean-Marc%20Bourdin_FR.pdf

[2] Thierry Berlanda me signale en effet qu’il « ne pense pas que la motivation d’un djihadiste puisse ressortir à un calcul des risques, de type pari pascalien. Pascal d’ailleurs ne le prétend pas lui-même. La Pensée [citée], comme toutes les autres, est destinée aux libertins, afin de semer le trouble dans leurs certitudes, et finalement leur conseiller de faire le pari d’une « conduite » chrétienne plutôt que libertine. Ainsi, ce n’est pas le pari de la foi, mais celui du « bon sens », c’est-à-dire de la raison calculante, que Pascal propose aux libertins […]. »

Une réflexion sur « Les grandes espérances du vingt-et-unième siècle »

  1. Cher Jean-Marc,

    Je suis honteux de n’avoir rien produit depuis longtemps pour le blogue. J’ai atteint (enfin !) ma limite physique : je n’ai plus de jus, ruiné par l’écriture du tome 3. Les choses devraient se remettre en place en novembre. Nous pourrions en profiter pour déjeuner, si tu as un moment.

    Amitié

    Thierry

    J'aime

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