Retour sur « l’affaire Benalla »

 

par Christine Orsini

L’affaire Benalla entre dans sa phase judiciaire, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a plus d’actualité. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l’ « affaire Macron  » Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice.

Un article du Figaro de début août 2018 apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale » national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

FRANCE-POLITICS-ASSAULT-POLICE

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/03/31001-20180803ARTFIG00235-l-affaire-benalla-un-psychodrame-exagere-mais-revelateur-des-obsessions-francaises.php#fig-comments

On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectif et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ».

Pour comprendre l’affaire Benalla sans la juger, ni juger ceux qui la jugent, c’est-à-dire en évitant de prendre parti, il semble qu’il ne suffise pas d’invoquer l’histoire, c’est-à-dire les expériences collectives telles qu’elles parviennent à la conscience. Il faut aussi aller chercher les ressorts de nos réactions à cette anecdote historique dans les « choses cachées », adopter une perspective anthropologique : le ressentiment à l’égard de ce qui nous arrache à nous-même (le modèle-obstacle), l’union intime de la violence et du sacré dans les phénomènes de foule et bien sûr, dans les comportements sacrificiels, le mimétisme qui fait basculer le sens commun dans l’irrationnel. On voit alors que les raisons invoquées pour faire le procès du pouvoir ou plutôt du monarque ne relèvent pas toutes d’une demande de « plus de démocratie » ; l’hystérie collective soulignée par le conseiller d’Etat révèle que la plupart puisent leur source et leur énergie dans les sentiments modernes selon Stendhal : l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Et l’on comprend que les raisons politiques et historiques dont fait état l’auteur de l’article du Figaro ne suffisent pas à rendre compte des emportements collectifs ; ceux-ci reflètent aussi la vraie nature (cachée) des sentiments qu’inspire la souveraineté, quel qu’en soit le détenteur.

3 réflexions sur « Retour sur « l’affaire Benalla » »

  1. retrouver ses esprits, en effet; conseille-t-il à la fin. Un des avantages paradoxaux de notre société médiatiques , c’est qu’elle oublie ses hystéries aussi vite qu’elle les façonne. Il reste malgré tout des dégâts.

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  2. L’affaire Benalla, qui entre dans sa phase judiciaire, est encore loin de tomber dans l’oubli. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l' »affaire Macron ». Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice. Ce vieil article du Figaro reste d’actualité et apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale »national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

    On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

    Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectf et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ».

    Pour comprendre l’affaire Benalla sans la juger, ni juger ceux qui la jugent, c’est-à-dire en évitant de prendre parti, il semble qu’il ne suffise pas d’invoquer l’histoire, c’est-à-dire les expériences collectives telles qu’elles parviennent à la conscience. Il faut aussi aller chercher les ressorts de nos réactions à cette anecdote historique dans les « choses cachées », adopter une perspective anthropologique. Le ressentiment à l’égard de ce qu’on admire le plus, l’union intime de la violence et du sacré dans les phénomènes de foule et bien sûr dans les comportements sacrificiels, l’emprise de l’irrationnel sur le sens commun : on voit alors que les raisons invoquées pour faire le procès du pouvoir ou plutôt du monarque ne relèvent pas toutes d’une demande de « plus de démocratie »; il en est qui relèvent des sentiments modernes selon Stendhal : l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Et l’on comprend que les raisons politiques et historiques dont fait état l »auteur de l’article du Figaro ne suffisent pas à rendre compte des emportements collectifs ; ceux-ci reflètent aussi la vraie nature (cachée) des sentiments qu’inspire la souveraineté, quel qu’en soit le détenteur.

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